samedi 10 décembre 2022

L’Azerbaïdjan du Sud : Pays des prisonniers politiques

Publié le | par Hakan | Nombre de visite : 351 |

Si je ne brȗle pas,

Si tu ne brȗles pas,

Si nous ne brȗlons pas,

Comment les ténèbres

Mèneront-elles à la clarté...

Nâzim Hikmet

Lorsqu’on parle de l’Azerbaïdjan, on parle d’un pays coupé en deux depuis le 1828. Une partie, l’Azerbaïdjan du Nord, qui compte un peu plus de 8 millions d’habitants, est une république devenue indépendante en 1991, après la chute de l’URSS, et a pour capitale Bakou.

L’autre, l’Azerbaïdjan du Sud, qui compte plus de 30 millions d’habitants, a été incorporée à l’Iran. On l’appelle officiellement « Azerbaïdjan iranien » ; sa capitale est Tabriz.

Depuis l’arrivée au pouvoir des Perses en Iran, -favorisée par les Anglais-, avec Reza Shah en 1925 (Le pays auparavant avait été gouverné depuis mille ans par les Turcs azerbaïdjanais) les langues non persanes (turkmène, arabe, kurde, beloutche, lori etc.) ont été officiellement interdites dans tous les domaines, administratif, éducatif, juridique, et de relations internationales.

Comme personne ne l’ignore, ce fut lors de la première « Révolution Constitutionnelle » de 1906 dirigée par les Azerbaïdjanais que le pays s’avança vers une organisation moderne : existence d’un Parlement, promulgation d’une Constitution, ouverture à la culture et à la littérature modernes.

Mais l’Azerbaïdjan était avant cette date un peuple résolument tourné vers la modernité : la première fois qu’une imprimerie s’ouvrit ce fut à Tabriz, au 19e siècle, ce qui entraîna une diffusion intellectuelle des livres et des pensées. Les premières écoles modernes s’ouvrirent (la toute première fut construite par Mirza Hassan Rüştiye). De plus, en 1945-46, l’Azerbaïdjan du Sud devint un Etat fédéral, qui ne survécut qu’un an, dans lequel pour la première fois après la Turquie dans le monde musulman, les femmes acquirent le droit de vote, et purent devenir éligibles à des fonctions politiques. La première Université moderne laïque fut construite à cette époque, les premiers théâtres dans le pays également (on y joua Shakespeare !) à Tabriz… furent entre autres manifestations un élan vers le monde contemporain.

Tabriz, étape incontournable de la Route de la Soie, fut le premier pont jeté entre l’Orient et l’Occident. (Les voyageurs français eux-mêmes appelaient Tabriz : « le Paris de l’Orient »).

Comme on le sait aussi, les véritables pionniers de la révolution de 1979 en Iran furent les Turcs d’Azerbaïdjan et les Perses disaient volontiers : « Jusqu’à maintenant, sans les Turcs, aucun changement ne serait envisageable en Iran ». Mais un aphorisme perse vit bientôt le jour dans la bouche d’un grand chef de l’organisation des Fedayiyins : « La langue officielle des prisons du Shah est la langue turque ».

Hélas, depuis plus de 80 ans, tous les Turcs d’Azerbaïdjan du Sud de toutes tendances politiques et religieuses sont contraints de combattre ensemble vers un but primordial : leur langue maternelle.

Voilà pourquoi ils furent les pionniers de la révolution de 1979 contre le régime du Shah.

Mais, malheureusement, après la Révolution, malgré l’existence de quelques mesures constitutionnelles qui permettaient à chaque région d’utiliser sa propre langue celles-ci n’ont jamais été appliquées. Le régime islamique a poursuivi la même politique que celle du Shah. En 1980-81 l’Azerbaïdjan du Sud révolté par toutes ces politiques d’apartheid, surtout contre le principe religieux du « Vilayat-i fakih », réclama la reconnaissance de ses droits naturels à parler et étudier dans sa langue maternelle.

Ce mouvement fut écrasé par les autorités perses (appuyés même par les soi-disant plus progressistes des non gouvernementaux comme le parti communiste Toudeh, les Moudjahidines et bien d’autres) qui défendirent le régime iranien perse, accusant les Azerbaïdjanais du Sud d’être des contre-révolutionnaires et des séparatistes.

Le mouvement national d’Azerbaïdjan du Sud, qui a commencé depuis 80 ans, s’est répandu, prenant une immense ampleur.

En 2006, les 22 et 23 Mai, un quotidien officiel d’Etat (qui s’appelait « Iran ») a stigmatisé les Turcs comme étant des « cafards ». Dans ce journal, un supplément destiné aux enfants présentait les Turcs comme des insectes sales et nuisibles, et un caricaturiste a même été récompensé tout récemment par l’organisation internationale des caricaturistes dont le siège est aux USA « pour son courage » en les insultant de la sorte ; plus encore, ces dessins entraînaient les petits Iraniens perses à considérer les Turcs, non plus « comme des ânes » (comme jadis), mais comme des bestioles répugnantes à exterminer.

Contre ce journal d’Etat, d’immenses manifestations populaires se dressèrent en Azerbaïdjan du Sud mais encore aussi à Téhéran où vivent 5 millions de Turcs (selon les statistiques d’Etat).

Le 22 Mai, il ne s’agissait que de manifestations pacifiques, mais le 23 à Tabriz, Urmu et à Khıyav, le couvre-feu fut imposé et la police spéciale des « Gardiens de la Révolution » se lança à la poursuite des manifestants : leurs charges se soldèrent dans ces trois villes 8 morts, une dizaine de blessés et des centaines d’arrestations.

Depuis, l’Azerbaïdjan du Sud est devenu une véritable caserne, remplie de forces armées spéciales, les « pastaran » (Gardiens de la Révolution). Mais en souvenir de cet évènement, chaque année, le 22 Mai, les activistes, les intellectuels suivis par des foules de simples citoyens se réunissent pour commémorer cet évènement, et chaque mois d’Avril débute une vague de grandes arrestations pour faire échec à ces manifestations pacifiques.

Depuis 2006, chaque mois d’avril, afin d’empêcher ces commémorations dans tout le pays, des intellectuels, écrivains, activistes et aussi des personnes ordinaires sont arrêtés, surtout lorsqu’ils ont diffusé des bulletins ou des tracts rappelant les évènements en Azerbaïdjan du Sud.

QUELLE EST LA SITUATION DES PRISONNIERS AZERBAÏDJANAIS DU SUD AUJOURD’HUI ?

Nous avons tenté de vous informer. Monsieur Christian Deudon nous a demandé de parler au nom de tous les prisonniers.

Heureusement, une vingtaine d’entre eux ont été libérés en attente de leur procès, sous caution, mais une caution très lourde (et qui sera confisquée -avec d’autres biens- si la personne libérée est soupçonnée de continuer une activité politique).

De nombreux prisonniers sont encore incarcérés dans diverses prisons d’Azerbaïdjan du Sud et à Téhéran.

Par exemple, après que les chaînes officielles iraniennes perses aient diffusé pendant une heure fin juillet au cours d’un match de football des invectives et des insultes contre les Turcs, il y eut pire : lors des dernières manifestations qui éclatèrent le dimanche 1er Août à Tabriz, la police spéciale perse arrêta une dizaine de personnes -à notre connaissance- comme Daryoush İbadpour (Sönmez), dont nous avons traduit un poème.

Principaux écrivains, poètes et activistes connus arrêtés :

1) Ali Akhazade

2) Khulamriza Razmi

3) Ali Zamani

4) Nima Khanlı

5) Murtiza Süleymani

6) Akber Zamani

7) Muhammadtakhi Assadiyan

8) Ali Hakikatdjou

9) Muhammed Tadji

A l’heure actuelle, nous savons qu’il y a bien d’autres prisonniers incarcérés à Tabriz dans les locaux de la police spéciale.

PRISONNIERS DONT L’ETAT DE SANTE EST TRES PREOCCUPANT

1) Journaliste et poète Saïd Matinpour, lourdement asthmatique, condamné à 8 ans d’emprisonnement, incarcéré à Evine, célèbre prison près de Téhéran.

2) Akbar Azad, maître incontesté de la littérature et de la langue turque, qui souffre d’une grave maladie d’estomac avec hématurie, à Tabriz.

3) Ayet Mehralibeyli (Yürüş), dont la femme, Madame Zöhreh Faradjzade () a été arrêtée simplement parce qu’elle était allée rendre visite à son mari, depuis deux mois, alors qu’elle est mère d’un petit enfant de trois ans, Tatar (qui se retrouve sans père et sans mère). La sœur de Zöhreh, Hamide Faradjzade (Pınar) a été également arrêtée.

Et les personnes qui avaient pu visiter leur famille dans la même prison ont révélé par l’entremise des prisonniers qu’elles étaient venues voir que tous les trois y subissaient des tortures. (car elles pouvaient entendre leurs cris).

4) Younous Süleymani, jeune étudiant responsable d’un journal d’étudiants (Ildırım) de l’université de Hamadan, qui subit la torture, notamment par chocs électriques (si bien qu’il a été hospitalisé trois jours pour arrêt du cœur, -la famille ayant dû payer 2000 euros pour cette hospitalisation !-)

5) Dr. Latif Hassani, qui poursuit une grève de la faim dans sa prison depuis le 31 Juillet 2010.

Voici les informations confirmées que nous possédons aujourd’hui. (9 août)


Quelques mots de Jeanne Gamonet, qui a lu ce rapport et désire vous en parler un peu.

Moi, Française, fille d’un Tsigane qui fut un grand résistant antinazi, membre (entre une quantité d’associations qui défendent les Tsiganes), du Pen Club et d’Amnesty International, ressens cette situation inhumaine, comme une énigme, car mon esprit ne parvient pas à réaliser quelle peut être la cause d’une telle barbarie, assortie d’un tel apartheid, assortis d’une telle inertie des défenseurs des Droits de l’Homme.

Même Madame Shirin İbadi, lauréate du Prix Nobel de la paix, ne s’est pas élevée contre tant de cruautés, tant d’acharnement alors qu’elle a (soi-disant) des ancêtres Azerbaïdjanais (elle est originaire de Hamadan).

Pourquoi tant de haine ? Y aurait-il un désir de vengeance des Perses contre les Azerbaïdjanais parce que ceux-ci ont jadis gouverné ce qui est aujourd’hui l’Iran ?

Je sais très bien ce qu’est la persécution d’une minorité, (alors que les prétendues minorités sont majoritaires en Iran), le culturocide que représente l’interdiction de sa langue maternelle : mes ancêtres gitans eurent les oreilles coupées par les soi-disant « rois Catholiques » quand ils parlaient la leur. Aujourd’hui, poursuivant des études acharnées des langues et civilisations orientales, j’admire l’Union Indienne sur laquelle nous pourrions prendre exemple, qui a inscrit dans sa constitution 24 langues dont récemment un idiome tribal.

Comment pouvons nous croire que nous vivons dans un univers civilisé, lorsqu’on torture une femme parce qu’elle s’est rendue dans la prison voir son mari ?

Comment ne pas mourir de honte lorsqu’on appartient à une espèce (je déteste le mot « race ») qui assassine des manifestants pacifistes ?

L’instinct de domination hystérique qui pousse des hommes à maltraiter, avilir, violer, frapper, tuer d’autres êtres humains parce qu’ils sont AUTRES, les rabaisse au rang d’animaux sauvages, bien que, me disait un jour un grand voyageur : « si tu passes à un mètre d’un lion qui n’est pas affamé, il ne te fera rien ».

L’écrivain, le poète, qui contemplent avec douleur et avec effroi ce monde de violence devraient être les transmetteurs non du progrès technique mais du progrès de l’âme.

Nous ne pouvons que combattre avec nos moyens non-violents et nos paroles désolées des comportements politiques qui mènent à la folie et à la déshumanisation.

Amis du Pen-Club, amis de tous pays, qui avez des yeux pour voir, sachez que les Azerbaïdjanais du Sud souffrent depuis longtemps non seulement dans leur corps, mais dans leur langue, la langue qui a toujours été la marque première de l’identité d’un peuple.

À lire aussi

CONTRE LA FRANCE

CONTRE LA FRANCE

21 juillet 2022