samedi 3 décembre 2022

ACCORDS TURQUIE-ARMENIE : Un protocole gagnant-gagnant

Publié le | par Arif Dursun, TN-pige | Nombre de visite : 3358 |
ACCORDS TURQUIE-ARMENIE : Un protocole gagnant-gagnant

On savait que la musique adoucissait les mœurs, à présent, on sait que le football améliore les relations de bon voisinage. En effet, le rapprochement turco-arménien a débuté par la participation du président turc Abdullah GÜL à un match de football à Erevan le 6 septembre 2008 suite à l’invitation de son homologue arménien Serge SARKISSIAN. D’ailleurs, ce dernier devrait venir assister au match retour en Turquie le 14 octobre prochain.

Le 22 avril dernier, les deux pays avaient annoncé s’être mis d’accord sur une "feuille de route" en vue de normaliser leurs relations grâce à la médiation de la Suisse.

Puis, le 1er septembre, ils ont rendu public un protocole visant à établir des relations diplomatiques. Deux jours plus tard, Turquie-News vous soumettait la traduction intégrale des accords signés par l’Arménie et la Turquie.

Doit-on craindre ces accords ou s’en féliciter ? Je pense personnellement que ce protocole « gagnant-gagnant » sera profitable aux deux parties. Je m’en explique.

CÔTÉ ARMÉNIEN : Serge Sarkissian, lucide et pragmatique

Revenons brièvement sur les fondamentaux de l’Arménie contemporaine.

L’Arménie est un petit pays montagneux et enclavé dont 35% de la population de 2,7 millions d’habitants vit sous le seuil de pauvreté. Depuis son indépendance en 1991, quasiment la moitié de sa démographie a immigré à l’étranger et notamment en Russie, pour pouvoir subsister. D’ailleurs, la Turquie ferme les yeux sur les 90 000 Arméniens qui travaillent clandestinement sur son sol.

Le volume à l’exportation de l’Arménie représente 1,1 milliard de dollars ce qui est moins que la Zone Industrielle du district de Bozüyük dans la province de Bilecik en Turquie qui réalise 1,2 milliard de dollars à l’exportation.

Sur le plan politique, la jeune démocratie de l’Arménie est frêle et vacillante. Chaque élection se solde par des dizaines de morts et des centaines de blessés. On se souvient des déclarations édifiantes de l’ancien président Levon Ter Petrossian qui avait été assigné à résidence après avoir obtenu 21,5% des suffrages lors de l’élection présidentielle du 19 février 2008 : « Nous n’avons pas peur de ce régime de kleptocrates et de criminels. »

Avec une économie effondrée et un système politique souffreteux, le pays est en plus en conflit profond avec ses principaux voisins que sont la Turquie et l’Azerbaïdjan. Ces deux pays lui ont fermé leurs frontières pour protester contre l’occupation arménienne du territoire azéri du Haut-Karabagh. Ses relations sont tendues avec la Géorgie qu’elle tente pourtant de ménager car elle en dépend économiquement pour l’approvisionnement des biens de première nécessité. Avec le dernier voisin, l’Iran et son régime islamiste, la situation n’est guère plus réjouissante.

Serge Sarkissian, patriote et avisé, a compris que la seule porte de sortie pour son pays consiste à faire la paix avec la Turquie. L’Arménie a donc tout à gagner en enterrant la hache de guerre avec son voisin turc.

CÔTÉ TURC : Recep Tayyip Erdogan, clairvoyant et habile

La Turquie, quant à elle, est une « superpuissance politico-économique régionale » [1] pour confirmer, une fois n’est pas coutume, les mots d’Ara Toranian, l’acerbe directeur de Nouvelles d’Arménie magazine. On ajoutera également que la Turquie animée d’une grande énergie, bouillonnante de dynamisme, occupant une place géostratégique décisive, poussant son économie vers l’avenir, s’impose de plus en plus sur la scène mondiale.

L’architecte du Premier Ministre Erdogan est sans nul doute Ahmet Davutoglu, l’auteur de l’ouvrage désormais illustre : "Profondeur stratégique" (Stratejik Derinlik). Ce professeur de relations internationales et fin tacticien brille par ses résultants visant une politique de zéro conflit avec les voisins et une vision définitivement tournée vers le progrès à travers l’intérêt multidirectionnel de la Turquie.

Or, la question arménienne est une réelle et épineuse difficulté que la Turquie doit impérativement surmonter d’autant plus que les diasporas arméniennes aveuglées par leur volonté de vengeance influencent désastreusement l’Arménie et nuisent à une possible réconciliation dans la dignité des deux parties.

LES EXTREMES : Encore et toujours dans l’hostilité et le rejet

Alors que la communauté internationale salue unanimement ce rapprochement historique entre Turcs et Arméniens, les extrémistes des deux côtés sont en ébullition et épanchent tous azimuts leur bile.

Le Dachnak dont l’entreprise de haine maintient fermement la diaspora arménienne dans l’acrimonie et la phobie raciste des Turcs dénonce le premier, par la bouche de son représentant en Europe Mourad Papazian, « l’illégitimité » des dirigeants d’Arménie. Il les accuse de ne pas êtres « représentatifs des Arméniens » évoquant une « dimension pan-arménienne » qui inclut bien sûr la diaspora arménienne. Serait-ce là un aveu que la FRA, via la diaspora, fait et défait le gouvernement d’Arménie ?

Le Dachnak avait quitté le gouvernement de coalition d’Arménie le 27 avril dernier pour protester contre la signature de la feuille de route turco-arménienne prélude au rapprochement. Dès lors, il appelle à la mobilisation populaire, menace en criant au « danger » pour l’Arménie et la « cause arménienne ». L’avenir nous montrera l’impact de ce parti ultranationaliste, scabreux et nostalgique du terrorisme sur les dirigeants d’Arménie.

Si la diaspora arménienne est frustrée et courroucée car mise à l’écart de ce processus historique, elle ne doit s’en prendre qu’à elle-même et au résultat de sa politique calamiteuse pour l’Arménie. Elle s’est claquemurée dans une vendetta stupide contre les Turcs et vivant, elle, dans l’opulence et le confort, pousse ses frères du pays à guerroyer contre leurs voisins turcs et azerbaidjanais. Les dirigeants d’Arménie semblent avoir compris qu’ils devaient se soustraire à l’influence diasporique délétère afin de construire un avenir meilleur pour leur pays.

En Turquie, c’est le mouvement nationaliste MHP de Devlet Bahçeli qui hausse le ton reprochant à Erdogan de sacrifier la défense des congénères azéris dont les terres sont occupées par les Arméniens sur l’autel de la « réconciliation aveugle ». Le CHP de Deniz Baykal, certes moins virulent, use du même argument.

Toutefois, l’AKP d’Erdogan disposant d’une majorité stable à l’Assemblée nationale devrait s’en sortir sans anicroches.

Les 3 points majeurs du Protocole gagnant-gagnant

1) Tout d’abord, les deux pays confirment « la reconnaissance mutuelle de la frontière entre les deux pays ». Une évidence pour certains mais qui est loin d’être négligeable quant on sait que l’article 11 de la Déclaration d’Indépendance de l’Arménie signée du président Levon Ter-Petrossian le 23 août 1990 stipule : « La République d’Arménie supporte les efforts en vue de la reconnaissance dans le monde de l’acte de génocide perpétré en 1915 en Turquie ottomane et en Arménie occidentale ». L’Arménie occidentale signifiant l’Est de la Turquie !

L’Arménie va donc enfin ratifier le traité de Kars signé le 13 octobre 1921 entre Ankara et les républiques soviétiques de la Transcaucasie et ainsi lever toute ambiguïté sur l’inviolabilité des frontières de son voisin turc et de son intégrité territoriale.

Cette fois également, Serge Sarkissian fait preuve de lucidité et préfère le pragmatisme en respectant le droit international que les fantasmes et l’utopie Dachnak qui vise la création d’un grand Hayastan en s’appropriant des terres de Turquie.

2) Sur la question du « génocide » aussi, l’Arménie opte pour la clairvoyance et accepte la proposition turque en s’engageant pour la formation d’une sous-commission sur le différend historique qui oppose les deux pays. En effet, les deux pays s’accordent à « mettre en place un dialogue sur l’histoire, dans le but de restaurer la confiance mutuelle entre les deux nations, y compris un examen impartial et scientifique des archives ». Nous l’avions déjà écrit, et nous le répetons, la seule issue à ce contentieux consiste à dépassionner le débat et à le traiter avec une approche pragmatique et scientifique. Nous nous félicitons que le protocole s’oriente dans cette voie.

3) Même si la situation du Haut-Karabagh n’est pas directemet évoquée dans le texte, la résolution de ce litige entre l’Azerbaidjan et l’Arménie va être menée parallèlement aux pourparlers turco-arméniens. Rappelons que malgré les condamnations et résolutions de l’ONU, les troupes arméniennes occupent la province du Haut-Karabagh et sept autres régions azéries. Près d’un million d’Azéris ont été massivement expulsés et chassés de leurs terres historiques. La résolution de ce problème permettra à l’Arménie de se profiler sur la scène internationale sans être taxée de pays occupant comme le souligne Alain Délétroz, vice-président de l’International Crisis Group à Bruxelles. Sur ce dernier point également, l’Arménie en sortira grandie et la Turquie aura aidé son cousin azéri à solutionner ce conflit.

Au final, cet accord privilégie la dignité et la fierté des deux nations pour aboutir à la Paix. Personne n’est contraint d’aller à Canossa et chacun peut se vanter de s’être tourné vers l’avenir avec sagacité, intelligence, audace et courage. Si les dirigeants turcs et arméniens résistent aux extrémistes malveillants, cet accord qui augure un bel avenir pour les deux pays représente un espoir de réconciliation historique. Nous nous en réjouissons.

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[1http://www.armenews.com/article.php3?id_article=54334


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