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vendredi 7 octobre 2022

[La tragédie arménienne de 1915] - Le prétendu génocide arménien (partie 2)

Le livre de Georges de Maleville

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[La tragédie arménienne de 1915] - Le prétendu génocide arménien (partie 2)

SOMMAIRE

Introduction

1er CHAPITRE : Le cadre historique des événements

2ème CHAPITRE : Le prétendu génocide arménien

3ème CHAPITRE : Les développements récents de l’affaire arménienne

Conclusion


2ème Chapitre

Le prétendu génocide arménien (partie 2)

En abordant l’examen de ces faits douloureux, il convient d’être très précis, tant les événements dont nous allons parler ont déclenché de polémique. L’imagination s’affole en effet au récit de ces meurtres donc beaucoup ne furent que trop réels.

Nous examinerons donc successivement :

  1. Les mesures prises par le gouvernement ottoman.
  2. La cause desdites mesures.
  3. Les conséquences indirectes de ces mêmes mesures.
  4. Enfin, les causes réelles de ces terribles conséquences.

Nous entreprenons cette étude sans aucun parti pris, et donc, nous écarterons, comme ils le méritent, tous les préjugés qui ne soient pas confirmés par une documentation sûre.

Mais, nous rappelons d’autre part que, conformément au bon sens et à la logique élémentaire, c’est à celui qui avance une accusation contre quelqu’un d’en établir la preuve, car la répétition d’une affabulation, fut-elle systématique et acharnée, n’en a jamais constitué le bien fondé.

****

Suite du Chapitre 2

3- Les conséquences indirectes de ces mêmes mesures

Les conséquences des mesures adoptées à l’encontre des Arméniens au mois de furent horribles. Tout observateur objectif se doit de le reconnaître, et Talaat lui-même en convient lors du dernier congrès du parti Union et Progrès, le .

Le gouvernement avait prévu que la sécurité des personnes et des biens des Arméniens serait assurée durant leur transfert. Il avait prescrit que le ravitaillement leur serait fourni, tant en route qu’à l’arrivée, et que les moyens matériels d’une réinstallation leur seraient donnés gratuitement, à leur arrivée dans les régions où ils étaient assignés à résidence.

Il n’en fut rien : les colonnes d’Arméniens en route vers le Sud furent massacrées - soit durant leur marche, soit à l’étape et les survivants - relativement peu nombreux - qui parvinrent en Mésopotamie où rien n’avait été prévu pour les recevoir, y furent parqués dans des camps improvisés au bord des fleuves, où un nombre énorme d’entre eux mourut aussitôt de famine et d’épuisement.

Les témoins étrangers de ces événements dramatiques alertèrent leurs représentants diplomatiques et il se forma sur le champ, dans l’opinion publique internationale, la conviction que les Turcs procédaient, "une fois de plus", à un massacre des Arméniens, mais cette fois, de façon générale et systématique.

Il se créa alors, autour de ces événements douloureux, toute une "légende noire", qui dure encore et qui a même tendance à s’enrichir. Nous en ferons justice - mais force nous est de reconnaître qu’il se produisit alors, à l’intérieur de l’Empire ottoman, et sur un territoire nominalement contrôlé par les armées turques, une série d’événements abominables.

Rappelons les consignes qui avaient été données :

  • Note chiffrée - donc secrète par nature envoyée le par le ministre de l’Intérieur Talaat aux gouverneurs d’Erzurum, de Van et de Bitlis prescrivant qu’il "appartenait aux administrateurs locaux de protéger la personne et les biens des Arméniens, de les ravitailler et de veiller à leur repos tout au long de la route".
  • Note également chiffrée - du même adressée par Talaat aux gouverneurs de Mossoul, Urfa et Zor, ordonnant également qu’il sera du ressort des administrateurs en service de "s’occuper de la sécurité des biens et des personnes des Arméniens, de leur ravitaillement et de leur repos tout au long du chemin" et de leur réinstallation au lieu où ils seront assignés à résidence.

Ces instructions, secrètes par nature, sont demeurées inconnues jusqu’à tout récemment, et n’ont été publiées par les soins de la Société d’Histoire turque que ces toutes dernières années. Leur authenticité n’a été contestée par personne et elle est renforcée - s’il y avait à ce sujet le moindre doute - par les documents légaux rendus publics dès cette époque :

  • La loi provisoire du parue au Journal officiel turc du 1er juin.
  • La décision du Conseil des Ministres ottoman du .
  • Le règlement relatif à l’application des mesures de transfert des Arméniens publié en .
  • La loi provisoire du sur la liquidation et la sauvegarde des biens des émigrants.

Tous ces textes prescrivent, sous une forme détaillée - des mesures exactement analogues à celles contenues dans les instructions secrètes envoyées, peu auparavant, par le ministre de l’Intérieur aux gouverneurs locaux chargés d’organiser et d’exécuter le transfert de la population arménienne.

La thèse du complot criminel en vue de l’anéantissement de la race arménienne, complot conçu et préparé au plus haut niveau du gouvernement ottoman, ne résiste donc pas un instant à l’examen de ces documents, pour tout observateur impartial.

Et il n’est plus permis, pour un critique désintéressé, de s’appuyer pour le récit des massacres commis sur des documents suspects dont la critique interne démontre, au premier examen, la fausseté ou la totale partialité. Ceci d’autant moins que les témoignages objectifs ne manquent malheureusement pas. C’est pourtant ce que fait M. Ternon, déjà cité, et, avec lui, toute la propagande arménienne depuis soixante-dix ans.

En effet, les récits publiés relativement au transfert des Arméniens en constituent aujourd’hui une littérature énorme. Et les témoignages sont de trois sortes :

  • Ceux qui ne prouvent rien, car ils prouvent trop, et dont la fausseté ou la partialité sont évidentes.
  • Ceux qui, également, ne prouvent rien car les prétendus témoins invoqués se sont contentés, pour fonder leur évidence, de récits de seconde ou de troisième main, de "ouï-dire" en provenance, toujours, de source arménienne.
  • Les témoignages directs et objectifs en provenance de témoins impartiaux auxquels on peut ajouter les constatations du gouvernement Jeune Turc lui-même, rapportées dans les dépêches gouvernementales. Ces témoignages là sont, malheureusement, suffisamment accablants, pour qu’il ne soit pas nécessaire de leur adjoindre toute une littérature de propagande, fondée sur des récits sollicités et des pièces fausses.
  • Au premier rang des documents qui prouvent trop, parce qu’ils ont été fabriqués pour les besoins d’une propagande, se situent évidemment les "documents Andonian" .
  • Rappelons qu’en , Andonian, arménien exilé et jusqu’alors parfaitement inconnu, fit paraître en anglais et en français une série de "documents" constituant, selon lui, la copie de télégrammes chiffrés adressés en et au début de par Talaat Pacha au préfet d’Alep, concernant les mesures d’extermination à prendre contre les Arméniens [1]. Ces photographies, publiées curieusement à point nommé, juste au moment de la signature du traité de Sèvres furent produites en en Allemagne au procès de Tehlirian, l’assassin de Talaat Pacha. Le tribunal les écarta d’ailleurs des débats.

Curieusement, les originaux de ces documents auraient depuis lors disparu - et ils sont demeurés introuvables. Plus curieusement encore, l’expertise effectuée à l’époque à la demande d’Andonian, qui aurait déclaré ces documents authentiques, a elle aussi été "égarée".

Andonian mourut après sans rien avoir "retrouvé".

Ces fameux télégrammes auraient été obtenus par Andonian, des mains d’un certain Naïm Bey, fonctionnaire ottoman subalterne dont, curieusement toujours, on ne s’explique pas comment il a pu se les procurer et dont, plus curieusement encore, on ne trouve pas de la nomination dans les registres de l’administration ottomane.

La curiosité se change en stupéfaction quand on constate que les "télégrammes" sont censés être contresignés par un personnage, Mustafa Abdul Hallik, qui n’était pas encore en poste à Alep à la date que les télégrammes mentionnent, que les dates portées sur ces "télégrammes officiels" confondent et mélangent allègrement le calendrier musulman, le calendrier julien (russe) et le calendrier grégorien (arménien), et que la formule de la Bismallah (salutation musulmane), figurant sur ces mêmes "télégrammes" du gouvernement ottoman, y est écrite avec des fautes d’orthographe arabe [2].

Quant au contenu de ces textes, il est à la fois sinistre et puéril. En voici deux exemples :

  •  : "Prétextant "(c’est nous qui soulignons)" qu’ils seront soignés par l’administration des déportés, sans éveiller les soupçons, prendre et exterminer en masse les enfants des personnes connues (les Arméniens) ramassés et soignés, sur l’ordre du ministre de la Guerre, par les stations militaires [3]."

A qui fera-t-on croire qu’il s’agit là d’un document officiel ?

  • Autre télégramme :  : "Il a été précédemment communiqué que le gouvernement, sur l’ordre du comité Union et Progrès, a décidé d’exterminer entièrement tous les Arméniens habitant en Turquie." (Bien entendu, la précédente communication, à laquelle il est fait allusion, n’existe nulle part dans aucune archive. Le "télégramme" en apportait, miraculeusement, la "preuve".)

Le texte poursuit : "Sans égard pour les femmes, les enfants et les infirmes, quelque tragiques que puissent être les moyens d’extermination, sans écouter les sentiments de la conscience, il faut mettre fin à leur existence [4]."

A quelle personne sensée fera-t-on admettre que Talaat Pacha, lequel, quelles qu’aient été ses erreurs politiques, fut un responsable de premier plan de la politique ottomane durant dix ans, allait employer ce style ampoulé et mélodramatique pour prescrire des mesures d’extermination dans un télégramme officiel ? Il s’agit d’une farce sinistre.

Le malheur veut que, encore aujourd’hui, tous les ouvrages relatifs à la question arménienne - à la seule exception de ceux oubliés par les amis des Turcs s’obstinent à reproduire comme "pièces à conviction" les faux télégrammes Andonian, même s’ils assortissent cette publication - et c’est loin d’être toujours le cas, - d’une réserve du bout des lèvres laissant entendre que l’authenticité desdits documents "n’est pas irrécusable". (Ternon, dans Le crime, p. 191). Jusqu’à quand va t-on manipuler l’opinion de pareille façon ?

Il est vrai qu’une telle manipulation est fort ancienne. Elle remonte même à l’origine des faits analysés : nous avons du mal aujourd’hui - où nous sommes imprégnés par un discours politique officiel continu, mais diffus - à nous représenter ce que fut la grossièreté outrancière de la propagande politique durant le Premier Conflit mondial. C’était l’époque où des brochures françaises semi-officielles racontaient que les soldats "boches" faisaient rôtir de petits enfants, embrochés sur leurs baïonnettes, pour les dévorer ensuite. Et l’opinion le croyait !

Le même traitement fut appliqué par la propagande alliée aux événements concernant l’"Arménie turque". Dès 1914, fut constitué à Londres, sous la direction d’un certain Mosterman un organisme de publications officielles, contrôlé par le Foreign Office, où travailla Arnold Toynbee, futur grand historien, alors tout jeune. Ce bureau, en liaison avec le "Committee for Armenian Relief", officine de propagande arménienne dirigée par Loyd Bryce, publia en 1916 le Livre Bleu, récit de prétendus témoignages concernant les traitements des Arméniens en Turquie.

Les sources de ce document sont exclusivement arméniennes et - par la force des choses - puisque l’Empire ottoman était en guerre, proviennent en totalité de la diaspora vivant en France, en Russie ou aux États-Unis. C’est dire leur manque total de fiabilité - amplement démontré par les multiples faux dont les Arméniens sont coutumiers quand il s’agit de présenter leurs rapports avec les Turcs, dont les "documents" Andonian ne sont qu’un exemple. On peut donc écarter sans plus ample examen les témoignages du Livre Bleu, document de propagande à des fins militaires. Toynbee lui-même, dans son ouvrage postérieur intitulé The Western question in Greece and Turkey (p. 50) a reconnu que le Livre Bleu a été "un ouvrage de propagande de guerre" [5].

Au surplus, on mesurera la crédibilité d’un tel récit en prenant connaissance de l’opinion suivante, émise par Toynbee lui-même dans un mémorandum qu’il adressa le au Foreign Office : "Pour faire accepter à l’opinion intérieure et extérieure la nécessité de régler le problème turc de manière radicale" (c’est-à-dire le démembrement de l’Anatolie projeté par le traité de Sèvres), "le traitement infligé par les Turcs aux Arméniens constitue le principal atout qui soit à la disposition du gouvernement de Sa Majesté [6]."

Nous avons bien lu : un massacre constitue "un atout" pour faire accepter à l’opinion un projet politique. Une telle tranquillité dans le cynisme a de quoi surprendre. On en conclura en tout cas que l’auteur de tels propos est dénué de toute sincérité quant à l’examen de la question arménienne, et que son ouvrage de commande sur le même sujet est sans aucune valeur historique.

Peut-on accorder plus de confiance aux témoignages des survivants cités par M. Ternon à se faire entendre devant le "Tribunal des Peuples" - organisme sans aucune qualification, dont les membres se sont désignés eux-mêmes, et qui se réunit à Paris en avril 1984 pour "juger" la Turquie ? Nous ne le croyons pas.

Ces récits d’enfance angoissée, comportant le détail d’atrocités abominables commises soixante-dix ans plus tôt ne prouvent, à l’évidence, rien ; ils n’apporteraient que quelques témoignages isolés, démontrant que des exactions voire des crimes ont été commis par des éléments incontrôlés au détriment des Arméniens transférés - ce oui n’est contesté par personne. Mais surtout, ces récits - où foisonnent les détails horribles -, prouvent que les familles des témoins ont été mises à mort tantôt par des Kurdes, tantôt par des auxiliaires ottomans, tantôt par des inconnus, et jamais selon un plan concerté. Il s’agit donc là pour les témoins d’assouvir en déposant un ressentiment personnel légitime - mais non d’écrire l’histoire d’une nation, et encore moins de réunir des éléments permettant de juger une politique.

2. - La deuxième catégorie de témoins cités par ceux qui veulent accabler le gouvernement ottoman correspond à des personnages qui n’ont rien vu eux-mêmes - mais qui se sont prétendument fait renseigner ; ils ne savent rien directement - mais ils ont ouï dire et ils ont tiré des propos qu’on leur a rapportés des conclusions propres à conforter leur préjugé antérieur selon lequel les Arméniens seraient depuis longtemps martyrisés. Le plus représentatif d’entre eux est Lepsius, abondamment cité par les amis des Arméniens car il était allemand, donc, prétend-on, à priori favorable aux Turcs. Il ne leur fut nullement favorable.

Le docteur Lepsius, né en , était un pasteur protestant qui se consacra entièrement à partir de à la Deutsche-Orient Mission qu’il avait fondée. On n’insistera jamais trop, en étudiant l’évolution des rapports des Arméniens et des Turcs après , sur le rôle éminemment "déstabilisateur" et hostile aux Turcs musulmans des missions protestantes auprès des Arméniens. Ces organismes dont les sièges étaient situés dans les grands pays qui cherchaient alors à étendre leur influence sur l’Empire ottoman en décadence, n’ont cessé de développer chez les Arméniens qu’ils avaient convertis, une tendance "centrifuge" hostile aussi bien aux Turcs musulmans et au gouvernement ottoman qu’au Patriarcat arménien grégorien qui gouvernait spirituellement la grande majorité des Arméniens sous la protection des Ottomans.

On les trouve mêlés à tous les incidents et à toutes les révoltes qui eurent lieu parmi les Arméniens dans l’Empire ottoman à partir de . Et, dans chaque cas, ils servirent de relais à une intense opération de propagande en faveur des Arméniens prétendument massacrés, propagande permettant une intervention étrangère nouvelle, au niveau diplomatique, à l’intérieur d’un Empire en décadence.

(Il en fut d’ailleurs ainsi partout dans le monde. On oublie trop aujourd’hui, où les mentalités ont changé, l’esprit dont étaient animés les missionnaires chrétiens, lors de l’expansion coloniale européenne du XIXe siècle, lorsqu’ils étaient envoyés dans des territoires mal administrés rentrant dans les visées de leurs gouvernements. Partout - dans le Pacifique, en Extrême-Orient, en Afrique noire, - l’activité des missionnaires étrangers précéda la politique de la canonnière, elle-même suivie de l’envoi d’un Résident Général européen. La même chose faillit arriver en Arménie, et ce n’est pas faire injure à l’idéalisme des missionnaires chrétiens que de le constater).

C’est ainsi d’ailleurs qu’opéra Lepsius lui-même. Dès , il fit paraître un premier ouvrage, intitulé Armenien und Europa où il répand la légende des "massacres" de . En - alerté par la diaspora arménienne - il prétendit se rendre en Turquie - où il n’avait jusque-là jamais mis les pieds - après avoir réuni à Sofia une abondante "documentation" auprès du Bureau central du parti arménien autonomiste et révolutionnaire Dachnak, interdit en Turquie. Lepsius se rendit à Constantinople où il fut fort aimablement reçu par Enver Pacha, lequel, non moins aimablement, lui interdit de poursuivre son voyage dans l’Empire ottoman au-delà de la capitale.

De retour à Berlin, Lepsius publia un ouvrage vengeur, dont la diffusion fut d’ailleurs interdite par la police allemande, intitulé Rapport sur la situation du peuple arménien en Turquie [7]. Quelle valeur accorder à ce document émanant d’un auteur, qui n’a rien constaté lui-même, dont la conviction était faite d’avance, et dont les sources se réduisent à des révolutionnaires arméniens établis hors de l’Empire ottoman ? Il fit pourtant grand bruit et grand scandale, confirmant l’opinion internationale dans son préjugé hostile aux Turcs, et continue à le faire.

Analogue est le cas de l’ambassadeur Morgenthau. Ce diplomate, nommé par Wilson en poste à Constantinople, s’est trouvé dans la situation ambiguë des représentants américains envoyés en mission au début du conflit mondial, auprès d’un État envers lequel le gouvernement américain adoptait une attitude de suspicion sans pour autant lui déclarer franchement les hostilités. Il ne faut pas oublier que le douzième point de Wilson prévoira la création en Anatolie, après démembrement de l’Empire ottoman, d’une grande Arménie indépendante. Ce projet, qui ne sera divulgué qu’après le départ de Morgenthau, était présent à l’esprit de Wilson depuis le début des hostilités, et il trouve son origine dans l’intense propagande entretenue depuis des décennies par la diaspora arménienne aux États-Unis, appuyée par les missions protestantes américaines établies dans l’Empire ottoman grâce à la tolérance du gouvernement turc.

Morgenthau entretint donc avec le gouvernement Jeune Turc auprès duquel il était accrédité, des relations de froideur, que le télégramme du Catholicos d’Echmiadzine (en territoire russe) appelant Wilson au secours de "son peuple", avant toute mesure prise à l’encontre de ce dernier (), ne pouvait que renforcer.

Or, Morgenthau tira ses sources, avant d’intervenir auprès de Talaat et d’Enver, "principalement des missionnaires américains". C’est lui-même qui le dit dans ses mémoires (Chaliand, Le Génocide, p. 106). Cet étrange ambassadeur, partisan à priori de la cause arménienne et "se considérant comme l’ami des Arméniens" parmi les Turcs (ibidem., p.108), n’éprouvait aucune sympathie pour ces derniers qu’il qualifie de "paresseux et bornés" (p.112). Il obtint néanmoins plusieurs entretiens de Talaat et d’Enver au sujet de l’affaire arménienne. C’est un point qui mérite qu’on s’y arrête car comment continuer à invoquer, à l’encontre des dirigeants de l’Ittihad, le reproche du double langage quand on se sert, contre eux, des déclarations qu’ils ont précisément faites au représentant officiel des États-Unis ?

Or ces déclarations, prétendument accusatrices, il faut les lire et en peser les termes avant de se laisser emporter par la passion.

Qu’aurait dit Enver Pacha à ce confident si hostile ? "Les Arméniens ont été prévenus à temps de ce qui leur arriverait s’ils passaient à l’ennemi. Il y a trois ans, j’ai fait venir leur Patriarche... J’admire beaucoup leur intelligence et leurs capacités ; rien ne me ferait plus plaisir que de les voir entièrement incorporés à notre population" (ce propos, soit dit en passant, confirme la persistance, chez le dirigeant de l’Ittihad, de la politique ottomane de toujours, et ruine la thèse absurde, complaisamment répandue aujourd’hui, du prétendu génocide raciste). "Mais s’ils s’allient à nos ennemis", ajoute Enver, "comme ils l’ont fait dans la province de Van, il faudra qu’on les détruise" (Chaliand, ibid., p. 114). Où est le scandale dans cette déclaration d’un chef de guerre dont la mission est, précisément, de détruire l’ennemi ?

Et qu’aurait dit Talaat, lui dont Morgenthau nous affirme qu’il était "l’ennemi le plus implacable" des Arméniens ? "Ceux-ci ont résolu de se soustraire à notre domination et de créer un état indépendant ; ils ont ouvertement aidé nos ennemis, secouru les Russes dans le Caucase et, par là, causé nos revers. Nous avons pris la décision irrévocable de les rendre impuissants avant la fin de la guerre."

Rendre une population impuissante, la neutraliser, n’a jamais signifié l’exterminer.

D’ailleurs, Talaat aurait conclu : "Nous ne voulons plus voir d’Arméniens en Anatolie. Ils peuvent vivre dans le désert, mais nulle part ailleurs" (ibidem, p. 113).

Il faut se souvenir que le "désert" signifiait alors toute la partie de l’Empire ottoman située au sud de la Turquie, territoire peuplé de millions de Syriens et d’Arabes. Et voilà les confidences, réputées scandaleuses, sur lesquelles la propagande arménienne s’appuie depuis soixante-dix ans pour démontrer l’intention de génocide. Or, Talaat, comme Enver, s’ils ont vraiment tenu un tel discours à un confident aussi hostile, ce qui est surprenant, n’ont fait ici que confirmer et le contenu et les intentions des directives officielles que nous avons précédemment analysées : il s’agit de transférer une population qui a prouvé son hostilité hors d’une zone stratégique, de donner à l’armée ottomane, sur le front, liberté et sécurité de manœuvre. Toute autre interprétation repose sur un préjugé hostile, relève du pur soupçon.

Quant au "témoignage" direct de Morgenthau, autour duquel on a fait tant de bruit, il repose sur des récits de seconde ou troisième mains faits par des missionnaires foncièrement hostiles aux Turcs musulmans ou par des interprètes arméniens, ainsi que sur la sollicitation tendancieuse des propos que Morgenthau lui-même rapporte. Tout ceci n’est plus de l’histoire mais bien de la propagande.

C’est à la même sollicitation qu’a été soumise la dépêche envoyée le par l’ambassadeur d’Allemagne Wangenheim au chancelier Bethmann Hollweg, dont on déforme intentionnellement le sens : Wangenheim écrit (cité par Chaliand. Le génocide, p. 69) : "Il est évident que la déportation des Arméniens n’est pas motivée par des seules considérations militaires. Le ministre de l’Intérieur Talaat Bey a dernièrement... déclaré ouvertement "que la Porte voulait profiter de la guerre mondiale pour en finir radicalement avec leurs ennemis intérieurs (les Chrétiens autochtones) sans être gênée par l’intervention diplomatique de l’étranger."

Que signifie ce propos ? Si les mesures prises n’ont pas un but exclusivement militaire, c’est donc que celui-ci est aussi politique.

Comment reprocher au gouvernement d’un pays, soumis depuis 100 ans à une pression extérieure constante, tantôt diplomatique, tantôt militaire, aboutissant constamment à son amenuisement et à son démembrement, de vouloir "profiter" du conflit en cours pour mettre enfin de l’ordre à l’intérieur de ses frontières et faire en sorte que la guerre en cours ne soit plus, comme dans le passé, le prétexte de la suivante ? Ceci suppose évidemment une solution politique. La décision consistant à regrouper et à transférer, de la périphérie à l’intérieur de l’Empire ottoman, les Arméniens en rébellion depuis une génération était évidemment une solution politique. Il n’y a pas là, en soi, matière à indignation et notre époque a vu, depuis lors, bien d’autres déplacements massifs de population sans que l’opinion internationale ressente le besoin de parler de "génocide". Raisonner autrement à partir du propos très mesuré rapporté par Wangenheim relève tout simplement du préjugé et de la mise en accusation systématique.

3. - Mais il n’est pas besoin – hélas ! - de procéder une telle sollicitation des textes pour se faire une opinion sur ce qui s’est passé dans l’Empire ottoman en . Car il existe une troisième catégorie de témoins, à côté de ceux qui n’ont rien vu et de ceux qui ont simplement ouï dire. Ce sont les témoins oculaires :

Et là, les récits ne manquent pas provenant de spectateurs directs, désintéressés et impartiaux. Il n’est nul besoin d’inventer de faux télégrammes et de solliciter les propos d’hommes politiques dans un sens tendant à prouver l’existence d’un dessein inavouable.

Il suffit de lire le rapport du Consul allemand Scheubner-Richter en poste à Erzurum [8], ceux de son collègue Rösler établi à Alep [9] qui font peser l’un et l’autre, de lourds soupçons sur la bonne foi des exécutants des ordres reçus, la lettre des professeurs du lycée allemand d’Alep du  [10], le rapport de l’infirmière allemande sœur Mohring publié dans le Sonnenaufgang d’ [11], le rapport de l’Américain Bernau sur les camps en Syrie du Nord [12]. Les documents sont très nombreux, variés et manifestement distincts les uns des autres. Certains ont été repris par Lepsius dans son troisième ouvrage Deutschland und Armenien, paru en , d’autres publiés ailleurs. Leur conclusion est en tout cas uniforme et accablante :

Les malheureux transférés en route vers le Nord de la Mésopotamie furent, durant leur traversée de l’Anatolie, l’objet de traitements abominables de la part de bandits non identifiés, voire, parfois, de leurs propres convoyeurs : pillage, viols, enlèvements, massacres. Quant aux survivants, relativement peu nombreux, ils furent, à leur arrivée en Haute-Syrie, parqués dans des camps le long des grands fleuves ou dans les faubourgs des villes et livrés à l’indifférence totale voire à la franche hostilité d’une administration nonchalante (dont les cadres étaient loin d’être tous des Turcs), qui ne parvenait déjà plus à subvenir aux besoins de la population locale dans un Empire en voie de décomposition.

Un nombre énorme de ces survivants mourut dans ces camps, de famine ou d’épidémie.

Ces faits abominables sont incontestables et s’il y avait le moindre doute à ce sujet, il serait levé par la consultation des photographies prises clandestinement par l’infirmier militaire allemand Armin Wegner, alors en poste à Bagdad, et publiées après la fin de la guerre sans que leur authenticité soit contestée [13]. La description de ces photographies est impossible, de telles horreurs sont indescriptibles. Et le témoignage de Wegner est d’autant plus important qu’il admit par ailleurs pleinement le bien-fondé des raisons politico-militaires qui amenèrent le gouvernement turc à ordonner le transfert des Arméniens et qu’il ajouta même, après l’avoir constaté sur place : "Le gouvernement turc fait tout ce qu’il peut pour adoucir le sort de ces malheureux proscrits en leur faisant distribuer des vivres" (citation dans Le Crime, p. 108).

Au surplus, la réalité des massacres est d’autant moins discutable qu’elle a été reconnue aussitôt par le gouvernement ottoman qui a immédiatement réagi en faisant poursuivre les coupables.Ceciestprouvé de façon irréfutable par la récente publication des archives du ministère de l’Intérieur de laSublime Porte. En voici quelques extraits, parmi beaucoup d’autres :

  • Note codée du  : "La préfecture d’Erzurumnous a informés qu’une colonie de 500 Arméniens qu’on avait fait partir d’Erzurum a été tuée par les tribus entre Erzurum et Erzincan. Il faudra défendre la vie des Arméniens que l’on met sur les routes [14]... En conséquence, il faudra prendre toutes les mesures pour protéger les Arméniens contre les attaques des tribus et des villageois ; il sera nécessaire également de punir sévèrement les meurtriers et les voleurs" (cité par Gürün, p. 256) [15].
  • Note codée de Talaat au gouverneur d’Elaziz : . "Les colonies d’Arméniens qui ont été envoyées d’Elaziz sans protection ont eu leur chemin barré par les bandits de Dersim et ont été tuées. Comme il est absolument inadmissible que les bandits de Dersim commettent ainsi ... de tels crimes, nous demandons que des mesures d’urgence soient prises pour assurer la sauvegarde des colonies qui arrivent [16]."
  • Autre note chiffrée de Talaat au gouverneur de Diyarbakir : . "Ces temps derniers, des Arméniens de la province qu’on a fait sortir de la ville la nuit ont eu la gorge tranchée comme des moutons. Nous avons appris qu’il y a eu, selon les estimations, environ 2.000 morts. Ceci doit être absolument empêché et nous demandons à être informés sur la situation exacte [17]."

De fait, la réaction du gouvernement ottoman fut vigoureuse et effective, sinon toujours efficace. Une commission spéciale d’enquête fut crééeau ministère de la Guerre, laquelle déferra aux tribunaux les coupables qui furent appréhendés. C’est là un point qui est systématiquement occulté par les partisans de la thèse arménienne. Jusqu’en , dans une douzaine de gouvernorats et de districts de l’Anatolie orientale, 1.397 condamnations (la plupart à mort) furent prononcées contre les coupables de crimes envers les Arméniens transférés (dont 648 à Sivas et 233 à Elaziz) [18]. L’existence même de ces poursuites ruine la thèse du complot criminel, du "génocide" secrètement décidé. A-t-on jamais vu, dans l’Allemagne nazie, des responsables de camp de concentration condamnés pour avoir massacré des Juifs ? Les auteurs d’un génocide ne poursuivent pas leurs complices. Et voilà pourquoi une telle accusation proférée par la propagande arménienne contre le gouvernement de Talaat - et contre la Turquie en général - est aussi mensongère qu’elle est monstrueuse.

Talaat lui-même s’en est expliqué devant ses amis lors du dernier congrès du parti Union et Progrès tenu le .

"Le transfert a eu lieu dans des conditions régulières ... Dans plusieurs endroits, les hostilités accumulées depuis longtemps ont explosé et ont occasionné des abus que nous n’avions absolument pas souhaités. Certains fonctionnaires ont manifesté une violence et une cruauté excessives. J’avoue également que dans de nombreux endroits, beaucoup d’innocents ont été injustement sacrifiés...
...Beaucoup d’affaires tragiques sont effectivement survenues lors du transfert. Mais aucune de celles-ci ne s’est produite sur un ordre donné par la Sublime Porte. La responsabilité de tels actes incombe avant tout à des éléments qui ont agi de manière inadmissible.
" (Cité par Gürün, p. 259) [19].

Hormis le cas des condamnations prononcées durant la guerre par les tribunaux ottomans, l’identité de ces "éléments" incontrôlés qui furent les auteurs des massacres n’a jamais été établie car ils ont agi en ordre dispersé, ponctuellement, au hasard des rencontres d’Arméniens transférés. Kurdes ? Bandits de grands chemins ? Musulmans turcs prétendant venger les leurs ? Sans doute un peu de chaque catégorie, au hasard et, répétons-le, accidentellement. Car il n’y a eu, dans cette catastrophe, aucun plan d’ensemble ; il est essentiel de le constater.

Certaines des victimes sont mortes d’épuisement à leur arrivée à destination. D’autres ont été tuées durant leur voyage, d’autres ont tout simplement disparu. Mais il n’y eut pas, il n’y eut jamais d’autre plan gouvernemental que celui, publié à l’époque, de transférer en un autre lieu de l’Empire, une population dont la présence était estimée intolérable dans la zone des combats. C’est une évidence pour quiconque étudie les données historiques avec objectivité.

Au surplus, la chasse aux coupables gouvernementaux a déjà eu lieu, il y a près de soixante-dix ans. Et elle n’a rien donné, malgré la pression insistante du gouvernement britannique et l’occupation de Constantinople par l’Angleterre : nous y reviendrons.

Comment ose-t-on aujourd’hui venir nous parler de la "mémoire retrouvée" des Arméniens (Hamelin et Brun, ), plus de soixante ans après les événements. Mémoire retrouvée ou mémoire inventée ? Et si elle est inventée, dans quel but dissimulé ? C’est la question que tout observateur impartial doit se poser.

Et il se la posera d’autant plus que l’accumulation des faux commis par la propagande arménienne est vraiment grossière. Dans Le crime de silence [20], le préfacier écrit complaisamment : "Mustafa Kemal, alors général prestigieux, dépose devant le tribunal militaire, en  : ’Nos compatriotes ont commis des crimes inouïs, eu recours à toutes les formes concevables de despotisme, organisé la déportation et le massacre, brûlé vifs des nourrissons arrosés de pétrole, violé des femmes et des jeunes filles, etc.’"

Or, outre qu’en , le Tribunal chargé de juger les Unionistes ne fonctionnait pas encore [21], les paroles citées n’ont pas été prononcées par Kemal Atatürk, le vainqueur des Dardanelles et le fondateur de la Turquie moderne, "général prestigieux" s’il en fut, mais bien par un homonyme, également général, juge à la Cour martiale - chargée de condamner les dirigeants unionistes, et choisi à cet effet par ses amis du parti Liberté et Entente [22].

Quel crédit accorder, dans ces conditions, à la propagande arménienne qui pratique de la sorte, et délibérément, de fausses attributions, immédiatement répétées partout, en jouant sur une similitude de noms ?

C’est le second faux que nous rencontrons dans cette affaire. Ce n’est pas le seul : l’ouvrage de Hamelin et Brun, La mémoire retrouvée comporte sur la page de couverture - le plus en évidence possible - une citation d’Adolf Hitler laissant entendre qu’il se serait inspiré du massacre des Arméniens pour préparer sa politique raciste de massacres. Le but de cette présentation est manifeste : du moment que le génocide hitlérien n’est que trop établi, le "génocide" arménien le serait aussi, et on pourrait juger la politique de Talaat par le comportement de celui qui s’en serait ouvertement inspiré ! Mais cette citation est fausse. Les propos rapportés n’ont jamais été tenus par Hitler - et la presse arménienne objective elle-même en convient [23]. Comment juger le comportement d’historiens qui recourent à de tels procédés pour étayer leur thèse ? Il faut qu’elle soit bien peu solide pour qu’il paraisse nécessaire d’y recourir. Toutefois, la répétition, le martèlement de l’opinion, feront le reste. "Mentez, mentez", disait Voltaire, "il en restera toujours quelque chose". Voilà ce qui se pratique dans l’affaire arménienne.

Mais, heureusement, la thèse est jugée, et ceci depuis . Jugée objectivement - bien avant l’apparition de Hitler. Et ce sont les meilleurs amis des Arméniens, les responsables du gouvernement britannique, qui s’en sont chargés : nous y reviendrons.

Il nous semble donc inutile, à ce stade, de nous livrer à une discussion approfondie du nombre des victimes des massacres. Les chiffres avancés par les Arméniens augmentent d’ailleurs constamment d’une année sur l’autre, jusqu’à dépasser très largement le total de la population arménienne résidant dans l’Empire ottoman en  ! La vérité est plus mesurée, et d’ailleurs suffisamment sinistre. En se basant sur les statistiques officielles de la population ottomane en , établies par un service organisé et dirigé à l’époque par un Américain, dont le travail n’était nullement contesté avant les faits examinés, on aboutit à un chiffre de 300.000 victimes. Encore celui-ci inclut-il (nous l’avons déjà signalé) les "disparus", c’est-à-dire les Arméniens réfugiés dans la poche de Van qui prirent le parti des Russes et se retirèrent avec eux pour ensuite se fixer en Arménie soviétique [24].

Le chiffre de 300.000 disparus correspond d’ailleurs exactement à celui avancé, dès le , par le chef de la délégation arménienne dans une lettre au ministère des Affaires étrangères français, rédigée d’après des renseignements de source arménienne. On peut donc le tenir pour exact [25]. C’est trop de morts, beaucoup trop.

Mais les batailles de statistiques ne peuvent et ne doivent avoir aucune influence sur le jugement à porter sur cette tragique affaire.

Comme le dit fort justement un historien turc que nous avons plusieurs fois cité. [26] "Un meurtre est un meurtre et demeure inexcusable. De la même manière que nous n’excusons pas de massacre des Turcs par des Arméniens, nous n’excusons pas davantage celui d’Arméniens par des Turcs." Le chiffre des morts serait-il le quintuple de celui que nous avons avancé, ainsi que tend à le faire croire une certaine propagande arménienne pour émouvoir l’opinion, - ou serait-il, en sens inverse, dix fois moindre - que cela ne changerait rien au jugement historique, moral et juridique à porter sur ces événements sinistres.

Le meurtre organisé d’une population de 300.000 personnes en tant que telle constitue d’ores et déjà un génocide, du moment que l’intention d’anéantir un groupe ethnique sans défense est établie. Le nombre ne fait rien à l’affaire.

Pas plus d’ailleurs que la proportion des morts par rapport à la population globale - proportion qui dans la tragédie arménienne est impressionnante : plus de 20 % de la population résidant en dans les six Vilayet, 40 % de la population transférée [27].

M. Chaliand lui-même en convient quand il écrit [28] : "La querelle des chiffres n’a qu’une portée limitée", pour ajouter à propos du génocide hitlérien : "Quel que soit le chiffre qu’on juge bon de retenir, cela n’enlève rien à la volonté des nazis de liquider [29] les Juifs."

Tout est là, car le génocide, comme toute incrimination pénale, se caractérise par une intention criminelle et n’existe pas sans elle. Et c’est cette intention que les accusateurs doivent prouver, sans pouvoir se contenter pour cela de leurs propres affirmations.

Or, l’examen des causes réelles de la tragédie de prouve que celles-ci furent multiples et que l’intention génocide n’y figure pas.

4- Enfin, les causes réelles de ces terribles conséquences.

La polémique - unilatérale - engagée à propos des "massacres de " nous oblige à rappeler un principe fondamental de méthodologie historique : l’analyse objective d’un événement historique conduit toujours à constater que ses causes ne sont jamais simples et ne se réduisent en tout cas jamais à un fait unique. Dans le cas même où un fait historique a un auteur exclusif, celui-ci n’a jamais été décidé à son acte par une raison unique, mais bien par un faisceau de circonstances qui se juxtaposent.

Le simplisme grossier de la propagande anti-turque déchaînée dans l’affaire arménienne devrait donc, à lui seul, suffire à la discréditer aux yeux de tout observateur objectif.

Car les raisons qui ont entraîné pour les Arméniens la catastrophe de sont, bien évidemment, multiples. Nous allons les énumérer mais devons, tout d’abord, passer en revue les fausses motivations qui ne résistent pas à l’examen :

La thèse des propagandistes du "génocide" suppose toujours, à l’origine de celui-ci, l’existence d’un prétendu "complot". Cette argumentation est logique – à défaut d’être vraie. En effet, un des éléments essentiels du crime de génocide - ce qui le qualifie en tant que tel - c’est son caractère systématique. Et l’on ne peut exterminer méthodiquement toute une population dispersée sans avoir prémédité ce crime, et donc sans avoir procédé à toute une préparation qui prouve la préméditation. C’est ainsi que les nazis ont construit des "abattoirs humains" avant de les remplir, ceci en conformité avec une décision politique bien antérieure.

Dans la propagande anti-turque, la référence au "successeur nazi" est constante, quoiqu’elle soit le plus souvent informulée car elle risquerait de choquer le lecteur tant elle est outrancière. Il est donc nécessaire, pour bâtir cet amalgame, d’établir absolument la préméditation dans le massacre, une identité de résolution prise avec la même barbarie glacée [30].

C’est ici qu’intervient la thèse du "complot" ourdi dans le plus grand secret par "l’organisation spéciale" de Behaeddine Chakir, épine dorsale et tête pensante du parti Ittihad ve Terraki au pouvoir en Turquie durant la Première Guerre mondiale. Cet organisme ténébreux aurait joué, dans l’affaire arménienne, un rôle analogue à la S.S. à l’intérieur du parti Nazi dans la mise en œuvre de la "Shoah" des Juifs persécutés.

Cette légende a un succès de scandale certain, car il est de fait que les lecteurs ont toujours une tendance à préférer attribuer les événements dramatiques à l’action de quelque puissance obscure et maléfique plutôt qu’à des circonstances naturelles et beaucoup trop humaines.

Nous avons déjà fait allusion à cette "légende noire" diffusée par plusieurs ouvrages - mais il n’est peut-être pas inutile - car elle plaît beaucoup - d’y revenir pour en démontrer l’absurdité.

M. Ternon écrit à ce sujet (Le crime, p. 156) : "Cette organisation spéciale - ou Techkilat-i-Mahsoussé - est contrôlée de Constantinople par un triumvirat : Nazim, Atif Rize et Aziz bey... Le centre opérationnel est à Erzurum. Un autre membre du Comité Central (de l’Ittihad), Behaeddine Chakir, le dirige." Voilà bien des précisions. Ces détails sont d’ailleurs exacts. Mais que prouvent-ils ? Que le parti Union et Progrès avait une structure interne, parallèle, "doublant" sa structure officielle.

Il en est ainsi de nos jours pour beaucoup de partis politiques. Quel rapport l’existence d’un tel réseau a-t-il avec le massacre des Arméniens - sinon l’affirmation toute gratuite (que nous avons déjà rapportée) selon laquelle c’est cette organisation secrète qui aurait décidé "dans le plus grand secret", préparé longtemps à l’avance, puis mis en œuvre l’extermination des Arméniens ?

Or, d’une telle décision, il n’existe pas une seule trace, pas le plus petit élément de preuve. Aucun.

Il existe par contre des centaines de documents tirés des archives officielles et récemment publiés qui font état des conditions dans lesquelles le transfert de la population arménienne a été décidé, organisé et horriblement mal (c’est le moins qu’on puisse dire) exécuté. Mais tous ces documents, la propagande arménienne les rejette en bloc, refuse tout simplement de les examiner.

Ce qui l’intéresse, ce sont les "ordres secrets" contredisant les documents officiels, les décisions sinistres dissimulées qui ne peuvent pas ne pas exister puisqu’on affirme à priori que les dirigeants ottomans tenaient un double langage. Or, on n’en a retrouvé nulle trace.

Bien sûr, on vient alors affirmer que les dirigeants de l’organisation ont détruit leurs archives au moment du désastre ottoman. Soit. Mais comment se fait-il que de telles archives aient été détruites partout, absolument partout, dans toute l’étendue de l’Empire ? La mise en œuvre secrète d’un plan d’extermination concernant une population dispersée sur un vaste territoire suppose, à l’évidence, une grande multiplicité de destinataires de ces décisions secrètes. Et même si, au moment de la chute de l’Empire, l’ordre vient de la centrale de détruire les archives dans tout l’ensemble du réseau, comment se fait-il qu’un tel ordre supposé ait été obéi partout sans aucune exception, sans aucun oubli, alors que la ligne du front se déplaçait rapidement ? Comment se fait-il qu’on n’en ait pas retrouvé la moindre trace dans des régions comme la Syrie où les armées anglaises ont opéré des percées très rapides ?

Le gouvernement du parti Union et Progrès est tombé le , quinze jours avant l’armistice, pour faire immédiatement place au gouvernement du parti Liberté et Entente qui lui était violemment hostile et s’était donné pour tâche d’obtenir la paix à tout prix. Comment se fait-il que ce nouveau gouvernement n’ait rien pu saisir concernant le plan secret d’extermination des Arméniens ? Comment admettre qu’il ne se soit trouvé nulle part, dans tout l’ensemble du territoire contrôlé alors par les armées ottomanes, un seul petit responsable subalterne de l’Organisation Secrète qui par rancune ou pour se justifier lui-même, ait livré les documents compromettants dont il était détenteur au lieu de les détruire ? Il n’en exista pas un seul.

Or, une telle situation est parfaitement invraisemblable si l’on admet l’existence d’ordres secrets diffusés dans tout un empire. La chute de Mussolini en et son remplacement par Badoglio entraînèrent immédiatement la saisie des archives du régime fasciste. Il en a été de même pour le parti Nazi lors de l’apocalypse d’avril/mai 1945 en Allemagne et si, aux sièges centraux des organisations nazies, certaines archives furent effectivement détruites in extremis, on en retrouvera suffisamment, à l’autre bout du réseau, entre les mains des très nombreux destinataires des ordres criminels, pour condamner et pendre les responsables des massacres de la population ukrainienne ou du génocide des Juifs.

Or, dans le cas des Arméniens de Turquie, on ne trouva rien, rien qui contredise ou même "commente" la teneur des instructions officielles données au sujet des populations transférées. Rien - si ce n’est les faux documents Andonian dont nous avons déjà parlé, "produits" fort à propos au moment de la discussion du traité de Sèvres, et disparus depuis. Et si la propagande arménienne en a été réduite à exhiber de faux documents dont la supercherie saute aux yeux, c’est tout simplement qu’elle n’en avait pas d’autres, et que les prétendues "instructions secrètes pour le massacre des Arméniens" étaient une fable.

Ce n’est pourtant pas qu’on ne se soit pas donné de mal pour la recherche de ces "preuves" :

Le , Baheddine, Nazim et Azmi Bey, - trois des personnages cités par Ternon comme dirigeants de l’organisation spéciale, s’enfuient en Europe centrale en compagie des membres du Triumvirat. En admettant même que les prétendus documents secrets existent et qu’ils les aient emportés avec eux, ils ne sont pas les seuls compromis dans cette sinistre affaire.

Or, le , s’ouvrit à Constantinople le procès des Unionistes accusés d’avoir entraîné l’Empire ottoman dans la catastrophe, et accusés également par le parti au pouvoir, leur ennemi, d’avoir provoqué le massacre des Arméniens [31]. Le Tribunal avait été constitué spécialement à cet effet parmi les ennemis politiques des accusés.

Et il ne s’agissait pas d’une juridiction de façade, puisque la même Cour venait, quelques jours plus tôt, le , de condamner et de faire pendre Kemal Bey, fonctionnaire en Anatolie, accusé de mauvais traitements envers les Arméniens, et ceci sur le fondement même de la législation promulguée à cet effet trois ans plus tôt par Talaat Pacha [32]. On pouvait donc s’attendre à ce que cette juridiction ne fit preuve d’aucune clémence envers les accusés si la preuve d’un complot criminel contre les Arméniens était rapportée.

Or, parmi les accusés figurait précisément Atif (cité par Ternon) président de "l’Organisation Spéciale".

Le , le Tribunal rendit sa sentence et Atif Bey ne fut pas condamné. Comment aller, dans ces conditions, parler soixante-dix ans plus tard de l’existence d’un prétendu "complot" dont on n’a pas pu retrouver la trace quelques années après, alors que les mémoires étaient toutes fraîches, les acteurs présents, et les accusés entre les mains de leurs adversaires ?

Bien plus, toutes les précautions ont été prises à l’époque pour établir les responsabilités dans l’affaire arménienne. En effet, dès le mois de , les gouvernements français et britanniques, alertés par le télégramme envoyé le par le Catholicos d’Echtmiadzine au président Wilson, informant celui-ci de prétendus massacres des Arméniens en préparation, avaient fait des déclarations selon lesquelles ils tiendraient personnellement pour responsables les auteurs de tels massacres si ceux-ci venaient à se produire, et en poursuivraient eux-mêmes les coupables après la guerre.

L’Angleterre tint parole à ce sujet et comme sa politique en visait à l’établissement en Anatolie orientale d’un État arménien fort qui constituât un tampon contre l’expansion soviétique, elle prit en charge personnellement la chasse aux coupables des "massacres d’Arménie".

Le , la flotte anglaise vint mouiller dans le Bosphore, en application de l’armistice de Moudros, plaçant ainsi la capitale ottomane sous sa surveillance, avec l’accord d’un gouvernement anglophile.

Le puis le , les autorités militaires britanniques firent arrêter par la police turque un certain nombre de personnes qui leur avaient été dénoncées comme les plus compromises dans l’affaire arménienne. Soixante-sept de ces prisonniers furent remis le par les autorités ottomanes à la Marine britannique, qui les interna aussitôt à Malte. La moitié de ces prisonniers étaient expressément accusés de mauvais traitements envers les Arméniens [33].

Le , l’armée britannique débarqua à Constantinople et l’occupa. Cette opération fut immédiatement suivie de la remise de trente prisonniers, à leur tour transférés à Malte. Compte tenu d’autres arrestations opérées directement par les Britanniques dans les territoires qu’ils avaient conquis sur l’armée ottomane, le nombre des internés de Malte s’éleva en à cent quarante-quatre personnes.

Or, à la même époque, en vertu de l’article 230 du traité de Sèvres, signé en août par le gouvernement du Sultan, traité dont la Grande-Bretagne reconnaissait alors la validité, compétence avait été donnée expressément aux gouvernements alliés (en l’occurrence l’Angleterre) pour juger les personnes responsables des massacres commis pendant la guerre - et le gouvernement du Sultan s’engageait à communiquer aux vainqueurs toutes les informations en sa possession permettant l’achèvement des poursuites (ce qu’il fit d’ailleurs).

Mais la procédure tentée par les Anglais contre les détenus de Malte avorta complètement.

Le , le Parquet britannique adressa un rapport selon lequel la procédure ne pouvait être engagée contre les accusés faute de preuves [34]. Le 1er juin, le Foreign Office demanda au gouvernement des États-Unis de lui venir en aide, pour recevoir la réponse officielle suivante : "Rien n’a pu être découvert ici qui soit de nature à être utilisé contre les Turcs détenus à Malte." [35]

Finalement, le , le Procureur de la Couronne britannique conclut à un non-lieu en ces termes : "Jusqu’à présent, aucun témoignage écrit, prouvant l’exactitude des charges retenues contre les prisonniers, n’a pu être recueilli et il est peu certain que de tels témoignages puissent être trouvés." [36]

Ainsi donc, six ans après les faits, des magistrats professionnels n’arrivent pas à réunir les preuves nécessaires à la poursuite d’un procès conforme à la politique de leur gouvernement, alors que les accusés sont entre leurs mains, que les archives ottomanes leur sont ouvertes et que tous les survivants des tragiques événements vivent encore.

Et le Parquet déclare qu’il n’existe aucune preuve d’un massacre organisé des Arméniens alors que les pseudo documents Andonian ont été publiés un an plus tôt, en , et que le livre d’Andonian se trouve entre les mains de tous les spécialistes de cette question. C’est dire la "confiance" qu’on peut attacher à cette supercherie !

Finalement, les détenus de Malte furent purement et simplement libérés et remis le entre les mains du gouvernement de la République turque de Mustafa Kemal, en échange de quelques prisonniers anglais.

Ainsi se termina la procédure anglaise poursuivie six ans après les faits contre les principaux "massacreurs" des Arméniens.

Mais cela n’empêcha pas qu’à Paris, en , soixante-neuf ans après les faits, un pseudo tribunal qui s’était érigé lui-même, prétende "juger" à grand fracas les mêmes faits et passe une pseudo "sentence" déclarant le gouvernement ottoman "coupable de génocide", incrimination qui d’ailleurs n’existait pas à l’époque. Tant il est vrai que la cause des malheureux Arméniens morts en sert de prétexte à toutes les manipulations de l’opinion et à toutes les impostures ! Nous y reviendrons.

Il n’exista pas de "génocide" en , car ce terme vise l’extermination d’une population parce que telle. Le génocide, le terme lui-même l’indique, présuppose une haine raciale qui l’inspire. Or, un tel sentiment n’existait pas entre Turcs et Arméniens avant , contrairement à ce que répète inlassablement une propagande unilatérale depuis un siècle, propagande à laquelle les amis de la Turquie se laissent eux-mêmes parfois prendre.

Mais il est nécessaire à cet égard de rappeler un certain nombre de faits antérieurs aux éléments examinés, qui en éclairent la signification.

1. - Tout d’abord, l’Empire ottoman n’a jamais connu le racisme qui a ravagé l’Europe à une époque récente. Une telle doctrine lui eût été par nature inacceptable. En effet, l’Empire ottoman, dès son origine, était pluriethnique, comme tous les véritables empires. Une aristocratie de conquérants, relativement très peu nombreux, y constituait les cadres de l’administration et de l’armée. Très vite, et surtout sur les marchés, est apparue la nécessité de s’assurer la sympathie des populations locales qui, à défaut, eussent été en révolte permanente. Il y avait déjà des Grecs dans les rangs de l’armée ottomane qui prit Constantinople en et cette politique de coopération ethnique s’est poursuivie, avec des soubresauts, jusqu’à l’effondrement de l’Empire ottoman.

A partir du mouvement réformateur Tanzimat (), la doctrine officielle en ce domaine était le "pan-ottomanisme", tentative de créer une nationalité impériale ottomane en fondant tous les membres épars de l’Empire. C’était la même politique que suivait à pareille époque (avec le même insuccès final) l’empire habsbourgeois. C’est au nom de cette même doctrine que les Jeunes Turcs, victorieux en , appelèrent pour la première fois au Parlement de Constantinople des députés arméniens : Vramian, Papazian, Katchaznuni, tous futurs chefs de la révolte arménienne contre la Turquie en ou leaders de la future République arménienne, ont d’abord siégé au Parlement turc, par la volonté même des dirigeants du parti Union et Progrès auxquels ils allaient s’opposer si violemment durant la guerre.

Il n’y avait donc, chez les dirigeants turcs, à la veille de la guerre de , aucune volonté d’exclusive raciste.

C’est beaucoup plus tard qu’est apparue la notion de "panturkisme" qui eût été absurde avant le recentrement sur l’Anatolie opéré dans le cadre de la République kémalienne. Son théoricien, Gökalp, mort en , n’a eu une influence, d’ailleurs restreinte, que dans le cadre d’un État unitaire qui n’existait pas en . Il est donc - une fois encore - absurde d’interpréter des faits anciens par des événements postérieurs sans lien avec eux.

2. - Et l’Empire ottoman, malgré les propos d’une propagande tenace et fort ancienne, n’a pas connu non plus le "racisme religieux". La Charia, la loi coranique, sur laquelle il était fondé, s’y serait d’ailleurs opposée. Tout naturellement, comme d’ailleurs, avec quelques nuances, dans tous les pays d’Islam, l’Empire ottoman a permis à toutes les confessions monothéistes de s’organiser librement en communautés internes, dans le respect de leurs coutumes religieuses et en conservant leurs lois de droit privé. La seule obligation discriminatoire imposée aux "infidèles" était un impôt spécial - la "djizye" - mais celui-ci était la contrepartie de l’exonération du service militaire.

Il s’agit là de faits connus - mais qu’il importe de répéter car depuis des siècles les puissances limitrophes de l’Empire ottoman n’ont cessé, pour les besoins de leur politique expansionniste, de fomenter des rébellions sur les marches de l’État turc, en s’appuyant sur des minorités prétendument opprimées dont elles provoquaient les révoltes. Cette politique a été poursuivie avec acharnement par toutes les Puissances européennes jusqu’à la dislocation complète de l’Empire ottoman et les principales victimes en ont été, bien souvent, les populations concernées. Tel fut, en tout cas, le cas des Arméniens.

Toujours est-il qu’en , dans le cadre du Tanzimat, la communauté arménienne (qui avait toujours joui de sa liberté religieuse et du choix de ses dirigeants ecclésiastiques), se vit accorder volontairement et sans qu’aucune tension eut précédé ce geste, la création d’une Assemblée propre, gérant ses propres affaires, qui l’érigeait en "nation" (Millet). Ce système d’inspiration généreuse, et qui avait déjà été institué pour les autres minorités de l’Empire, était en définitive dangereux pour ses bénéficiaires eux-mêmes car il portait en germe une discrimination à rebours. En effet, les différentes "nations", jouissant d’un droit privé propre, d’une fiscalité spéciale, ayant une représentation officielle, soutenues secrètement voire ouvertement par les ambassadeurs des puissances auxquelles les rattachait le plus leur ethnie, - se trouvaient bénéficier par rapport aux populations arabes et surtout turques de l’Empire, astreintes au service militaire et n’ayant d’autre "protecteur" naturel qu’un Sultan affaibli -, d’un statut privilégié générateur à terme d’antipathies sociales profondes.

Le danger était si manifeste que les Jeunes Turcs dans le cadre de leur politique "pan-ottomane", ont aboli après la Révolution de le statut des "Millet", assimilant les minorités non-musulmanes au droit commun des citoyens de l’Empire [37]. C’est en vertu de cette disposition qu’en , et pour la première fois, les Arméniens furent enrôlés et armés dans l’armée ottomane. On s’aperçut ensuite que c’était une erreur, du fait de leur désertion massive. Mais où est la discrimination raciste dans les mesures ci-dessus rappelées ? Il s’agit précisément de son contraire.

3. - Contrairement à une légende tenace, répétée avec acharnement, le prétendu "martyre séculaire" des Arméniens sous le joug ottoman est totalement inconnu des historiens avant , date où l’on commence brusquement à en parler fort à propos. Antérieurement, l’histoire ottomane n’enregistre rien, absolument rien, au sujet de révoltes précédentes "des Arméniens" et bien entendu de répressions cruelles qui les auraient suivies [38].

Le peuple arménien vivait alors en paix dans l’Empire ottoman, en communautés très dispersées, et sans aspirations politiques exprimées. Tels sont les faits. Ils n’impliquent aucun jugement de notre part - mais il n’apparaît pas qu’on puisse leur apporter un démenti sérieux. La "haine" qu’on prête aux Turcs à l’égard des Arméniens est donc d’origine toute récente (quatre générations environ) et doit donc avoir une cause précise.

Or, au début de l’année , l’Empire ottoman subit un désastre militaire dans le cadre de la Septième Guerre russo-turque. Tandis que les armées russes pénétraient profondément en Anatolie orientale, avec comme point d’appui la forteresse de Kars, elles traversaient, avec difficulté, la Bulgarie à l’ouest, conquéraient la Thrace turque jusqu’à l’Egée et arrivaient en vue de Constantinople. Les pourparlers s’ouvrirent à San Stefano, banlieue de la ville, et la Turquie se vit imposer des conditions de paix extrêmement dures, comportant notamment la cession aux Russes de la grande majorité (mais non de la totalité) de la région de peuplement arménien en Anatolie.

C’est alors, en pleins pourparlers diplomatiques, que le grand duc Nicolas, généralissime russe, reçut à son quartier général la visite du Patriarche arménien d’Istanbul Varjabédian qui venait attirer son attention sur le "martyre" des Arméniens [39]. Ceux-ci entraient d’un seul coup dans l’histoire internationale. Cette démarche fut couronnée de succès puisque l’article 16 du Traité de San Stefano, conclu le entre la Russie et la Turquie vaincue prévoyait - outre la cession à la Russie de la plus grande partie du territoire peuplé par des Arméniens en Anatolie orientale, un droit de contrôle et d’intervention accordé à la Russie tsariste sur la faible partie du territoire peuplé d’Arméniens qui demeurerait sous administration ottomane. Il s’agissait là d’une répétition du procédé déjà employé par la Russie avec tant de succès dans les Balkans en Roumanie, en Serbie et en Bulgarie, aboutissant dans chaque cas à un démembrement de l’Empire ottoman au profit des protégés de l’empire tsariste.

Quelles ont été les motivations des Arméniens dans leur démarche de  ? Ils ont très probablement espéré le regroupement de l’ensemble de la population de race arménienne et de religion grégorienne autour du Catholicos d’ Etchmiadzine , qui mettrait fin à la partition de leur "nation" en deux fractions séparées par la vallée de l’Araxe et soumises à des souverainetés différentes. Leur démarche apparaît essentiellement unitaire et leurs vœux ont d’ailleurs été finalement réalisés en . Ceci est confirmé par le contenu d’un entretien secret qui eut lieu le entre l’ambassadeur d’Angleterre Layard et le Patriarche arménien de Constantinople. D’après le compte-rendu qui en a été fait au Foreign Office, Varjabédian aurait dit à son interlocuteur "que les Arméniens n’avaient pas eu, au cours de l’année précédente à se plaindre de l’administration turque, qu’ils aimaient mieux rester sous la domination ottomane... mais que les choses avaient changé lorsque, après la victoire russe, ils avaient appris que certaines provinces orientales pourraient être rattachées à la Russie." [40]

Les différentes sources arméniennes commentant cette démarche, et l’ambassadeur anglais lui-même, soulignent d’autre part que la décision arménienne d’obtenir l’appui des Russes était loin de recueillir l’unanimité au sein même de l’Assemblée arménienne et y avait suscité des discussions très vives. En définitive, il apparaît bien que la démarche de Varjabédian auprès du Grand Duc Nicolas lui a été imposée par une fraction, et une fraction seulement, des membres de son Conseil. Il s’agit d’une décision politique, prise "d’en haut" par un certain nombre de notables, et sans aucune consultation des populations concernées. Cette circonstance allait avoir pour celles-ci des conséquences extrêmement pénibles.

Ceci d’autant plus que la manœuvre des Arméniens, quand elle fut connue, ne pouvait apparaître aux yeux des gouvernants ottomans et de la haute administration ottomane que comme un fait de trahison pure et simple en temps de guerre à l’encontre d’un Empire vaincu. Par ce seul fait, le peuple arménien, la "nation fidèle" depuis toujours à l’Empire ottoman, se transformait aux yeux des dirigeants turcs en nation suspecte. Cette situation allait empoisonner les rapports des Ottomans et des Arméniens durant quarante ans.

D’autre part, on sait que le traité de San Stefano ne fut pas appliqué. Sur l’intervention du gouvernement anglais de Disraëli, les rapports des Russes et des Ottomans furent renvoyés à l’examen d’un congrès tenu à Berlin sous la présidence de Bismarck. Une délégation arménienne y fut représentée et déposa un mémorandum. Bismarck, qui domina le congrès, ne manifesta aucun intérêt pour cette revendication autonomiste qui lui apparaissait soudaine et finalement, le traité signé à Berlin le se bornait à l’engagement pris par le Sultan de réaliser "des réformes" au contenu vague dans les provinces habitées par les Arméniens tandis que la Russie devait faire à la Turquie des rétrocessions territoriales en Anatolie.

La démarche entreprise en pleine défaite turque par certains porte-paroles de l’Assemblée arménienne n’avait donc eu du point de vue arménien, aucun résultat concret.

Mais elle eut deux conséquences psychologiques importantes : d’une part, comme le note fort bien Gürün (p. 135), "la question arménienne - la dernière née des "questions" relatives aux minorités de l’Empire ottoman - fit à Berlin son entrée dans la politique internationale". D’autre part, le comportement des représentants arméniens en suscita, pour la première fois dans l’histoire, une suspicion de l’administration ottomane à l’égard des populations arméniennes, méfiance que les événements ultérieurs ne devaient que trop confirmer. Ce climat psychologique persistait encore lors de la Première Guerre mondiale, et il explique en partie, sans pour autant le justifier, le déroulement des tragiques événements de .

4. - La manœuvre arménienne de avait été prématurée. Opérée par des politiciens et par quelques dirigeants ecclésiastiques, elle ne correspondait pas réellement à l’époque à une prise de conscience nationale des populations arméniennes éparpillées (pour leur malheur futur) parmi les populations turques de l’Empire ottoman. La nation ("millet") arménienne était constituée en sur la base d’éléments dispersés réunis par une communauté de langue et de croyance religieuse, Mais ces populations n’avaient pas, pas encore, de "conscience nationale" au sens moderne. On ne saurait trop insister sur ce point - et le Patriarche arménien lui-même en convint dans son entretien secret avec l’ambassadeur anglais déjà mentionné.

Et comme un tel sentiment national n’existait pas encore, il fallut bien, pour la poursuite d’une certaine politique, en susciter un "d’en haut" voire de l’extérieur. Tel fut le rôle assumé par les organisations révolutionnaires arméniennes basées hors de l’Empire ottoman, ferments d’agitation révolutionnaire parmi des populations initialement indifférentes, selon un procédé dont notre époque connaît d’innombrables exemples.

La chronologie des événements est, à cet égard, particulièrement révélatrice :

En , il n’existe dans l’Empire ottoman aucun parti révolutionnaire arménien, ni même aucun organisme autonomiste. Brusquement après cette date, on les voit surgir nombreux. La leçon des Comitadjis, organismes révolutionnaires bulgares, qui venaient d’obtenir par la terreur et grâce à l’intervention étrangère, l’indépendance de la Bulgarie, avait été comprise.

En , Portakalian, Arménien de Van, émigré en France, contribue à y créer le parti "Armenakan". L’objectif de ce premier parti arménien est déjà celui qu’on retrouvera dans tous les autres : l’armement du peuple arménien en vue d’une révolution débouchant sur un soulèvement général. A part quelques escarmouches, l’Armenakan eut peu d’influence sur le déroulement des événements, mais il est caractéristique que, d’après les documents du parti, ce fut le consul de Russie à Van qui était chargé d’entraîner les révolutionnaires locaux au maniement des armes. [41]

Autrement important fut le destin du parti révolutionnaire Hentchak fondé en à Genève par un jeune étudiant arménien, Nazarbekian. Influencé par Plekhanov qu’il rencontrait en Suisse, le fondateur de l’Hentchak (la cloche ; on notera l’analogie avec le "Kolokol" du révolutionnaire russe Herzen), donna ouvertement à son parti une orientation socialiste révolutionnaire. Le point 4 du programme [42] est particulièrement intéressant.

"Pour parvenir aux objectifs fixés, le mouvement révolutionnaire aura recours aux méthodes suivantes : la propagande, l’agitation, le terrorisme, la création d’organisations subversives, le développement du mouvement ouvrier et paysan... L’agitation, le terrorisme doivent servir à rendre le peuple plus fort et plus courageux, etc."
Citons également cet extrait du programme Hentchak, cité par Moser in Historama, n° 16 - juin , p. 79 : "Tuer le Turc et le Kurde dans n’importe quelle condition, ne jamais épargner les Arméniens qui trahissent leur serment et se venger." [43]

Basé à Istanbul, avec des antennes dans les provinces, le parti Hentchak eut une influence sur certains événements sur lesquels nous reviendrons. Il déclina à partir de . Mais ce fut pour céder la place au parti Dachnak.

La Fédération révolutionnaire arménienne (Dachnaktsoution) fut créée à Tiflis, en Géorgie russe, en - comme une organisation ouvertement nihiliste. Dans la logique de Netchaïev, le parti ne proposait pas un programme politique à ses militants activistes - mais bien des méthodes, basées sur l’emploi de la violence avant tout autre projet. Qu’on en juge :

"Recourir à tous les moyens pour armer le peuple... Encourager les affrontements et terroriser les fonctionnaires du gouvernement, les informateurs, les traîtres, les usuriers et les exploiteurs de toute espèce...
"Piller et détruire les établissements gouvernementaux", etc. [44].

Moser (op.cit.) reproduit comme suit un extrait particulièrement significatif du programme Dachnak (que nous rapportons avec la même réserve que la citation précédente de cet auteur).

"Nous sommes fermement convaincus que les chaînes empêchant l’évolution des Arméniens en Turquie doivent être brisées et que les Arméniens doivent retrouver leur indépendance coûte que coûte.
"Tout est permis pour atteindre ce but : propagande, terreur, guerre sans merci de partisans."

Le parti étendait ses activités de part et d’autre de la frontière turco-russe. Et si par la suite, ses dirigeants s’assagirent jusqu’à aller siéger au Parlement d’Istanbul après la révolution Jeune Turque de et jusqu’à constituer en , les cadres gouvernants de la République indépendante d’Arménie de tendance sociale-démocrate, le parti n’en a pas moins été extrêmement actif comme organisation terroriste durant la première décennie de son existence, et on le trouve à l’origine de tous les coups mains révolutionnaires accomplis durant cette période.

Tels ont été les trois partis arméniens qui ont inspiré la vie politique durant l’ère hamidienne. On ne s’étonnera donc pas de trouver alors réunis les trois éléments essentiels de la "stratégie de tension" telle que l’histoire du XXe siècle nous l’a fait connaître : un Comité Directeur définissant un projet politique (les notables de l’Assemblée arménienne groupés autour du Patriarche), une ou plusieurs organisations révolutionnaires servant d’instrument d’exécution pour agiter les populations, et des révoltes populaires ayant des motifs purement occasionnels et non-politiques qu’on excitera au maximum, tout en leur donnant le plus de retentissement possible grâce à la Presse et en appelant au soutien de l’étranger. Tel est le scénario qui établira à l’étranger la réputation des Ottomans comme "massacreurs des Arméniens".

5. - Les occasions de mise en œuvre d’une telle tactique ne manquèrent pas. Il n’y a pas lieu de nous y étendre dans le cadre de cet ouvrage - quoiqu’il apparaisse bien qu’une histoire objective des "massacres de " reste encore à écrire, du moins en langue française [45]. Nous voulons seulement relever ici ce qui, dans les événements survenus au cours de cette période, va décisivement influencer le déroulement de la tragédie de .

De à , on ne note dans les régions habitées par des Arméniens que des incidents mineurs, tels que des assassinats isolés. Ceci correspond à la période où les partis révolutionnaires s’organisent et s’implantent. Mais à partir de , la situation change brusquement. Cette explosion est dûe, outre à l’achèvement de la préparation des partis révolutionnaires, à l’apparition de circonstances extérieures favorables pour eux : en effet, durant les premières années de son règne, le tsar Alexandre III, justement indigné de l’assassinat de son père par les nihilistes, poursuivit dans tout son Empire les organisations révolutionnaires avec une rigueur impitoyable. A partir de , la Russie reprit toutefois sa politique expansionniste et l’attitude des autorités russes changea de ce fait vis-à-vis des organisations terroristes dirigées vers l’étranger et donc susceptibles de les servir.

Simultanément, le remplacement, en , de Salibury par Gladstone au cabinet britannique permettait aux organisations arméniennes de trouver dans le Premier ministre anglais, violemment turcophobe pour des raisons tant personnelles et religieuses que politiques, un allié objectif préparé d’avance à tenir pour véridique l’exposé des doléances arméniennes et à leur donner un vaste retentissement international. Enfin fut créé à Londres à la même époque le Comité arménien de Lord Bryce qui allait si bien s’illustrer durant la Guerre mondiale en publiant le document de propagande qu’est le Livre Bleu. Les instruments d’une vaste opération de manipulation de l’opinion internationale étaient donc en place.

C’est dans ces conditions que survinrent brusquement :

  • un soulèvement à Erzurum () ;
  • une manifestation suivie d’une émeute à Topkapi (Istanbul) () ; puis, malgré l’amnistie des coupables impliqués dans les événements précédents :
  • une insurrection générale dans le district de Samsoun, préparée depuis des mois par des bandes d’irréguliers échappant à tout contrôle () ;
  • une manifestation suivie d’une grave émeute à la Sublime Porte () ;
  • immédiatement après (et ce n’est certes pas un hasard), une série de vingt-quatre insurrections se succédant l’une l’autre en un espace de deux mois (octobre/décembre, 1895), réparties sur un territoire de plusieurs centaines de kilomètres de distance, depuis la province d’Alep en Syrie, jusqu’à Trébizonde sur la mer Noire ;
  • une révolte particulièrement acharnée, fomentée de longue date à Zeytoun (Cilicie) par des membres du Comité Hintchak qui l’ont décrite (octobre 1895/janvier 1896) ;
  • une révolte particulièrement grave à Van, accompagnée d’assassinats réciproques des populations civiles (juin 1896). Cette insurrection avait été préparée par le Comité Dachnak, avec l’appui du général Mayewski, "diplomate" russe en poste à Van qui a candidement rapporté dans ses mémoires le soutien qu’il avait apporté aux éléments révolutionnaires [46].
  • un attentat spectaculaire à la Banque ottomane d’Istanbul le 26 août 1896, avec prises d’otages et appel des Puissances étrangères à l’aide selon un plan prémédité. Il est intéressant de remarquer que cette opération, montée par le groupe terroriste Dachnak, est le premier attentat avec prises d’otages civils de l’histoire contemporaine, et qu’elle avait déjà été préconisée, vingt-cinq ans plus tôt, par le nihiliste russe Netchaïev, dont les terroristes arméniens empruntèrent le programme et les méthodes [47].

Tels sont les principaux événements que l’opinion publique européenne a aussitôt dénommés, sous l’influence d’une intense propagande, "les massacres d’Arménie".

Ainsi donc, en l’espace de quelques années, et à un rythme ininterrompu durant deux ans, les territoires ottomans de population arménienne ont été parcourus par un cyclone politique, dont le centre se déplaçait sans cesse d’un bout à l’autre de l’Anatolie selon un plan parfaitement concerté. Le gouvernement ottoman, déjà affaibli, a été complètement pris au dépourvu, et les autorités locales ont été submergées dans un premier temps. Aussitôt (le scénario se reproduit dans chaque cas), des bandes armées arméniennes qui tenaient le maquis se sont livrées à des massacres sur certains éléments de la population turque ; celle-ci, mise en état de défense, a riposté par des représailles - et quand l’ordre ottoman a finalement été rétabli, un fossé d’hostilité et de rancune était durablement établi entre les deux communautés voisines. Et tel était précisément l’un des buts que s’étaient assignés les partis révolutionnaires dans leurs programmes analysés plus haut.

Mais cette politique de violence aveugle et criminelle devait avoir pour les populations arméniennes paisibles deux conséquences exactement contraires au projet que poursuivaient les organisations terroristes dont l’influence s’imposait à elles, à savoir l’indépendance politique de l’Arménie :

En effet, d’une part ces révoltes perpétuelles accompagnées de massacres des populations voisines eux-mêmes suivis de ripostes, cette guerre sans cesse entretenue de quartier à quartier, de clocher à minaret, allait rendre définitivement impossible la création pacifique d’une province arménienne autonome au sein de l’Empire ottoman. On ne saurait trop insister ici (car le fait est systématiquement occulté par la propagande arménienne) sur la démographie des provinces "arméniennes" de l’Empire ottoman avant . Nulle part, dans aucune province, les Arméniens ne détenaient la majorité numérique de la population, laquelle était composée d’éléments musulmans. Ceci ne signifie nullement d’ailleurs qu’un hameau, un quartier, un village n’aient pas ici ou là été habités en totalité par des Arméniens. Mais ce peuplement arménien était dispersé, imbriqué dans des zones de population turque. A Van même, lieu de la plus forte concentration arménienne urbaine en Anatolie, les Arméniens n’étaient que 43 % [48]. Tels sont les faits et il existe à ce sujet des travaux statistiques objectifs irréfutables [49].

Un document, dont l’origine n’est certes pas suspecte, devrait suffire à établir la dispersion des Arméniens parmi des populations en majorité musulmanes. Il s’agit d’un rapport rédigé le , après la capitulation de l’Empire ottoman, par le ministère des Affaires étrangères français à l’intention du président du Conseil. On y lit :

"Il n’est pas possible de déterminer dès maintenant les limites d’une nation arménienne (il s’agit de la République d’Arménie que les Alliés vainqueurs voulaient constituer).
"Même avant le massacre de , les Arméniens n’étaient pas la majorité dans les vilayet dits arméniens. Dans ceux de Bitlis, de Van et d’Erzurum, ils se présentaient en groupes compacts - mais suivant les tendances de leurs auteurs, les statistiques faites sans recensements sérieux varient du simple au double. Dans les trois autres vilayet de Diyarbakir, d’Elaziz et de Trabzon, la population arménienne était beaucoup moins dense et ne constituait qu’un médiocre pourcentage de la population [50]."

Créer un État arménien assis sur un territoire peuplé en majorité d’une population non-arménienne éparpillée était une gageure. Mais si - par une vue de l’esprit _ un tel projet avait pu sembler réalisable à des idéologues en - il était devenu totalement impossible à mettre en œuvre en .

Si l’on imagine, par exemple, qu’à la fin du second tiers du XIXe siècle, le sultan eût été contraint par les Puissances européennes à concéder la constitution en Anatolie d’un État arménien semi-autonome, et si l’on envisage, par hypothèse, que les populations musulmanes de ce territoire nouvellement indépendant eussent accepté ce changement de domination (ce qui est fort douteux mais s’est produit en Bulgarie et en Grèce), un tel État arménien eût peut-être été viable car les deux populations concernées vivaient - alors - en bonne intelligence et coexistaient pacifiquement depuis des siècles.

Mais la situation avait complètement changé en du fait des entreprises criminelles des organisations terroristes. Emeutes et insurrections, vendettas et contre-vendettas avaient creusé entre les deux éléments de la population un fossé de méfiance, voire de haine. Leur coexistence était devenue impossible à l’intérieur d’un État arménien autonome.

Et les dirigeants arméniens en étaient si conscients qu’après le début de la guerre de , ils n’ont plus eu d’autre ressource, pour faire aboutir leur projet politique, que de pousser jusqu’au bout leur logique du pire, donc de faire le vide. C’est ce à quoi ils se sont employés, nous l’avons déjà dit, dans la province insurgée de Van lors de l’avance russe du printemps  : ils ont massacré une partie de la population musulmane et chassé les survivants dans les lignes turques. Ils ont recommencé plus au nord, dans la région d’Erzurum, lors de la grande percée des armées tsaristes en .

Mais en agissant de la sorte, ils exposaient criminellement ceux de leurs coreligionnaires demeurés sous le contrôle nominal des armées ottomanes, à de cruelles représailles de la part d’éléments incontrôlés auxquels ils avaient fourni d’amples motifs de haine.

Et telle est l’opinion à ce sujet d’un auteur particulièrement bien placé, puisqu’il s’agit de Katchaznuni, premier président de la République indépendante d’Arménie en , adversaire militaire des Turcs lors de la campagne d’, dans un discours prononcé à Bucarest en lors du dernier congrès du parti Dachnak [51] :
"Au début de l’automne , lorsque la Turquie n’était pas encore entrée en guerre... des bandes révolutionnaires arméniennes commencèrent à se former en Transcaucasie, dans un grand enthousiasme... Contrairement à la décision prise au cours de leur assemblée générale à Erzurum, quelques semaines auparavant seulement, la Fédération révolutionnaire arménienne (Dachnak) participa activement à la formation de ces bandes et à leur future action contre la Turquie...

"Il est inutile de discuter aujourd’hui si ces bandes de volontaires auraient dû ou non entrer en campagne. Les événements historiques ont leur logique irréfutable. Au cours de l’automne de , des bandes de volontaires arméniens s’organisèrent donc d’elles-mêmes et combattirent contre les Turcs, car ces volontaires étaient incapables de se retenir de batailler. Ceci fût un résultat inévitable de la psychologie dont s’abreuva le peuple arménien pendant une génération entière : cette mentalité ne pouvait que s’exprimer et elle le fit...

..."Nous avions créé une atmosphère lourde d’illusions dans nos propres esprits. Nous avions implanté nos propres désirs dans l’esprit des autres ; nous avions perdu le sens de la réalité et nous nous laissâmes entraîner par nos rêves..." (Il nous a paru important de citer ici l’opinion d’un homme politique qui joua dans la République arménienne un rôle de premier plan car elle est - ce n’est pas un hasard - systématiquement passée sous silence par les propagandistes actuels de la cause arménienne).

Et lorsque les colonnes d’Arméniens transférés parcourront, à pied, sous la "protection" théorique de territoriaux, de territoires où sont réfugiés des populations qui viennent tout juste d’échapper à des massacres organisés précisément par des Arméniens, les malheureux déportés courront un grand danger. Un télégramme de Talaat Pacha, auquel nous avons déjà fait allusion [52], fait référence à une colonne de deux mille Arméniens partis à pied d’Erzurum et "égorgés la nuit suivante comme des moutons". Qui a commis ce crime abominable ? Certainement pas le gouvernement ottoman puisqu’il donne l’ordre de rechercher les coupables et de les punir. Alors ? Des Circassiens, des Kurdes ? Des réfugiés musulmans campant dans la région ? Peut-être, et dans ce cas précis, on ne sait rien.

Mais ce qu’on peut affirmer c’est que ces malheureuses victimes ont payé, bien malgré elles, un tribut à la haine engendrée par les agissements criminels et délibérés de certains éléments de leur communauté.

Et d’autre part, l’agitation terroriste systématiquement entretenue durant trente ans a eu un autre "effet pervers", presque aussi grave, sur le sort des populations arméniennes transférées en . Toutes ces émeutes absurdes, fomentées en sous-main, n’ont abouti dans l’immédiat qu’à des morts inutiles. Mais elles ont eu au surplus un second résultat psychologique certain, précisément voulu par la "stratégie de tension" imaginée par les agitateurs : transformer les Arméniens, de "nation fidèle" aux yeux des Ottomans, en "nation suspecte". Quelques décennies d’assassinats et de révoltes aveugles y auront suffi.

Les Turcs, naturellement confiants, changent du tout au tout quand on les trompe. L’insurrection endémique des Arméniens, largement commentée par leur propagande elle-même relayée par la Presse, était devenue un lieu commun des cadres de l’Administration ottomane en . Et ceux-ci étaient tout naturellement enclins à considérer les éléments de population arménienne confiés à leur surveillance comme des groupes suspects qu’il fallait tenir à distance et traiter sans bienveillance – fut-ce en contradiction formelle avec les instructions gouvernementales reçues en sens contraire.

C’est précisément ce qui se produisit lorsque les survivants des colonnes d’Arméniens transférés arrivèrent en Haute-Syrie. "L’accueil" qui leur fut réservé fût des plus sommaires - et il a suffisamment été décrit pour qu’il ne soit pas besoin de revenir sur ce traitement parfois horrible.

Mais il est nul besoin ici, pour expliquer l’indifférence ou la cruauté, d’inventer un prétendu "plan secret d’extermination", ni des instructions gouvernementales qui prescrivent précisément le contraire. L’explication est psychologiquement beaucoup plus banale : les Arméniens transférés ont payé, à leur arrivée à destination, le prix de la réputation épouvantable qui avait été faite à toute leur "nation" aux yeux des Ottomans, du fait des agissements de leurs agitateurs révolutionnaires.

Qu’on nous comprenne bien : nous n’approuvons nullement une telle attitude. La responsabilité collective n’existe pas, qu’il s’agisse des Arméniens - ou qu’il s’agisse aussi bien des Turcs. Le comportement de certains fonctionnaires ottomans à l’égard des Arméniens en Syrie demeure inexcusable : il s’agit de crimes par abstention, dont certains furent d’ailleurs châtiés. Mais pour juger une situation historique, il faut d’abord la comprendre, et comprendre tous les éléments du problème. "L’antipathie" suscitée par les Arméniens a certainement été un de ceux-ci. Le malheur voulut que les victimes, les populations arméniennes transférées, paisibles et - elles - parfaitement innocentes, aient payé indirectement en Syrie dans l’indifférence et le dénuement, le prix des crimes accomplis en Anatolie par des révolutionnaires professionnels, dont certains finiront d’ailleurs tranquillement leur existence à l’étranger, écrivant des mémoires vengeurs au nom d’un peuple dont ils avaient - eux-mêmes - provoqué la catastrophe.

Au terme de cette étude sur les causes des événements de , celles-ci peuvent maintenant être résumées, et elles apparaissent, nous l’espérons, évidentes et simples, banalement simples, et exclusives de toute ténébreuse machination imaginaire.

Les Arméniens ont été victimes d’un concours de circonstances graves, et c’est ce cumul qui a déterminé la tragédie qu’ils ont vécue :

A - Tout d’abord, et nous y avons assez longuement insisté, ils ont provoqué d’eux-mêmes la vengeance de certains éléments de la population ottomane. Cette vengeance ne constitue d’ailleurs, en elle-même, aucune justification à la tragédie qui s’est produite mais elle l’explique.

Nous y insistons : massacrer une population sans défense parce que c’est elle, en tant que telle, qui a attiré sur elle-même une aversion due aux crimes de certains de ses éléments situés hors d’atteinte, c’est là précisément le crime de génocide, puisque celui-ci consiste à exterminer un groupe ethnique sans qu’aucun de ses membres, pris individuellement, aient encouru une culpabilité quelconque.

Si donc il y avait eu, à un échelon quelconque du gouvernement et de l’administration ottomanes, une volonté de mettre à mort les Arméniens transférés, le génocide, tel que nous l’entendons dans la terminologie actuelle, eût indubitablement été constitué, quitte à en déterminer les auteurs de façon précise.

Mais nous avons vu qu’il n’en fût rien et que bien au contraire des instructions précises, et renouvelées, furent données en vue de protéger les Arméniens transférés.

Ceux-ci furent alors mis à mort, pour ceux qui périrent, au hasard de rencontres durant leur voyage avec des populations qui estimaient avoir des raisons de leur être hostiles, voire avec de simples brigands. De telles actions de vendetta ou de banditisme, qui sont bien entendu impardonnables, constituent purement et simplement des crimes de droit commun. Le gouvernement ottoman en a fait rechercher, et à de très nombreuses reprises, châtier les auteurs. Mais il ne peut en aucun cas être tenu pour responsable que se soient produits sur son territoire des crimes auxquels il n’a apporté aucune complicité et qu’il a au contraire poursuivis.

Raisonner autrement, comme le fait avec insistance une certaine propagande arménienne, aboutirait à rendre le gouvernement d’un État quelconque responsable pénalement des crimes commis par des particuliers sur son territoire, ce qui est proprement absurde, car la responsabilité pénale est personnelle.

Et si le sort des Arméniens fut si tragique, ce fût parce qu’ils avaient attiré sur eux un désir de vengeance, et que le malheur voulut qu’ils passassent, durant leur transfert, à portée de coup de main de leurs ennemis.

Une précision est ici nécessaire : certains amis des Turcs font état, pour excuser la tragédie arménienne, des pertes énormes subies durant la guerre par la population musulmane, du fait des actions terroristes des Arméniens précisément. L’argument est sans portée :

Il est exact que la population civile musulmane des six provinces "arméniennes" d’Anatolie orientale qui s’élevait en (dans les frontières de ) à 2.295.705 personnes était réduite après la guerre, après les déplacements divers de la ligne du front, à 600.000 réfugiés [53]. Il est non moins certain que ces pertes civiles énormes (1.600.000 morts) ont été dues, notamment dans le nord (Erzincan), à des massacres systématiques exécutés par des auxiliaires arméniens opérant en avant ou en arrière des lignes russes. Ceux-ci pratiquaient, nous l’avons déjà dit, la "politique du vide". On possède à cet égard le témoignage de nombreux officiers russes indignés qui ont dû aller jusqu’à employer la force pour mettre un terme à ces exactions abominables. [54]

Mais les faits en question eurent lieu, pour la plupart, bien après les "massacres de ". Ils ne peuvent donc pas leur servir d’excuse, si tant est qu’une telle excuse soit possible. La cruauté d’une riposte ne peut, bien évidemment, justifier à posteriori une violence illégitime. Les massacres perpétrés par les supplétifs arméniens peuvent tout au plus expliquer la persistance, dans la population turque d’aujourd’hui, d’un ressentiment durable que les récents assassinats commis par les prétendus "porte-paroles" des Arméniens ne peuvent qu’envenimer.

Par contre, et ici l’argument avancé par les Turcs reprend en partie sa valeur, les volontaires arméniens insurgés n’ont pas attendu ou pour se livrer à l’extermination des populations civiles turques. Ils ont inauguré cette politique dans les territoires où ils opéraient, dès , voire dès la fin de . Les télégrammes émanant des autorités locales ottomanes que nous avons cités, les commentaires des historiens le confirment, notamment pour la région de Van, complètement insurgée enmars/avril 1915. Ces faits entraînèrent une fuite éperdue des populations musulmanes derrière les lignes turques qui reculaient [55]. Et c’est précisément parmi ces populations turques réfugiées et encore affolées que les colonnes d’Arméniens rassemblés en territoire demeuré ottoman, et qui n’étaient pour rien dans la fuite des populations musulmanes, durent prendre la route vers le sud sous la protection d’éléments armés qui n’avaient aucune valeur militaire. Les éléments d’une tragédie se trouvaient donc accidentellement réunis.

La décision, par ailleurs militairement justifiée, du transfert de la population arménienne en Syrie, prisepar lehaut commandement ottoman, n’en fut cependant pas responsable.

B - Mais si rien ne permet d’imputer à crime une part de responsabilité dans la tragédie arménienne au gouvernement du parti Union et Progrès, il n’en reste pas moins que la décision prise par Enver et Talat Pacha a été décidée et exécutée avec une légèreté proprement stupéfiante.

Il fallait, c’était une nécessité stratégique, déplacer les Arméniens de la ligne du front pour assurer la liberté de manœuvre de l’armée ottomane. Il fallait - si dure que fut la mesure prise - regrouperen Syrie, loin du front, les populations arméniennes des agglomérations situées près des lignes turques qui servaient, manifestement, d’agents de renseignement à l’armée russe comme elles avaient servi d’éléments de pénétration à l’influence russe depuis plusieurs décennies.

Mais encore fallait-il que ces mesures soient mises en œuvre avec un minimum de bon sens et en assemblant les moyens nécessaires à leur application.

On vit ici en action cette incroyable légèreté et cette présomption folle qui caractérisaient les membres du triumvirat de l’Ittihad (et qui exaspéraient tellement Kemal Atatürk). Ce ne sont pas les seuls exemples de cet irréalisme et de cette incompétence :

En , avant la déclaration de guerre turque, une délégation du parti Union et Progrès vint proposer au congrès Dachnak, si la guerre éclatait, de constituer un réseau de partisans arméniens derrière les lignes russes, en vue de permettre ultérieurement le rattachement à l’Empire ottoman de l’ensemble du territoire peuplé par des Arméniens. Cette suggestion fut repoussée, mais on ne peut qu’être stupéfait du total irréalisme de ses auteurs. L’intervention de l’Itthihad au congrès Dachnak est incertaine faute de précisions [56]. Mais les propositions faites aux Arméniens sont établies, car elles ont été reprises, dès septembre 1914, dans un entretien secret entre Naci Bey, vali de Van et membre du comité UP, et Papazian, député arménien au parlement turc qui les rapporta dans ses Mémoires.

Quelle inconscience en effet ! Le procédé imaginé par les gouvernants ottomans contre les Russes fut en effet immédiatement utilisé par les Arméniens, dès l’entrée en guerre, mais contre les Ottomans cette fois.

Dès , Garo Pasdermadjian, membre du parlement ottoman, participant au congrès d’Erzurum, passait aux Russes et armait, derrière leurs lignes des bataillons de volontaires arméniens déserteurs de l’armée turque [57]. Il en fut de même en février 1915 de Papazian, député de Van [58]. Peu après, le Gouvernorat de la ville de Van, conquise par les Russes, fut confié - nous l’avons déjà dit - à un Arménien de Turquie, Aram, avec les félicitations personnelles du tsar pour l’aide apportée à ses armées [59]. Les dirigeants de l’Ittihad avaient apprécié l’état d’esprit des Arméniens avec un total irréalisme.

Ils persistèrent dans cette inconscience lors de la mise en application du programme de transfert des populations arméniennes vers le sud de l’Anatolie. Selon une tradition bureaucratique qui avait fait jadis le prestige de l’administration ottomane, une lourde machinerie administrative fut mise en place pour assurer, dans les conditions les plus humaines possibles, le transfert des populations déplacées. On devait assurer leur sécurité, inventorier leurs biens qui seraient préservés, leur fournir à destination terres, instruments aratoires, semences, etc. Tout fut prévu- sur le papier - et il n’y a pas la moindre raison de douter à cet égard de la bonne foi de l’administration ottomane, si ce n’est par un procès d’intention parfaitement gratuit - car il eûtété alors parfaitement possible au Gouvernement Ottoman, isolé dans une guerre qu’il espérait encore gagner, de donner à cet égard des instructions rigoureusement contraires, ou tout simplement de n’en donner aucunes. Les exemples postérieurs de génocides authentiques perpétrés ultérieurement en Europe le démontrent surabondamment.

Tout fut prévu - sauf la tragédie qui se produisit - mais à peu près rien ne fut fait. Et avec une bonne conscience qui, avec la connaissance que nous avons aujourd’hui des événements, prend un aspect horrible, le gouvernement ottoman prescrivit le , et commença à mettre méticuleusement en œuvre, une lourde procédure d’inventaire et de préservation des biens laissés par les Arméniens en Anatolie, biens appartenant à une population dont, à l’époque, une bonne partie avait déjà cessé d’exister sans même que le gouvernement le sût !

Car - il n’est pas inutile d’y insister – non seulement le gouvernement ottoman n’a ni ordonné ni toléré le massacre des Arméniens transférés - mais il n’y a même pas cru ! De ci de là parvenaient des zones opérationnelles des télégrammes d’état-major faisant allusion à des meurtres perpétrés à l’encontre des Arméniens transférés. Le gouvernement d’Istanbul réagissait en donnant des consignes de sécurité et en ordonnant la recherche des coupables. Nous avons fait allusion à plusieurs de ces instructions. Les archives complètes en ont été publiées et elles révèlent que, dans chaque cas, les autorités ottomanes ont cru qu’il s’agissait d’incidents isolés, tels qu’ils s’en produisaient alors presque quotidiennement, aux dépens de toutes les populations civiles quelles qu’elles fussent, dans le tourbillon de violences qui balayait alors l’Anatolie. Ce n’est que beaucoup plus tard que la tragédie apparût dans toute son ampleur, quand on fit les comptes.

Quand, au début d’, l’ambassadeur américain Morgenthau (cité in Le génocide, p. 105) va s’entretenir avec Talaat, puis avec Enver, du sort des Arméniens en faveur desquels il veut intervenir, il n’est nullement question encore de "massacres" ou de "génocide" mais (1) du sort des agitateurs arméniens arrêtés le et (2) de la mesure de déportation que l’Américain estime avoir été exécutée sans fondement et avec brutalité à son point de départ et sur laquelle les gouvernants ottomans argumentent en expliquant leurs motivations stratégiques. Ceci ressort clairement de l’analyse des "Mémoires" de Morgenthau. A l’époque, celui-ci, tout comme ses interlocuteurs, ignorait encore qu’une partie importante des Arméniens transférés n’était pas parvenue à la destination qu’on leur avait fixée, sinon il n’aurait pas manqué d’en parler.

Et les chefs militaires ottomans, de leur côté, alertés simplement ici ou là par des télégrammes de responsables locaux, demeuraient convaincus à cette date, que les ordres de transferts des Arméniens avaient été correctement exécutés et que seuls s’étaient produits quelques incidents locaux, certes regrettables, et qu’ils avaient donné l’ordre de réprimer. Comment auraient-ils pu raisonner autrement puisque, aujourd’hui encore, soixante-dix ans après ces événements tragiques, on ignore toujours ce qui s’est passé lors de la traversée de l’Anatolie, par les colonnes d’Arméniens transférés et quels sont les véritables auteurs de ces massacres dont on ne connaît que le résultat ?

Ce n’est que bien plus tard, à partir de l’automne , puis surtout en et , lors des campagnes lancées en Allemagne par Lepsius et par Wegner qu’on s’avisa au gouvernement ottoman de compter les morts arméniens, ce qui amènera Talaat à reconnaître en , devant le dernier congrès du parti Union et Progrès qu’une partie notable des Arméniens transférés avait "disparu".

Folle présomption, optimisme administratif absurde, défaut total de surveillance des ordres donnés, de tout cela on peut accuser à bon droit le Haut Commandement ottoman de l’époque, - mais certainement pas d’une intention d’extermination que ses ordres contredisent, et encore moins d’une préméditation dans le crime.

C - A cette légèreté - coupable - des autorités ottomanes, vient s’ajouter un troisième facteur également déterminant dans le sort tragique dont les Arméniens furent victimes : la décomposition - déjà avancée de l’Empire ottoman dont le Haut Commandement ne voulait précisément pas convenir.

Cette situation eût une influence décisive sur le sort des Arméniens, non seulement durant leur déplacement, nous l’avons déjà dit, mais à leur arrivée dans les territoires de peuplement qui leur étaient assignés. Les instructions données à ce sujet étaient excellentes et, à leur lecture, elles apparaissent aussi généreuses qu’elles pouvaient l’être à l’égard d’une population brusquement transférée en temps de guerre. Mais si rien ne fût réellement fait pour leur mise en œuvre, c’est qu’on en avait tout simplement pas les moyens.

Ce n’est pas une excuse, mais nous ne cherchons ici, dans un ouvrage historique, ni à excuser, ni à condamner qui que ce soit, mais simplement à expliquer les circonstances d’une tragédie. Le parti Union et Progrès avait lancé la Turquie dans la guerre européenne, après d’ailleurs beaucoup d’hésitations quant à l’allié à choisir, avec une folle impréparation. Epuisé par l’effort accompli durant la guerre avec l’Italie (1912) puis durant les guerres balkaniques (1913), l’Empire ottoman commençait à peine à se réorganiser et les rapports diplomatiques allemands rédigés en 1914, à la veille de l’entrée en guerre de la Turquie, ne laissent aucun doute sur le peu de cas que les Puissances Centrales faisaient de cet allié, considéré plutôt comme un fardeau que comme un soutien. La valeur intrinsèque de l’armée turque n’était pas en question ; elle a toujours été considérée comme une des meilleures du monde et le demeure. Mais le point faible était son organisation, elle-même liée à la désorganisation anarchique d’un Empire encore très vaste. Et c’est finalement la situation géopolitique de l’Empire ottoman, occupant des positions en bordure du Golfe persique et de l’Egypte permettant d’exercer une pression contre l’Angleterre, qui décida l’Allemagne à accepter l’appui onéreux de l’alliance ottomane.

L’impréparation logistique de la Turquie ottomane à un conflit d’envergure se révéla immédiatement. Au mois de décembre 1914, Enver Pacha attaqua l’armée russe en Anatolie orientale en direction de Kars. L’objectif était évidemment la reconquête des territoires annexés par la Russie en 1878. En quelques semaines, après une légère avance, l’opération se termina par un désastre à Sarikamish. Lancés en plein hiver à 2.000 m d’altitude dans des montagnes enneigées, 90.000 hommes de la meilleure armée ottomane étaient morts d’inanition et surtout de froid. L’intendance n’avait pas suivi et l’on n’avait pas prévu le froid dans un théâtre d’opérations qu’on connaissait pourtant puisque cette région avait été possession ottomane durant des siècles.

La même incurie, la même absence de soutien logistique se reproduiront en 1915, lors de la bataille des Dardanelles. Le général Liman von Sanders, chef de la Mission militaire allemande en Turquie durant la guerre, le déclarera en 1921 lors du procès de Tehlirian (cité par Chaliand, Le génocide, p. 140) : "Après la campagne de Gallipoli, rien que dans mon armée, des milliers sont morts d’inanition parce qu’ils étaient sous alimentés." Ainsi donc, sur un théâtre d’opérations essentiel pour la survie même de l’empire ottoman, à deux cents kilomètres de la capitale, en un endroit susceptible d’être ravitaillé aussi bien par mer que par terre, on laissait l’armée turque qui défendait Constantinople mourir de faim faute d’approvisionnements. Que devait-il alors advenir, dans ces conditions, des malheureuses populations civiles arméniennes transférées dans le Nord de la Syrie ?

Liman von Sanders ajoute d’ailleurs à leur sujet (ibidem) : "Il faut tenir compte des circonstances quand on parle des atrocités commises dans les convois arméniens. Ce n’était pas des soldats turcs mais une très mauvaise gendarmerie de remplacement mise sur pied par la nécessité. Il faut savoir aussi que l’organisation turque fut si misérable que non seulement des Arméniens y ont péri, mais également beaucoup de soldats turcs, décimés par le manque de soins, par la maladie, par le manque d’organisation dans l’Empire de Turquie."

"Le manque d’organisation dans l’Empire." Voici le motif principal des mauvais traitements, voire du traitement parfois abominable, reçus par les Arméniens transférés lors de leur arrivée en Syrie du Nord. Il n’est nullement nécessaire d’invoquer à leur sujet l’existence d’un prétendu complot criminel.

Lorsque Wegner et les autres témoins allemands de Syrie s’élèvent, à juste titre, contre le traitement inhumain des Arméniens dont ils sont les témoins, ils oublient de mentionner, parce que sans doute ils l’ignoraient, que dans le même moment les autorités turques se révélaient incapables d’assurer la subsistance de leur propre population civile, et même de ravitailler leur propre armée.

Rancunes accumulées par des comportements antérieurs, folle présomption du Haut Commandement, incurie administrative étendue à tout l’Empire, tels sont les trois facteurs qui, en se combinant, ont déterminé la tragédie vécue par les Arméniens en 1915. Il n’en existe pas d’autres et ils sont, à eux seuls, largement suffisants.

Mais on voit ici combien la détermination des responsabilités est difficile, tant elles sont diluées et proviennent de diverses directions. Et la thèse simpliste qui consiste à attribuer la tragédie de 1915 à l’action maléfique d’une volonté unique et perverse, celle du Gouvernement Ottoman de l’époque - dont on instituerait héritier la Turquie actuelle, apparaît alors pour ce qu’elle est, une entreprise de propagande sur le dos des morts dans un dessein qui ne concerne pas les victimes.

Un certain nombre d’historiens sans parti pris se sont prononcés - eux - sur cette catastrophe avec l’objectivité nécessaire. Citons par exemple N. de Bischoff qui écrit en 1936 (avec des erreurs statistiques dues au fait que des études exhaustives sur cette question n’avaient pas encore été publiées) [60] : "Certes en ordonnant de transporter ailleurs ce peuple qui, habitant une région frontalière extrêmement exposée, était convaincu en plus de collusion avec l’ennemi, l’État Turc ne fit qu’accomplir un geste de légitime défense. Mais l’exécution de cet ordre provoqua une tragédie épouvantable et des souffrances indescriptibles. Plus de la moitié de la population arménienne d’Anatolie périt, victime des hommes ou des éléments. Seuls quelques centaines de milliers d’Arméniens complètement épuisés réussirent à atteindre des camps en Mésopotamie..."

Cinquante ans plus tard, un autre historien français, Jean-Paul Roux [61] écrit à propos du rêve arménien de créer un État réellement indépendant à la fin de la Première Guerre : "On comprend l’amertume des Arméniens d’avoir été les seuls à ne pas avoir pu profiter d’un aussi grand désastre (la débâcle ottomane). On sourirait peut-être de leurs rêves utopiques s’ils n’étaient si tristes et si sanglants et, il faut bien l’avouer, s’ils n’avaient élevé le bûcher sur lequel ils brûlaient, notamment en aidant de toutes leurs forces les Russes dans la guerre contre le Turc avec lequel ils avaient vécu en harmonie, et non sans en tirer d’immenses profits, durant des siècles."

Le même auteur ajoute au sujet de l’attitude des Puissances européennes : "L’Europe qui manipulait en secret (les nationalismes au sein de l’Empire Ottoman) s’en félicitait ; elle les chantait avec Byron et Hugo, les peignait avec Delacroix ; par romantisme, à l’époque où l’école romantique triomphait, elle voyait dans les bandits grecs qui tenaient le maquis des héritiers de Praxitèle et de Socrate. Elle ne voyait sans doute rien d’autre dans les Arméniens que des pions à faire bouger sur l’échiquier et finit par les abandonner, quitte à parler de génocide et à pleurer sur eux."

C’est exactement ce qui se passe en ce moment dans l’opinion internationale.

Lire la suite  : [La tragédie arménienne de 1915] - Les développements récents de l’affaire arménienne


[1L’ouvrage d’Andonian parut à Paris en à l’imprimerie Tourabian sous le titre Documents officiels concernant les massacres arméniens - Reproduction photographique d’un grand nombre de documents.

[2Une critique détaillée des faux documents d’Andonian, avec leur reproduction photographique et la reproduction en fac-similé de documents authentiques, pour comparaison, a été faite par S. Orel et S. Yuca leur ouvrage : Les "Télégrammes" de Talaat Pacha. Voir bibliographie annexe.

[3(14) Tous les passages soulignés dans l’ouvrage, y compris les extraits de citations, l’ont été par l’auteur.

[4Tous les passages soulignés dans l’ouvrage, y compris les extraits de citations, l’ont été par l’auteur.

[5Source : témoignage du professeur Ataöv au procès de l’attentat d’Orly.

[6Cité par Gürün, p. 59, qui se réfère aux archives du Foreign Office.

[7Bericht Uber die Lage des Armenischen Volkes in der Türkei, Postdam, . Le troisième ouvrage de Lepsius, Deutschland und Armenien - Sammlung diplomatischer Aktenstücke, publié en est, par contre, un recueil tout à fait authentique de rapports diplomatiques officiels, sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir.

[8, cité par Lepsius, Deutschland und Armenien, n° 123.

[9, ibidem, n° 226.

[10Ibidem, n° 66.

[11Ibidem, n° 7.

[12Ibidem, n° 73.

[13Certaines d’entre elles sont reproduites dans Chaliand : Le Génocide.

[14Tous les passages soulignés dans l’ouvrage, y compris les extraits de citations, l’ont été par l’auteur.

[15Gürün cite toujours les références d’archives.

[16Gürün, p. 257, même remarque.

[17Gürün, p. 258, même remarque.

[18Gürün, p. 259, même remarque.

[19Propos reproduits dans le journal Vakit du 12 juillet 1921, et cités par Gürün d’après Bayur, op. cit.

[20Op. cit., p. 11.

[21Il ne commença ses sessions qu’en mars.

[22D’autres sources affirment que Kemal Atatürk aurait tenu ces propos devant le même tribunal le . C’est tout aussi impossible car, à cette date, Kemal se trouvant à Sivas où il dirigeait la dissidence contre le gouvernement du Sultan dont allait sortir la République turque. L’erreur provient d’une note en bas de page extraite d’un ouvrage écrit en par l’auteur français Paul de Véon intitulé Le désastre d’Alexandrette. Elle a été depuis lors complaisamment reproduite par la propagande anti-turque. Sur cette question, voir Ataöv, Une déclaration faussement attribuée à Mustafa Kemal Atatürk, Faculté de Sciences politiques de l’Université d’Ankara, 1984.

[23La phrase citée est la suivante : "J’ai donné l’ordre à mes Escadrons de la Mort d’exterminer sans merci ni pitié les hommes, les femmes et les enfants appartenant à la race de langue polonaise. C’est de cette seule façon que nous pourrons acquérir l’espace vital dont nous avons besoin. Après tout, qui se souvient aujourd’hui du massacre des Arméniens ?" Ces propos auraient été tenus par Hitler lors d’un discours prononcé à son Etat-Major le 22 . Or, ils ne figurent pas dans la transcription allemande du même discours produite au procès de Nüremberg et figurant dans les archives du Tribunal. Le texte intégral de cette allocution en allemand a été reproduit, d’après ces mêmes archives, par Ataöv : "Hitler et la question arménienne". Faculté des Sciences politiques de l’Université d’Ankara, 1984. La phrase concernant les Arméniens (comme celle visant l’extermination des Polonais) résulte d’une interpolation dans la traduction anglaise. Le journal arménien américain The Armenian Reporter, édition du , en convient.
Sur cette question, voir Ataöv, op. cit, et surtout l’historien américain Heath Lowry, The US Consgress and Adolf Hitler on the Armenians, Political Communications and Persuasion. vol. 3, n° 2 (1985), pp. 111-139, qui démontre le faux de façon certaine. Néanmoins, la propagande "arménienne" persiste à reproduire celui-ci en toute occasion.

[24Sur cette question, voir Gürün, op. cit., pp. 101-125, qui se livre à une discussion statistique détaillée province par province, en comparant les sources tant arméniennes qu’ottomanes et européennes, et aboutit au chiffre que nous avons retenu. Voir également Justin Mac Carthy, Muslims and Minorities, pp. 47-88 (cité en bibliographie), qui donne d’ailleurs (p. 130) un nombre plus élevé de population arménienne en 1914, donc de victimes.

[25Archives des Affaires étrangères France, Levant, 1918-1929, Arménie V.M.2, fo. 47.

[26Gürün, op. cit., p. 265.

[27Qui s’éleva à environ 700.000 personnes, selon la lettre de Boghos citée note 67.

[28Le Crime, op. cit., p. 375.

[29Tous les passages soulignés dans l’ouvrage, y compris les extraits de citations, l’ont été par l’auteur.

[30Voir à titre d’exemple de cette "méthode", le sous-entendu suggéré par Chaliand et Ternon dans Le Génocide, op. cit., p. 40. "De la part des Turcs, il n’y eut ni aveu ni remord (sic), ni dédommagement, ni châtiment. En recouvrant ce crime sous un manteau d’indifférence et d’oubli, on ne pouvait qu’en encourager d’autres" (c’est nous qui soulignons).

[31Sur la chronologie des poursuites, voir Gürün, p. 277 qui suit Bayur, op. cit.

[32Gürün, ibidem.

[33Sur la question des poursuites britanniques, voir Gürün, op.cit., pp. 280-284, qui cite les références des archives du Foreign Office - et surtout Shimshir, Les déportés de Malte, cité en bibliographie.

[34Référence dans Gürün, p. 282.

[35Référence dans Gürün, p. 283.

[36Citation intégrale et référence dans Shimshir, op. cit., p. 42.

[37Ce principe avait déjà été proclamé par la Constitution de (article 17) - mais l’application de celle-ci avait été suspendue par Abdul Hamid.

[38Il existait des localités réputées traditionnellement turbulentes, comme Zeytoun, mais le phénomène était local, et n’avait aucun des traits d’un "nationalisme arménien".

[39Sur cette démarche du Patriarche, dont révocation gêne certains historiens arméniens, voir Gürün, op. cit., p. 126 qui travaille d’après E. Uras, Les Arméniens dans l’histoire et le problème arménien, Istanbul, , lui-même rédigé d’après des sources arméniennes. La requête au tsar a été publiée dans l’ouvrage de l’historien arménien Léo : Documents relatifs à la question arménienne, paru à Tiflis en .

[40Gürün, op. cit., p. 127 qui cite les références d’archives.

[41Gürün, op. cit., p. 156.

[42Cité in extenso par Gürün, p. 157.

[43Cette citation est incertaine faute d’indication de source.

[44Voir Gürün, op. cit., p. 160, qui cite les auteurs arméniens Nalbandian et Papazian.

[45Il existe à ce sujet une bonne étude de S. Sonyel, The Ottoman Armenians parue à Londres en chez K. Rustem.

[46Voir à ce sujet Les Massacres d’Arménie par le général Mayewski, consul général de Russie à Van puis à Erzurum, Imprimerie militaire Petersbourg, 1916. Reproduction partielle du texte russe avec traduction française.

[47Sur le détail des insurrections, voir Gürün, op. cit., pp. 168-199 qui s’appuie sur des sources arméniennes, principalement Nalbandian, The Arménian revolutionnary movement, et sur les archives officielles qu’il cite.

[48Shaw, op. cit., t. II, p. 316

[49Notamment Justin Mc Carthy, citée en bibliographie.

[50AAEF, Levant 1918-1929 (Arménie), vol. 1 fo 244, cité par Gürün, p. 323.

[51H. Katchazuni, The Armenian Revolutionnary Federation has nothing to do anymore, reprint par Armenian Information Service. New York, 1955, pp. 1-2.

[52Voir supra, note 59.

[53Shaw, op. cit., 1. II, p. 325.

[54Notamment Khlebov, précité note 11.

[55Voir Shaw, t. II, p. 316, précité.

[56Ternon in Le Crime, p. 153, l’affirme avec force détails mais ne cite aucune source... Gürün (p. 229), qui critique Uras sur ce point, l’admet, et s’appuie, sur les propositions faites par l’Itthihad aux Dachnakistes, sur Clair Price, le mémorandum de Toynbee et les Mémoires de Papazian.

[57Voir Rafael de Nogales précité note 37, ainsi que Valyi, précité note 6.

[58Voir supra, note 42.

[59Voir supra, note 7.

[60N. de Bischoff, La Turquie dans le Monde, Paris, 1936, p. 172.

[61Cité en bibliographie.


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