DE CARL DETROIT À NAZIM HIKMET - Turquie News
mercredi 18 mai 2022

DE CARL DETROIT À NAZIM HIKMET

Publié le | par Engin, Özcan Türk (Facebook) |

DE CARL DETROIT À NAZIM HIKMET

DE CARL DETROIT À NAZIM HIKMET

Je vous propose de lire une histoire enchanteresse que j’ai découverte, puis détaillée et enrichie pour une meilleure compréhension du lecteur francophone non-turc.
La voici.


TRADUCTION
Le 18 novembre 1827, sur les rives de l’Elbe dans la ville allemande de Magdebourg, naît Ludwig Carl Friedrich Detroit. Ses parents sont Carl Friedrich Detroit, professeur de musique et Henriette Jeannette Severin, des descendants de protestants français réfugiés au XVIe ou XVIIe siècle.

Malheureusement, les violences conjugales du couple sont loin d’illustrer l’expression une querelle d’Allemand. Elles ravagent quotidiennement les parents du jeune Carl. Les amis de la famille persuadent le couple de protéger l’enfant de leur violence en le confiant à un orphelinat. Carl y vit jusqu’à ses 12 ans mais on lui chante pouilles. Il y vit un enfer. Les sévices suivent les réprimandes injurieuses. Son calvaire est quotidien. Carl décide alors de filer à l’anglaise. Une nuit, l’adolescent utilise la bonne vieille méthode des draps noués pour se faire la belle, et rejoint Hambourg à 300 km au nord. Son intention est élémentaire, Carl veut fuir l’Allemagne, ce pays qui ne lui a donné que tristesse et souffrance. Le port de Hambourg est donc sa porte de sortie. Il embarque sur un bateau comme garçon de cabine et met les voiles vers l’inconnu. Les premiers mois sont particulièrement difficiles mais au moins, ici, personne ne le frappe.
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Après de nombreux pays, le navire s’apprête à jeter l’ancre au port d’Istanbul. Carl aperçoit alors la tour de Léandre nommée « Kız Kulesi » par les Turcs, la tour de la Vierge, cette petite île du détroit du Bosphore, au large du quartier d’Üsküdar.
Il est subjugué et mystérieusement attiré tel un aimant ! Epris, il plonge illico dans les eaux turquoises du Bosphore pour l’atteindre. A cette époque, la tour sert de ladrerie. On y enferme les lépreux. Carl est aussitôt arrêté et emmené auprès d’Emin Ali Pacha, un homme d’État ottoman habile et très favorable au progrès. D’ailleurs, j’ouvre une parenthèse afin de préciser que Emin Ali Pacha plaide pour un patriotisme ottoman qui supplanterait les diverses identités ethniques et religieuses qui divisent le pays et la société.
Intrigué, Emin Ali Pacha interroge l’adolescent prussien. « J’ai fui mon pays de naissance car j’étais battu. Après des mois en mer, j’ai choisi Istanbul car cette tour m’a appelé, elle est la plus belle chose qu’il m’ait été donné de voir ! » expose Carl.
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Son histoire se répand rapidement et atteint les oreilles des autorités prussiennes qui réclament que l’adolescent leur soit rendu. Emin Ali Pacha fait la sourde oreille, puis rejette sans ambages leur demande opposant qu’il a adopté Carl ! L’adolescent est désormais son fils, il est sous sa protection personnelle. Emin Ali Pacha deviendra ultérieurement ministre des Affaires étrangères en 1840, et même quintuple Grand Vizir dès 1852 !
Premièrement, le pacha change le prénom de son protégé qui devient Mehmet Ali (les patronymes n’existaient pas à l’époque ottomane). Mehmet Ali embrasse l’Islam et se fait circoncire. Emin Ali Pacha l’envoie dans une école militaire et en 1853, le jeune homme combat, avec l’uniforme ottoman, contre les Russes pendant la Guerre de Crimée.
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Brillant soldat, il gravit rapidement les échelons : il est fait général de brigade puis devient « pacha » en 1865.
Durant la guerre turco-russe de 1877-1878 (nommée 93 Harbi, en turc "Guerre de 93", 1293 étant l’année du conflit dans le calendrier musulman), Mehmet Ali dirige l’armée ottomane en Bulgarie et réussit des opérations sur le Lom, un affluent du Danube ; bien qu’il soit ensuite repoussé par l’ennemi.
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A l’issue de la guerre, Mehmet Ali Pacha est l’un des 3 membres de la délégation ottomane qui participe au Congrès de Berlin de 1878. Les autres membres ottomans sont Alexandros Karatheodorís et Sadullah Bey.
Ainsi, ironie du sort, 40 ans après sa fuite, Carl devenu Mehmet Ali retourne en Allemagne mais cette fois en tant que flamboyant Pacha d’un grand Empire !
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L’histoire ne s’arrête pas là car le plus beau reste à venir…
En effet, Mehmet Ali Pacha aura 4 filles : Hayriye, Zekiye, Adviye et Leyla. Cette dernière donnera naissance à Ayşe Celile qui elle, donnera la vie à un ange aux yeux bleus.
Son nom : NAZIM HIKMET !
Et oui, le « géant aux yeux bleus » qui fait briller la littérature et la poésie turques à travers le monde est l’un des descendants de cet adolescent qui a fui la Prusse pour venir tomber amoureux d’Istanbul et de sa « Kız Kulesi » !
Est-ce pour cela que Nazım Hikmet ne se lassait jamais de contempler la tour de Léandre et les eaux bleues du Bosphore dans lesquelles a plongé son arrière-grand-père ? Avait-il cette douce vision nostalgique dans ses yeux bleus ?
Poursuivons !
Celile, la mère de Nazım Hikmet, donc la petite-fille de Mehmet Ali Pacha est l’une des premières femmes peintres de Turquie. Elle est une artiste férue de culture française.
Ce n’est pas fini !
Mehmet Ali est aussi le grand-père de l’homme d’État turc Ali Fuat Cebesoy, commandant général qui s’est battu aux côtés d’Atatürk lors de la Guerre de Libération.
Saniye Hanım, la fille de Ali Fuat Cebesoy est la grand-mère d’un autre géant de la littérature turque : Sabahattin Ali !
Ironie du sort, ces 2 grands maîtres de la littérature turque Nazım Hikmet et Sabahattin Ali ignorent leur lien de parenté car leurs parents respectifs ont été éloignés par le destin et ils ont grandi trop loin l’un de l’autre.
Mehmet Ali Pacha, outre Nazım Hikmet, est aussi l’arrière-grand-père d’un autre immense poète : Oktay Rıfat Horozcu !
Attendez, ce n’est pas tout !
Mehmet Ali Pacha est également l’arrière-grand-père du militant socialiste, avocat et athlète Mehmet Ali Aybar. Mehmet Ali Aybar a participé, avec les couleurs de la Turquie, aux Jeux olympiques d’été de 1928.
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Allez, pour ceux qui veulent en savoir plus, je vais vous raconter la suite de cette extraordinaire prolificité féérique de talents, car rares sont les hommes qui essaiment autant de virtuosités et de bonheur !
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En 1938, Nazım Hikmet est arrêté devant un cinéma de Beyoğlu alors qu’il lit l’un de ses poèmes à la demande d’un étudiant du nom de Ömer Deniz.
Après 7 ans de prison, Ömer Deniz décide de reprendre ses études de droit. Pour les financer, il ouvre une boutique de jouets à Fatih. Un jour, un enfant de 7-8 ans frappe à sa porte et l’implore de travailler dans son échoppe. Ému et voulant l’aider, Ömer Deniz autorise l’enfant à travailler avec lui.
« Monsieur, je n’ai jamais eu de jouet, peux-tu m’en fabriquer un ? » demande un jour l’enfant.
Ömer Deniz lui confectionne des marionnettes.
A l’école, l’enfant fait son premier spectacle de marionnettes devant ses camarades qui, ravis, l’applaudissent et en redemandent.
Le nom de cet enfant est : MÜJDAT GEZEN.
Que les non-Turcs sachent que Müjdat Gezen est un écrivain de pièces de théâtre et un immense comédien en Turquie. En 1991, il fonde une compagnie d’art qui porte son nom ; Müjdat Gezen Sanat Merkezi (MSM) qui offre une formation dans divers arts de la scène tels que le théâtre et la musique. En 2007, il est nommé ambassadeur de bonne volonté des Nations unies.
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Et oui, la vie réserve parfois des surprises aussi inattendues que merveilleuses et enchanteresses n’est-ce pas ! De Ludwig Carl Friedrich Detroit à Mehmet Ali Pacha, de Nazım Hikmet à Ömer Deniz et de Ömer Deniz à Müjdat Gezen.
La vie tisse ainsi sa toile tel un grand architecte avec étonnement, subtilité, intelligence et génie ; alternant parfois entre la tristesse, la souffrance, la joie, le ravissement et la félicité.
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Je ne sais comment évoquer la triste fin de Mehmet Ali Pacha pour terminer ce texte mais certains poseront immanquablement la question : Et Mehmet Ali, qu’est-il devenu ?
Mehmet Ali Pacha fut tué le 6 septembre 1878 à Gjakova (Kosovo) par des insurgés albanais mécontents des résultats du Congrès de Berlin. En août 1878, le gouvernement ottoman l’a envoyé au Monténégro pour superviser les décisions du Congrès de Berlin. La première tâche de Mehmet Ali Pacha a été la pacification de la Ligue albanaise de Prizren, qui s’opposait au changement de frontière car une partie des zones étaient habitées par des Albanais de souche. Il est arrivé au Kosovo fin août, essayant de faire en sorte que les Albanais locaux se conforment au traité de Berlin, mais a été empêché de tout autre mouvement vers la frontière ottomane-monténégrine par les comités locaux de la Ligue albanaise. Stationné dans le domaine d’Abdullah Pacha Dreni à Gjakova avec plusieurs bataillons ottomans, il a été tué le 6 septembre après une bataille de sept jours avec plusieurs milliers d’Albanais opposés à la cession de terres habitées albanaises aux puissances européennes.
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Au final, Mehmet Ali Pacha avait fui son pays natal où il avait été affreusement maltraité. Il s’est réfugié en Turquie où il a été traité avec bienveillance et a été adopté avec amour.
Cet homme a fait de la Turquie sa patrie, il l’a aimée et servie.
Mehmet Ali Pacha aura donné aux Turcs 3 des plus grands noms de la littérature : Nazım Hikmet, Oktay Rıfat et Sabahattin Ali, mais aussi la peintre Celile, le commandant Ali Fuat, ainsi que l’athlète Mehmet Ali Aybar !
On l’a aimé, il nous a comblés !
Ecoutez la version originale en turc datée de 2018 : https://www.youtube.com/watch?v=-siaqbvG5C0
@Sunay Akın
L’auteur est poète, écrivain, animateur de télévision, journaliste et philanthrope. Sunay Akın est le fondateur du Musée du jouet d’Istanbul et possède une collection de plus de 7 000 jouets, dont certains datent de près de 200 ans.
L’association “Les amis d’Atatürk à Paris” (LADAP) lui a décerné le prix « L’Ami d’Atatürk » en 2021.
©Traduit, détaillé et complété par Özcan Türk
17/02/2022

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