Dans le panthéon des théories révisionnistes, l’idée que Mustafa Kemal Atatürk aurait été un agent ou un collaborateur au service de l’Empire britannique occupe une place de choix. Pourtant, l’histoire de la naissance de la République de Turquie est, par essence, une histoire de confrontation directe et victorieuse contre les intérêts de Londres.

Voici pourquoi l’image d’un Atatürk "sous influence" britannique ne résiste pas à l’analyse des faits.

Le vainqueur de Gallipoli (1915)
Avant même de devenir le leader de la nation, Mustafa Kemal s’est illustré en infligeant aux Britanniques l’une de leurs plus cuisantes défaites militaires du XXe siècle. Lors de la bataille des Dardanelles (Gallipoli), c’est son génie tactique qui a stoppé net l’invasion alliée.

Mustafa Kemal Atatürk à la victoire de Çanakkale
Mustafa Kemal Atatürk à la victoire de Çanakkale

Si l’Empire britannique a fini par échouer lamentablement dans sa tentative de prendre Istanbul en 1915, c’est en grande partie à cause de la lecture stratégique d’un lieutenant-colonel alors peu connu Mustafa Kemal.

Au début de l’offensive alliée, le commandement supérieur (notamment les conseillers allemands comme Otto Liman von Sanders) pensait que le débarquement principal aurait lieu ailleurs. Mustafa Kemal, lui, était convaincu que les Alliés frapperaient à Ari Burnu (qui deviendra Anzac Cove).

Le 25 avril 1915, sans attendre les ordres de ses supérieurs qui étaient indécis, il prend l’initiative de déplacer ses troupes (la 19e division) vers les hauteurs de Chunuk Bair. Cette décision a empêché les troupes australiennes et néo-zélandaises (ANZAC) de s’emparer des sommets dominants, ce qui aurait entraîné la chute immédiate de la péninsule.

La phrase historique :
« Je ne vous ordonne pas de combattre, je vous ordonne de mourir »

C’est lors de ces combats acharnés qu’Atatürk a prononcé sa phrase la plus célèbre, adressée à la 57e division qui était à court de munitions :

"Je ne vous ordonne pas d’attaquer, je vous ordonne de mourir. Le temps qui s’écoulera jusqu’à notre mort permettra à d’autres forces et d’autres commandants de venir nous remplacer."

Ce n’était pas une simple formule héroïque : les soldats se sont effectivement sacrifiés dans une charge à la baïonnette désespérée, bloquant définitivement l’avance britannique.

Bataille d’Anafartalar
En août 1915, les Britanniques tentent un nouveau débarquement massif à Suvla Bay pour briser l’impasse. Le front ottoman est sur le point de s’effondrer. Liman von Sanders nomme alors Mustafa Kemal commandant de toutes les forces de la zone d’Anafartalar.

En 24 heures, il organise une contre-attaque fulgurante. Il mène ses troupes en première ligne, à tel point qu’un éclat d’obus frappe sa montre à gousset située sur sa poitrine. La montre absorbe le choc et lui sauve la vie. Cet objet est devenu, dans l’imaginaire turc, le symbole de sa destinée nationale.

L’échec de Gallipoli, orchestré par la résistance de Kemal, a eu des conséquences mondiales :
Chute de Winston Churchill : Alors Premier Lord de l’Amirauté et principal promoteur de l’expédition, il est contraint à la démission et sa carrière est brisée pour plusieurs années. En empêchant les Britanniques de rejoindre leurs alliés russes par la mer Noire, la résistance ottomane a isolé la Russie, favorisant indirectement la Révolution de 1917.

Un "agent" des Britanniques n’aurait jamais humilié l’Empire britannique à ce point. Gallipoli est resté comme une cicatrice béante dans l’histoire militaire du Royaume-Uni (250 000 pertes de chaque côté). Si Atatürk avait voulu collaborer, il lui suffisait de laisser les hauteurs de Chunuk Bair sans défense pendant deux heures le matin du 25 avril. Il a fait exactement le contraire.

Mustafa Kemal Atatürk, roi d'Angleterre. La visite d'Édouard VIII
Mustafa Kemal Atatürk et le roi d’Angleterre (Édouard VIII)

Si Kemal avait été un agent britannique, aurait-il anéanti les troupes de l’ANZAC et de la Royal Navy, sauvant ainsi la capitale ottomane, Istanbul, d’une occupation précoce ?

Un défi lancé à Londres
Si la victoire de 1915 à Gallipoli était un exploit défensif, la Guerre d’Indépendance est l’offensive politique et militaire par laquelle Mustafa Kemal a forcé les Britanniques à quitter l’Anatolie. À cette époque, Londres était la superpuissance mondiale, et défier ses ordres était considéré comme suicidaire.

Après la Première Guerre mondiale, les Britanniques occupent Istanbul et rédigent le Traité de Sèvres. Ce document prévoyait la fin de la souveraineté turque : l’Anatolie devait être partagée entre la Grèce, la France, l’Italie et des zones sous contrôle britannique. Alors que le Sultan à Istanbul signe le traité sous la pression des baïonnettes anglaises, Atatürk, depuis Ankara, le déclare "nul et non avenu".

Il fonde la Grande Assemblée Nationale, créant un gouvernement parallèle dont le seul but est de chasser les occupants. Pour Londres, il devient l’ennemi public numéro un, un "rebelle" à abattre.

Les Britanniques, épuisés par la Grande Guerre, ne voulaient pas envoyer leurs propres soldats mourir en Anatolie. Le Premier ministre britannique, David Lloyd George, a donc utilisé l’armée grecque comme son "bras armé" pour écraser la résistance kémaliste. Pendant trois ans, Londres a fourni des armes, des financements et un soutien diplomatique total à l’offensive grecque.

En battant l’armée grecque lors de la grande contre-offensive de Dumlupınar (1922), Atatürk n’a pas seulement vaincu la Grèce : il a mis en échec toute la stratégie impériale britannique en Orient.

Le bluff qui a fait trembler l’Empire
Après avoir libéré Izmir, les troupes d’Atatürk ont marché vers le Nord, en direction d’Istanbul et des détroits, où stationnaient les troupes britanniques. Ce fut la Crise de Chanak. Les Britanniques ont menacé la Turquie d’une nouvelle guerre mondiale.

Atatürk n’a pas cillé. Il a ordonné à ses troupes de continuer d’avancer, mais les armes à l’épaule, pour montrer qu’il ne craignait pas l’affrontement. Les dominions britanniques (Canada, Australie, Afrique du Sud) ont refusé de suivre Londres dans une nouvelle guerre contre les Turcs. Ce désaveu a marqué le début de l’effondrement de l’unité de l’Empire britannique.

La chute d’un gouvernement à Londres
La détermination d’Atatürk a eu un effet politique direct en Angleterre. Incapable de gérer l’échec de sa politique pro-grecque et humilié par la fermeté de Kemal, le gouvernement de David Lloyd George a été contraint à la démission en octobre 1922. C’est la seule fois dans l’histoire moderne qu’un mouvement de libération nationale en Orient a provoqué la chute d’un gouvernement au cœur de l’Empire britannique.

Si Atatürk avait été un collaborateur. Il aurait accepté le Traité de Sèvres qui servait les intérêts britanniques. Il n’aurait pas cherché l’appui de l’Union Soviétique (ennemi juré des Anglais à l’époque) pour obtenir des armes. Il n’aurait pas exigé le départ total et inconditionnel des navires de guerre britanniques d’Istanbul en 1923.

La Guerre d’Indépendance n’a pas été négociée dans les salons londoniens, elle a été arrachée sur les champs de bataille de Sakarya et de Dumlupınar. Atatürk a réussi ce qu’aucun autre dirigeant n’avait fait : forcer les vainqueurs de la Première Guerre mondiale à déchirer leur propre traité et à reconnaître, à Lausanne, l’existence d’une Turquie libre et souveraine.

La Crise de Chanak (1922) – Le jour où Atatürk a fait plier l’Empire britannique
La Crise de Chanak est sans doute l’épisode le plus révélateur de la tension extrême entre Mustafa Kemal et le Royaume-Uni. C’est le moment où le monde a retenu son souffle, craignant le déclenchement d’une Troisième Guerre mondiale.

Après avoir écrasé l’armée grecque et libéré Izmir en septembre 1922, les troupes nationalistes de Mustafa Kemal se dirigent vers le nord, vers la zone neutre des Détroits (Dardanelles et Bosphore). Là, elles se retrouvent face aux garnisons britanniques stationnées à Chanak (aujourd’hui Çanakkale).

Contrairement aux Français et aux Italiens qui retirent discrètement leurs troupes pour éviter le conflit, les Britanniques, sous l’impulsion de Winston Churchill et du Premier ministre David Lloyd George, décident de tenir leur position.

Au lieu de tirer, les soldats turcs avancent les armes à l’épaule, canon vers le bas, en signe de détermination pacifique mais inflexible. Ils encerclent les positions anglaises sans engager le combat, créant une pression psychologique insoutenable.

C’est le tournant stratégique majeur. Pour faire face à Kemal, Londres appelle ses colonies et dominions (Canada, Australie, Afrique du Sud) à envoyer des troupes pour une nouvelle guerre. Pour la première fois de l’histoire impériale, le Canada et l’Afrique du Sud refusent de suivre aveuglément Londres. Ce refus prive les Britanniques de l’appui logistique et moral nécessaire pour attaquer les Turcs. Atatürk, par sa ténacité, vient de provoquer involontairement le premier grand signe d’émancipation des colonies blanches de l’Empire.

La bataille de Çanakkale, qui a changé le monde
La bataille de Çanakkale, qui a changé le monde
Le Grand Leader Mustafa Kemal Atatürk, qui a dit : « Je ne vous ordonne pas d’attaquer, je vous ordonne de mourir. »

La chute de David Lloyd George
À Londres, la gestion de la crise est perçue comme un désastre. L’opinion publique britannique, encore traumatisée par la boucherie de 1914-1918, refuse une nouvelle guerre pour le maintien de zones d’occupation en Anatolie.

Le gouvernement de David Lloyd George s’effondre en octobre 1922. C’est une victoire politique par K.O. pour Atatürk : il a renversé le chef de la plus grande puissance mondiale sans avoir tiré un seul coup de feu à Chanak.

La capitulation diplomatique
Le 11 octobre 1922, les Britanniques n’ont d’autre choix que de signer l’armistice de Mudanya. Ils acceptent de :

  • Rendre la Thrace orientale (Edirne) à la Turquie.
  • Reconnaître le gouvernement d’Ankara comme interlocuteur légitime.
  • Évacuer progressivement leurs positions, ouvrant la voie au futur Traité de Lausanne.

Un collaborateur ne pousse pas son "patron" au bord d’une guerre mondiale. À Chanak, Atatürk a joué un jeu de poker menteur d’une audace folle contre la Royal Navy et l’armée britannique. Il a pris le risque de voir Istanbul et Ankara bombardées pour garantir l’intégrité totale du territoire turc.

Si Atatürk avait été à la solde de Londres, il aurait simplement stoppé son armée à Izmir et négocié une autonomie limitée sous protectorat. Au lieu de cela, il a forcé les Britanniques à une retraite humiliante qui a marqué le début de la fin de leur influence au Proche-Orient.

Le Traité de Lausanne : La fin de l’hégémonie britannique
Après la victoire militaire contre les Grecs et le bras de fer de Chanak, les négociations s’ouvrent en Suisse en novembre 1922. Le face-à-face est historique : d’un côté, Lord Curzon, ministre britannique des Affaires étrangères, symbole de l’aristocratie impériale ; de l’autre, Ismet Inönü, bras droit d’Atatürk, représentant une nation qui refuse de s’incliner.

L’un des points les plus durs de la négociation concernait les "Capitulations". C’étaient des privilèges économiques et juridiques exorbitants accordés aux puissances européennes (surtout britanniques et françaises) sous l’Empire ottoman. Lord Curzon voulait les maintenir pour garder le contrôle sur l’économie turque. La réponse d’Ankara : Sous les ordres d’Atatürk, Inönü a refusé de céder un pouce de terrain. "Nous sommes venus ici pour traiter d’égal à égal", répétait-il.

Le traité abolit définitivement ces privilèges. La Turquie récupère sa pleine souveraineté financière et judiciaire, une première pour un pays d’Orient à cette époque.

Une guerre de nerfs
Une anecdote célèbre illustre la tension : Ismet Inönü, qui était un peu dur d’oreille, utilisait son handicap à son avantage. Lorsque Lord Curzon lançait de longs discours d’intimidation en anglais, Inönü éteignait parfois son appareil auditif ou faisait répéter chaque phrase, épuisant la patience du diplomate britannique. Ce refus systématique de se laisser impressionner par la "superpuissance" montre que le gouvernement d’Atatürk n’était sous l’influence de personne.

Le Traité de Lausanne annule officiellement le Traité de Sèvres. Les Britanniques sont forcés d’évacuer Istanbul et les Détroits. La souveraineté turque est reconnue sur l’Anatolie et la Thrace orientale. C’est la fin du rêve britannique de créer des zones d’influence permanentes au cœur du territoire turc.

L’humiliation de Lord Curzon
À la fin des négociations, Lord Curzon, dépité, aurait déclaré à Inönü : "Vous refusez tout ce que nous demandons. Mais souvenez-vous que vous aurez besoin d’argent pour reconstruire votre pays, et cet argent, c’est à Londres que vous viendrez le chercher. Ce jour-là, je vous ressortirai toutes les demandes que vous avez rejetées aujourd’hui."
Atatürk a répondu à cette menace par une politique d’autarcie et de développement national, prouvant qu’il préférait la pauvreté dans l’indépendance à la richesse sous tutelle.

Le Traité de Lausanne est considéré par les historiens comme une défaite diplomatique majeure pour le Royaume-Uni. Pour la première fois, un peuple "colonisé" ou "dominé" parvenait à s’asseoir à la table des grandes puissances et à leur dicter ses conditions. Si Atatürk avait été un agent britannique, pourquoi aurait-il passé 8 mois à humilier la diplomatie anglaise pour obtenir chaque kilomètre carré de territoire ?

Un "collabo" aurait accepté un protectorat ou une autonomie limitée. Atatürk, lui, a exigé et obtenu l’indépendance totale (Tam Bağımsızlık).

L’affaire de Mossoul : Un point de friction persistant

Pour clore ce chapitre sur les relations tumultueuses entre Atatürk et le Royaume-Uni, l’affaire de Mossoul est cruciale. C’est le dernier grand contentieux territorial qui prouve que, même après la paix de Lausanne, Atatürk est resté un adversaire acharné des intérêts coloniaux britanniques.

Si le Traité de Lausanne a réglé la question de l’indépendance de la Turquie, il a laissé une plaie ouverte : le sort de la province de Mossoul (aujourd’hui en Irak). À l’époque, cette région était occupée par les Britanniques, qui y avaient découvert d’immenses réserves de pétrole. Pour Mustafa Kemal, Mossoul faisait partie intégrante de la Turquie. La région était incluse dans le Misak-ı Millî (le Serment National), le document définissant les frontières minimales acceptables pour la nouvelle République.

L’argument d’Atatürk était simple : la majorité de la population (Turcs, Kurdes et Arabes) était liée culturellement et historiquement à l’Anatolie, et non au mandat britannique en Irak. Les Britanniques, via la Turkish Petroleum Company, savaient que Mossoul était la clé de leur indépendance énergétique. Pour Londres, céder Mossoul à Atatürk, c’était perdre le contrôle du pétrole du Moyen-Orient. Pendant trois ans, un bras de fer diplomatique d’une violence rare a opposé Ankara à Londres. Les Britanniques ont utilisé tous les moyens de pression, menaces de sanctions économiques, intimidations militaires et manœuvres au sein de la Société des Nations (SDN).

Diviser pour régner
Pour affaiblir la position d’Atatürk pendant les négociations, les services de renseignement britanniques ont été accusés d’avoir encouragé des révoltes internes en Turquie, notamment la révolte de Cheikh Saïd en 1925. L’objectif était clair : forcer Atatürk à concentrer ses troupes à l’intérieur de ses frontières pour qu’il ne puisse pas lancer une offensive militaire sur Mossoul.

Finalement, face au risque d’une nouvelle guerre d’usure contre l’Empire britannique alors que la jeune République turque était épuisée et devait mener des réformes internes vitales, Atatürk a dû prendre une décision difficile.

Le 5 juin 1926, le traité d’Ankara est signé. la Turquie abandonne ses droits sur Mossoul en échange de 10 % des revenus pétroliers de la région pendant 25 ans. Ce fut un sacrifice pragmatique pour préserver la paix et la survie du pays, mais Atatürk a vécu ce retrait comme une douleur profonde. Il dira plus tard que Mossoul restait une "question nationale inachevée".

L’affaire de Mossoul montre qu’Atatürk a lutté jusqu’au bout pour arracher à l’Empire britannique sa ressource la plus précieuse. le pétrole. Si Kemal avait été à la solde de Londres, il aurait cédé Mossoul dès 1923 à Lausanne sans faire de vagues. Au contraire, il a poussé les Britanniques dans leurs derniers retranchements diplomatiques, les obligeant à utiliser la subversion et la menace de guerre pour garder la région.

Epilogue
De Gallipoli à Mossoul, la carrière d’Atatürk est une suite ininterrompue de confrontations avec l’Empire britannique. Il a été l’homme qui a brisé leur traité (Sèvres), fait chuter leur Premier ministre (Lloyd George), humilié leur diplomatie (Lausanne) et contesté leur mainmise sur l’or noir. Pour les Britanniques des années 20, Atatürk n’était pas un partenaire, mais l’homme qui a sonné le glas de leur hégémonie absolue en Méditerranée orientale.