C’est l’accusation suprême qui pèse sur Mustafa Kemal Atatürk. Il aurait été l’ennemi juré de l’islam, cherchant à déraciner la foi du cœur des Turcs. Pourtant, si l’on sort du slogan émotionnel pour analyser ses actes, on découvre une réalité bien plus complexe. Atatürk n’a pas cherché à détruire l’islam, mais à briser le monopole politique du clergé pour créer une religion "nationale" et compatible avec la modernité.
Séculariser n’est pas Athéiser
La confusion majeure réside dans l’interprétation de la Laïcité (la « Laiklik » turque). Pour Atatürk, la religion devait appartenir à la sphère privée et à la conscience individuelle. Libérer la politique, les lois et l’enseignement de l’influence des oulémas, qu’il considérait comme responsables du déclin de l’Empire ottoman.
Sous son règne, les mosquées n’ont pas été fermées, la prière n’a pas été interdite et le Coran n’a pas été banni. Au contraire, il a ordonné la première traduction rigoureuse du Coran en turc (par Elmalılı Hamdi Yazır) pour que les fidèles puissent comprendre ce qu’ils lisaient, plutôt que de répéter des versets en arabe sans en saisir le sens.
La création de la Diyanet : L’Islam sous contrôle d’État
Si Atatürk avait voulu détruire l’islam, il n’aurait pas créé la Diyanet (Présidence des Affaires Religieuses) en 1924. Cette institution, qui existe toujours, a pour but de gérer les mosquées, de former les imams et de financer le culte. En créant la Diyanet, Atatürk a fait de l’islam une "administration publique". Il ne voulait pas supprimer la religion, il voulait s’assurer qu’elle ne soit pas utilisée comme une arme politique contre l’État par des confréries indépendantes.
L’abolition du Califat, une décision politique, pas théologique
L’abolition du Califat en 1924 est souvent vue comme le crime ultime contre l’islam. Pour Atatürk, le Califat était devenu une institution impuissante, utilisée par les puissances coloniales (comme les Britanniques) pour manipuler les populations musulmanes. En supprimant le Calife, il ne s’attaquait pas aux piliers de la foi (prière, jeûne, pèlerinage), mais il mettait fin à une structure politique qu’il jugeait incompatible avec la souveraineté d’une République moderne. L’un des points les plus douloureux fut l’obligation de faire l’appel à la prière (Adhan) en turc. Ici, Atatürk a touché à la sacralité de la langue arabe.
Pour lui, c’était une question de nationalisme linguistique : un Turc doit prier et entendre l’appel dans sa langue maternelle. Pour le monde arabe, ce fut perçu comme un sacrilège. Mais encore une fois, l’intention était identitaire (turquifier la société) plutôt que de nier l’existence de Dieu.
Dans ses discours, Atatürk parlait souvent de l’islam comme d’une "religion rationnelle". Il disait : "Notre religion est la plus raisonnable et la plus naturelle des religions." Il s’attaquait non pas à la foi, mais aux superstitions, au pouvoir des cheikhs des confréries (soufisme) et à l’obscurantisme qui, selon lui, empêchait le peuple turc de progresser.
Atatürk a été un réformateur brutal qui a imposé une séparation totale entre l’Église et l’État, s’inspirant du modèle français de 1905. Dire qu’il voulait "détruire l’islam" est une simplification utilisée par ses opposants pour mobiliser les masses. En réalité, il a voulu créer un "Islam turc", discret, moderne et soumis à la loi républicaine, plutôt que de laisser un "Islam impérial" régenter la vie des citoyens.
La fermeture des Tekke et Zawiya, la fin du pouvoir des cheikhs
En 1925, Atatürk ordonne la fermeture des couvents de derviches (Tekke), des sanctuaires (Zawiya) et l’interdiction des titres religieux comme "Cheikh" ou "Derviche". Pour beaucoup, ce fut le coup de grâce porté à la spiritualité ottomane. Pour Atatürk, ces confréries (comme les Mevlevis ou les Bektashis) n’étaient plus des centres de spiritualité pure, mais des États dans l’État.
Les cheikhs possédaient une influence immense sur les paysans anatoliens, capable de déclencher des révoltes contre le gouvernement central d’Ankara. Atatürk estimait que la République ne pouvait pas être composée de "disciples" obéissant aveuglément à un maître spirituel, mais de "citoyens" libres. Sa phrase célèbre résume tout : "La République de Turquie ne peut pas être un pays de cheikhs, de derviches et de disciples."
Il ne s’agissait pas d’interdire la spiritualité, mais de transférer l’autorité de la loge mystique vers l’école républicaine.
La révolution des signes
En 1928, en seulement quelques mois, la Turquie passe de l’alphabet arabe à l’alphabet latin. C’est sans doute la réforme qui a le plus choqué le monde arabe, car elle coupait le lien visuel avec le Coran. L’argument d’Atatürk était avant tout technique et pédagogique.
L’alphabet arabe, riche en consonnes, n’était pas adapté pour rendre les huit voyelles de la langue turque. Cela rendait l’apprentissage de la lecture extrêmement difficile pour le peuple. En 1927, moins de 10% de la population turque savait lire et écrire. Après la réforme, ce chiffre a bondi de manière spectaculaire.
Une rupture géopolitique
En adoptant les caractères latins, Atatürk a fait un choix de civilisation. Il voulait que la Turquie regarde vers l’Occident et la science moderne, plutôt que de rester figée dans le passé impérial. C’était une manière de "désislamiser" les futures générations en les rendant incapables de lire les archives ottomanes et les textes religieux anciens. C’était le seul moyen de moderniser la nation et de la rendre compétitive face à l’Europe.
Une interdiction de la prière ou une révolution nationale ?
C’est l’un des arguments les plus virulents utilisés sur les réseaux sociaux pour dépeindre Mustafa Kemal Atatürk comme un dirigeant "anti-islam" : l’affirmation selon laquelle il aurait purement et simplement interdit l’appel à la prière (Adhan).
La distinction : Interdire vs Traduire
Contrairement à ce que l’on lit souvent dans des publications simplistes, l’appel à la prière n’a jamais cessé de retentir en Turquie sous Atatürk. Ce qui a été interdit par la loi, c’est sa version arabe. En 1932, le gouvernement d’Ankara impose que l’Adhan soit récité exclusivement en turc. Le célèbre "Allahu Akbar" est devenu "Tanrı Uludur". Pour Atatürk, il s’agissait de l’aboutissement de sa logique nationale, un citoyen turc doit comprendre l’appel qui l’invite au culte, tout comme il doit lire le Coran dans sa propre langue.
Pour le monde arabe et les musulmans conservateurs, cette réforme a été vécue comme un sacrilège absolu. En islam, l’arabe n’est pas seulement une langue de communication, c’est la langue de la Révélation. Traduire l’Adhan était perçu comme une altération de la parole divine et une rupture du lien universel qui unit tous les musulmans, quelle que soit leur nationalité. Son obsession était de créer une identité turque pure, débarrassée des influences perses et arabes héritées de l’époque ottomane.
La réaction populaire et la fin de l’expérience
Cette réforme fut sans doute la plus difficile à faire accepter. Si les élites urbaines et laïques l’ont suivie, les campagnes anatoliennes l’ont vécue dans la douleur. Les imams qui bravaient l’interdiction pour réciter l’appel en arabe s’exposaient à des amendes ou à des peines de prison. Le caractère artificiel de cette mesure a fini par éclater après la mort d’Atatürk. En 1950, dès l’arrivée au pouvoir du Parti Démocrate d’Adnan Menderes, la première mesure symbolique forte fut de rétablir l’Adhan en arabe. Ce fut une liesse populaire dans tout le pays, prouvant que dix-huit ans de pratique en turc n’avaient pas réussi à effacer l’attachement des fidèles à la langue sacrée.
Avec le recul, les historiens considèrent souvent la turquification de l’Adhan comme l’une des réformes les plus risquées d’Atatürk. En touchant au son même de la ville et de la piété quotidienne, il a franchi une ligne rouge que même d’autres réformes radicales (comme le changement d’alphabet) n’avaient pas autant irritée.








