C’est un paradoxe fascinant, l’homme qui a proclamé avec force "Ne mutlu Türküm diyene" (Heureux celui qui se dit Turc) est lui-même la cible de rumeurs persistantes contestant sa propre "turquicité". Albanais, Bulgare, Juif ou même Serbe... Les théories sur ses racines non-turques inondent les forums et les réseaux sociaux. Pourquoi une telle fixation sur son ADN, et que nous disent les archives généalogiques ?

Gazi Mustafa Kemal ATATÜRK lors de la cérémonie d'ouverture du quartier général de l'état-major général, achevé en 1930.
Gazi Mustafa Kemal ATATÜRK lors de la cérémonie d’ouverture
Gazi Mustafa Kemal ATATÜRK lors de la cérémonie d’ouverture du quartier général de l’état-major général, achevé en 1930.

Le "piège" de Salonique
La source principale de ces doutes est son lieu de naissance : Salonique.
À la fin du XIXe siècle, cette ville ottomane était une véritable tour de Babel où cohabitaient Turcs, Juifs, Grecs, Bulgares et Albanais. Pour ses opposants, un réformateur aussi radical ne pouvait pas être un "vrai" Turc d’Anatolie. Ils utilisent son teint clair et ses yeux bleus pour suggérer une origine étrangère (européenne ou balkanique).

L’Empire ottoman pratiquait depuis des siècles une politique de peuplement appelée Iskan. Des tribus turkmènes d’Anatolie étaient envoyées dans les Balkans pour sécuriser les territoires. C’est précisément le cas de la famille d’Atatürk.

Le père de Mustafa Kemal, Ali Rıza Efendi, est issu d’une lignée bien documentée. Sa famille appartenait au clan des Kocacık Yörüks (des nomades turkmènes). Ce clan était originaire de la région d’Aydın et de Konya, en Anatolie centrale, avant d’être installé en Macédoine au XIVe siècle.
Ali Rıza est né à Kocacık (actuelle Macédoine du Nord), où un mémorial a d’ailleurs été érigé sur le site de la maison familiale. Sa "turquicité" est celle d’un pionnier anatolien des Balkans.

Sa mère, Zübeyde Hanım, venait d’une famille de paysans turcs installée près de Salonique, dans la région de Langaza. Sa famille était connue sous le nom de "Konyarlar", ce qui signifie littéralement "ceux qui viennent de Konya".

Cela confirme une fois de plus que ses ancêtres étaient des Turcs d’Anatolie centrale déplacés dans les Balkans pour servir de socle démographique à l’Empire.

Le débat sur l’ADN d’Atatürk révèle souvent une méconnaissance de ce qu’était l’Empire ottoman, un mélange séculaire de populations. Atatürk lui-même n’a jamais défini la "turquicité" par le sang ou la race, mais par l’appartenance culturelle et la volonté politique. Sa définition était citoyenne, est Turc quiconque se lie à la République de Turquie. Ceux qui l’accusent d’être Albanais ou Slave utilisent les mêmes critères raciaux que ceux qu’ils reprochent parfois au nationalisme turc.

Pourquoi ce mythe est-il utile à ses opposants ?
En essayant de prouver qu’il n’était pas "ethniquement" Turc, ses détracteurs cherchent à atteindre deux objectifs :

  • S’il n’est pas Turc, alors ses réformes (laïcité, alphabet) sont une agression étrangère contre l’identité de la nation.
  • Suggérer que le fondateur de la nation était un "autre" permet de blesser l’orgueil nationaliste de ses partisans.
    Mustafa Kemal apprend aux Turcs le nouvel alphabet latin.
    Mustafa Kemal apprend aux Turcs le nouvel alphabet latin.

    Mustafa Kemal Atatürk était un Turc des marches de l’Empire. Ses ancêtres Yörüks ont porté l’identité turque en Europe pendant 500 ans avant qu’il ne la ramène, transformée, en Anatolie. Contesté sa turquicité sur la base de ses yeux bleus ou de sa ville natale revient à nier l’histoire même de l’expansion ottomane.

Comme il le disait lui-même, la nation n’est pas une question de biologie, mais de destin commun.