mardi 29 novembre 2022

L'amitié indéfectible entre les Jeunes-Turcs Bedros Hallaçyan Efendi (Bedros Haladjian) et Mehmet Cavit Bey (Djavid Bey)

Publié le | par SibiryaKurdu | Nombre de visite : 278 |
L'amitié indéfectible entre les Jeunes-Turcs Bedros Hallaçyan Efendi (Bedros Haladjian) et Mehmet Cavit Bey (Djavid Bey)

"La Dette publique", Stamboul, 15 novembre 1923 :"Djavid bey, représentant des porteurs turcs au conseil de la Dette publique, a été interrogé par le Tevhid au sujet des conditions faites au personnel par les nouvelles dispositions.

Djavid bey a dit, en réponse aux questions de notre confrère, qu’il ne reste plus de sujets hellènes [c’est-à-dire des éléments de nationalité grecque] parmi le personnel, sauf un spécialiste pour l’impression de coupures devant remplacer celles hors d’usage. On l’a gardé parce qu’on ne pouvait pas s’en passer. Le gouvernement en a connaissance. Quant aux Grecs et Arméniens, ceux d’entre eux qui se sont rendus coupables de trahison envers les Turcs ne sauraient conserver leur poste.

Mais la police chargée de mener une enquête sur leurs faits et gestes passés n’a fait aucune communication à leur endroit. Le gouvernement non plus n’a pas notifié directement à l’administration de les écarter du service.

Pour Haladjian effendi, conseiller-légiste de l’administration, il reçoit en effet un traitement de 1000 livres. Il se trouve depuis deux ans à Paris pour suivre une affaire qui intéresse la Dette. Cette affaire a trait à un dépôt de 6 millions de livres fait dans les banques allemandes pendant la guerre comme contre-valeur des coupons non-payés. Les Allemands veulent aujourd’hui verser la somme en marks. Un procès a été intenté près des tribunaux de Paris, Rome et Londres en vue d’obtenir des francs.

« Haladjian effendi est chargé de poursuivre ce procès. Si la cause est gagnée, le gouvernement aura à encaisser une somme de 6 millions de livres, que nous réclamons en francs. »

Et Djavid bey de lire au journaliste les lettres de Haladjian effendi où il dit que l’affaire est en bonne voie.

En ce qui concerne les fonctionnaires musulmans, leur nombre s’accroît de jour en jour [la bureaucratie ottomane était composée en grande partie de non-musulmans (Arméniens, Grecs et Arabes de différentes obédiences chrétiennes + Levantins + israélites), tant sous les régimes hamidien que jeune-turc ; les militants Hamit Bozarslan et Samim Akgönül ne semblent tirer aucune conséquence logique de cette réalité irrécusable (qui contredit très sérieusement les thèses des "génocides" arménien et grec ) lorsqu’ils critiquent la politique kémaliste visant à favoriser l’emploi d’éléments musulmans (pas forcément d’ethnie turque) dans les secteurs public et privé]. On en a admis soixante dans l’intervalle d’une année. Ils n’étaient que 218 l’année dernière ; ils sont aujourd’hui 270. Les nons-musulmans sont au nombre de 230, dont 142 étrangers. 65 sujets hellènes ont été licenciés sans avoir été remplacés, par esprit d’économie.

La Dette est en voie de dresser son budget. Il sera soumis en détail au gouvernement. Après l’examen on se rendra compte s’il y aura moyen de faire des économies. En principe les appointements versés aux employés seraient sensiblement identiques à ceux versés par le gouvernement à ses fonctionnaires. Seulement l’Etat verse une allocation extraordinaire suivant une échelle donnée ; la Dette, elle, accorde ua supplément égal au triple.

Djavid bey déclara ensuite que la répartition de la dette devra se faire dans l’intervalle des trois mois à partir de la ratification du traité de Lausanne par les parlements alliés et que la part devant revenir à la Turquie est évaluée à quelque 80 millions de livres.

Il a ajouté qu’il ignorait si Soubhi Noury bey et Arif pacha ont été chargés de négocier un emprunt à Paris."

"Procès de Smyrne : Le tribunal prononce la disjonction de la cause des Unionistes après avoir entendu Djavid bey", Stamboul, 7 juillet 1926 :

"Djavid bey

L’ancien ministre des finances , portant un costume gris foncé et avançant d’une allure rapide, vient prendre place devant les juges, qu’il salue avec déférence.

Avant de répondre, il s’efforce manifestement de se bien pénétrer du sens des questions posées par le président ; (...)

— Je crois que vous aviez décidé alors de faire entrer quelques-unes des vôtres à la Défense des droits [nationaux].

— Non, ce n’est pas ainsi.

— Vous aviez adopté une résolution comportant des articles distincts. Vos dires ne correspondent pas avec la réalité.

— J’ai dit tout ce qui m’est revenu à la mémoire.

Ici, le président fit donner lecture d’une lettre adressée par Rahmy bey , ex-vali de Smyrne, à Sari-Effé Edib et où il le priait de travailler à faire admettre Djahid et Salah Djimdjoz bey comme candidats de la Défense des droits à Magnésie.

— Que dites-vous de cette missive ?

— J’en ignorais totalement l’existence. C’est maintenant que j’en prends connaissance.

— Evidemment, vous ne saviez rien. Je vous mets dans le secret de cette correspondance. Vous vouliez avoir un siège au Parlement, vous entriez dans le groupement de la Défense des droits et vous l’ignoriez.

— Il n’est pas juste de dire « vous ». J’ignorais absolument l’existence de ce message.

— Je vais vous prouver le contraire. Je sais qu’il y a eu une correspondance sur cette question entre Halil bey et le Dr Nazim.

Si vous pouvez me prouver que j’ai eu connaissance de cette lettre, je m’expliquerai là-dessus. Du reste, Djahid bey n’a jamais voulu siéger au Parlement. Comment alors pouvait-on poser sa candidature à un siège qu’il refusait ? Voilà la vérité,

— Restons-en là sur cette affaire. Maintenant, dans vos papiers, on a trouvé une correspondance avec des Arméniens vivant à l’étranger.

— Je vais m’expliquer. J’écris de temps à autre à Haladjian effendi. Vous saurez qu’il est le conseiller légiste de la Dette Publique, dont je suis membre du conseil d’administration. Nous entretenons encore des relations d’amitié. Je lui ai écrit dernièrement pour le prier de m’envoyer certains livres que je me proposais de consulter pour la publication d’un ouvrage que je suis en train de préparer. J’ai écrit également à Oscan effendi [Oskan Mardikian, membre du CUP et ministre des Postes après le coup d’Etat de 1913 ], qui se trouve à Bagdad , pour lui demander certaines [certains] renseignements sur les affaires des postes. (...)

Le président (à Djavid bey). — Où avez-vous vu Békir Samy bey ?

— Il est venu me voir vendredi et il a passé la nuit chez-moi. Il devait se rendre à Tokad. Comme je voulais l’accompagner, nous descendîmes ensemble au pont. C’est alors que nous avons été arrêtés. La veille, ils s’étaient réunis chez Réfet pacha.

— Békir Samy bey ne vous a-t-il pas entretenu le lendemain de l’arrestation de Chucri bey ?

— Cette arrestation, je l’ai apprise par les journaux.

— L’organisation du complot ayant des ramifications profondes, ainsi qu’il ressort des preuves nombreuses acquises jusqu’ici, votre jugement, comme vient d’ailleurs de le demander le procureur général, se poursuivra à Angora , afin d’établir le degré de votre participation dans l’affaire du complot.

— Très bien, monsieur.

A cette communication du président, Djavid bey s’empourpre et il quitte la salle la tête baissée."

Après la condamnation à mort de Cavit Bey (condamnation qui explique en partie pourquoi Haladjian a préféré rester en France), Maurice Bompard (ancien ambassadeur français à Istanbul) a consacré un article élogieux au défunt (dans Le Temps). Haladjian a tenu à remercier Bompard pour cet article.

D’après une théorie du complot — entretenue par divers milieux extrémistes : nationalistes grecs , arméniens et kurdes , réactionnaires musulmans , gauchistes —, autant haineuse que débile , les "méchants dönme" (musulmans hétérodoxes d’origine sépharade) auraient voulu "exterminer" les "gentils Arméniens" pour leur prendre leurs richesses (préjugé antisémite sur le "Juif parasite" , relevant ici de l’antisémitisme racial puisque les dönme se rattachent à l’islam, au même titre que les alévis , alaouites et druzes ).

Or :

1) Cavit Bey était en réalité un des rares dönme à avoir occupé des fonctions importantes au sein du Comité Union et Progrès et du gouvernement après la révolution de 1908 ;

2) en 1915, le gouvernement ottoman a ordonné des exemptions de déportation pour les Arméniens appartenant aux élites économiques ;

3) les Arméniens d’Istanbul et d’Izmir (où la bourgeoisie arménienne était particulièrement florissante ) n’ont pas été déportés, en dehors de quelques individus suspects ;

4) Cavit était un ottomaniste convaincu, très attaché au respect des droits des citoyens ottomans de souche arménienne et arabe ;

5) Cavit et Haladjian (tous deux issus du comité central du CUP ) sont restés amis jusqu’à la fin, comme on le voit.

Sous le DP (parti largement soutenu par les électorats chrétiens et israélite aux différents scrutins), le président de la République Celâl Bayar (ancien cadre provincial du CUP) a fait transférer la dépouille de Cavit Bey dans le cimetière de Cebeci Asri, à Ankara (à la demande de sa veuve Aliye).

Sur Cavit Bey : Cavit Bey (Djavid Bey) et les Arméniens

Talat Paşa et les Juifs

Le Turc Enver Paşa, vu par le Dönme Cavit Bey

Le programme des Jeunes-Turcs sous la République kémaliste

Sur Bedros Haladjian : Bedros Haladjian, un cadre dirigeant du Comité Union et Progrès

L’accident de Louis Blériot à Istanbul (1909)

Le rôle des Arméniens loyalistes dans l’Empire ottoman durant la Première Guerre mondiale

Première Guerre mondiale : Bedros Haladjian et la réforme du Code commercial ottoman

Les relations entre Bedros Haladjian et Giuseppe Volpi

La présence arménienne au sein des réseaux unionistes après 1918

Les poursuites judiciaires contre Bedros Haladjian (1919)

Parsegh Haladjian (père de Bedros Haladjian) : la longue vie d’un notable arménien ottoman

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