jeudi 2 février 2023

Du n’importe quoi au service des thèses antiturques : Étienne Copeaux et l’usage des références bibliographiques

Publié le | par Maxime Gauin | Nombre de visite 2266
Du n'importe quoi au service des thèses antiturques : Étienne Copeaux et l'usage des références bibliographiques

Le géographe et blogueur Étienne Copeaux aime à donner des leçons à la Turquie (perçue comme très majoritairement nationaliste et fautive), en particulier sur la question arménienne, mais pour le spécialiste, ces leçons sonnent terriblement faux. Prenons l’exemple de sa note de blog parue le mois dernier sur le « génocide arménien ». Il y écrit :

« S’il existe une forte parenté entre ces propos [de Gilles Veinstein] et ceux de Bernard Lewis, c’est que les deux auteurs furent influencés par l’historiographie officielle turque, qui avait lancé une grande offensive à partir des années 1970 pour nier l’existence du génocide. […] Des diplomates (Kamuran Gürün), politiciens (Esat Uras), intellectuels ultra-nationalistes (Mim Kemal Öke) et historiens proches du pouvoir (Yusuf Halaçoglu) avaient été convoqués pour faire admettre les thèses turques. Un pamphlet d’Esat Uras intitulé Neuf questions, neuf réponses, publié en 1953, avait été réédité en 1975 et traduit en français (1982) et en anglais (1988) […] »

Passons sur la formule « proche du pouvoir » à propos de Yusuf Halaçoğlu : ce dernier est, comme chaque personne connaissant la Turquie contemporaine le sait, devenu en 2011 député du Parti d’action nationaliste (MHP), lequel est dans l’opposition au gouvernement actuel. Le plus remarquable ici, c’est que M. Copeaux parvient à commettre trois erreurs en deux lignes. Il confond l’épais ouvrage d’Esat Uras, paru pour la première fois en 1950 (et non en 1953), avec une brochure du ministère turc des Affaires étrangère, publiée simultanément en turc, en français et en anglais durant l’année 1982, d’abord avec huit questions puis neuf. Uras est d’ailleurs mort en 1957, vingt-cinq ans avant la parution de cette brochure et huit ans avant l’émergence de l’accusation de « génocide arménien » dans l’espace public international. Enfin, son livre a effectivement été traduit en anglais en 1988, mais il n’a jamais été traduit en français.

Cette confusion, indigne de toute personne qui prétend décrire l’historiographie turque, est copiée d’un article publié en 2009 par la journaliste d’extrême gauche Ayşe Hür. Ce qui montre que, non seulement, M. Copeaux affirme sans donner sa véritable source, mais qu’il ne vérifie pas, avant de le répéter, ce qu’un auteur aussi tendancieux que Mme Hür peut affirmer.

Du reste, sauf à vouloir faire rire les spécialistes, il est difficile publier un article qui se veut une analyse de l’historiographie turque sur la question arménienne, sans jamais citer Seçil Karal Akgün, Ferudun Ata, Türkkaya Ataöv, Yusuf Hikmet Bayur, Kemal Çiçek, Yücel Güçlü, Nejla Günay, Sedat Laçiner, Mehmet Perinçek, Bilâl Şimşir, Salâhi Sonyel, ou encore Ömer Turan. C’est pourtant ce qu’a fait Étienne Copeaux.

Même lorsqu’il est plutôt dans le vrai, M. Copeaux trouve le moyen d’être — employons un terme aimable — approximatif :

« De 1975 à 1984, l’ASALA (Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie) avait commis des attentats qui ont provoqué la mort de dizaines de personnes. En 1977, l’un d’eux, perpétré en leur propre domicile, avait failli coûter la vie au couple d’historiens américains Stanford et Ezel Shaw, très critiqués pour leur History of the Ottoman Empire and Modern Turkey. De telles méthodes, d’où qu’elles viennent et quelles qu’en soient les cibles, étaient et restent odieuses et en tout cas, à l’époque, n’étaient pas propres au développement d’études sereines sur l’histoire du génocide. »

Les attentats de l’ASALA n’ont pas pris fin en 1984, mais en 1997. Signalons, par exemple, la tentative d’assassinat contre l’ambassadeur de Turquie à Budapest, le 19 décembre 1991 (la victime n’en réchappa que grâce à l’épais blindage de son véhicule) [1], et l’attentat à la bombe contre l’ambassade de Turquie à Bruxelles, le 23 juin 1997, qui, certes, n’a tué ni blessé personne, mais seulement grâce à un hasard assez extraordinaire.

Plus important, l’ASALA n’est pas le seul groupe terroriste arménien ayant commis des attentats durant les années 1970 et 1980 : les Commandos des justiciers du génocide arménien (appelés à partir de 1983 Armée révolutionnaire arménienne) en ont commis aussi. Les CJGA/ARA ont assassiné vingt des trente diplomates turcs (et assimilés : membres de leurs familles, agents de sécurité) tués entre 1973 et 1984 et ce sont eux qui ont inauguré la série de bombes meurtrières dans des lieux publics, avec le double attentat à l’explosif du 29 mai 1977 à Istanbul (cinq morts et une quarantaine de blessés). L’attentat d’Orly (huit morts dont quatre Français) n’a pas dissuadé les CJGA/ARA de placer des explosifs dans des endroits passants : le 23 novembre 1986, une de leurs bombes explosait à proximité du consulat turc de Melbourne ; à la suite d’une erreur du terroriste chargé de déposer l’engin, celui-ci lui explosa au visage, de nuit ; mais la police australienne a conclu que la bombe, qui devait exploser en plein jour, aurait nécessairement fait un nombre important de victimes, aussi bien turques que non-turques.

L’oubli des CJGA/ARA est d’autant plus regrettable qu’ils étaient la branche terroriste d’un parti représenté dans plusieurs pays, notamment la France, le Liban, les États-Unis et le Canada : la Fédération révolutionnaire arménienne (fondée en 1890, et qui existe toujours) [2]. Outre que les branches légales du parti avaient très explicitement pour mission de glorifier les attentats des CJGA/ARA (un Mourad Papazian s’est illustré à cet égard en France dans les colonnes du mensuel Haïastan), Mourad Topalian, grande figure de l’activisme politique de la FRA aux États-Unis depuis la fin des années 1970, a été condamné, en 2001, pour détention illégale d’explosifs et d’armes de guerre, au profit des CJGA/ARA — une détention qui s’est poursuivie jusqu’en 1996, date de la découverte quasi fortuite, par la police américaine, du garage servant à entreposer des mitraillettes et des éléments pouvant servir à la fabrication de bombes.

Ensuite, si cela fait toujours plaisir de lire que la tentative d’assassinat contre Stanford Jay Shaw, Ezel Kural Shaw et leur fille Wendy (alors âgée de 14 ans), en 1977, relève d’une « méthode odieuse », Étienne Copeaux oublie deux choses : d’abord, que Stanford Jay Shaw a passé six mois à Istanbul en 1982, caché, sous la protection de la police turque, pour échapper à une autre équipe de tueurs de l’ASALA (projet d’assassinat qui fit immédiatement suite au saccage de son bureau par des étudiants arméniens) ; ensuite, que le couple Shaw a répondu aux principales critiques formulées contre leur livre, c’est-à-dire celles de Richard G. Hovannisian, opposant à ce dernier des documents ottomans (M. Hovannisian n’a jamais mis les pieds de sa vie aux archives ottomanes, même après le décret de 1989 facilitant l’accès aux chercheurs) ainsi que des sources non-turques dont M. Hovannisian connaissait certainement pour la plupart, mais qu’il a choisi d’ignorer, en tout ou partie. Étienne Copeaux aurait également pu préciser, dans son développement sur l’affaire Gilles Veinstein, que ce grand historien a reçu des menaces de mort en 1999, qu’il n’a pas pu donner une seule conférence, jusqu’en 2004, sans se faire injurier, et qu’il a dû annuler, en mai 2000, son intervention à Aix-en-Provence au bout de quinze minutes, à cause de l’agressivité des Arméniens venus l’empêcher de parler — agressivité qui allait de toute évidence dégénérer en coups.

Toujours à propos de l’ASALA, M. Copeaux écrit, dans un contexte où il est question de l’année 1998 :

« Les attentats commis par l’ASALA, quelque quinze ans plus tôt, sont très utiles à la rhétorique des officiels ou des journalistes [turcs], pour décrédibiliser [sic : en bon français, on écrit : « discréditer »] « la version arménienne de l’histoire », comme si la violence extrême commise par certains Arméniens annulait à leurs yeux la véracité des événements que ceux-ci voulaient faire reconnaître. »

Outre que le dernier attentat de l’ASALA, comme il a été rappelé plus haut, datait d’à peine un an et non de quinze, au printemps 1998, M. Copeaux occulte deux aspects fondamentaux de la question qu’il soulève : la participation d’« historiens » arméniens ou proarméniens à la défense du terrorisme (en particulier de l’ASALA) et la porosité entre terrorisme et activisme arméniens.
Par exemple, lors du procès de Max Hraïr Kilndjian (CJGA) à Aix-en-Provence, en 1982, Jean-Marie Carzou (Zouloumian), Gérard Chaliand et Yves Ternon, mais aussi, et arrivant spécialement des États-Unis, Gérard Libaridian (turcophobe et francophobe, il essaie de se faire passer actuellement pour un modéré, titre tout à fait immérité, même en 2015) sont venus témoigner, en des termes à tout le moins vifs [3]. De même, en janvier 1984, à Paris, lors du procès des quatre terroristes de l’ASALA auteurs d’une prise d’otage meurtrière au consulat turc, on revit MM. Ternon et Chaliand, ainsi qu’Anahide Ter-Minassian. Un article dans une revue universitaire suffirait à peine pour relever toutes les énormités proférées afin d’attirer l’indulgence de la justice pour des terroristes. Je me limiterai à deux exemples, tirés du témoignage de M. Ternon au procès de janvier 1984. Il s’est référé aux « documents Andonian » (alors que la démonstration de leur fausseté avait déjà été faite), ainsi qu’à une déclaration attribuée à Kemal Atatürk [4]. Or, au début de 1984, il avait déjà été prouvé, depuis près de deux ans, que Kemal Atatürk n’était pas l’auteur de ces propos. Qui en a donné la preuve ? Nul autre que James H. Tashjian, principale figure intellectuelle de la Fédération révolutionnaire arménienne aux États-Unis des années 1950 aux années 1980 [5].

La défense du terrorisme par des « historiens » autoproclamés a pris des formes encore plus radicales, par exemple en octobre 1972, lorsque Jean-Marie Carzou a publiquement appelé au terrorisme « contre tout ce qui est turc [6] » (sic), et encore en 1983, après l’attentat de l’ASALA qui coûta la vie à une Français à Paris, quand Yves Ternon accorda un entretien au journal Hay Baykar dans lequel on chercherait en vain une quelconque critique des crimes de l’ASALA, mais ou l’on trouve, par contre, ceci : « Je me suis toujours battu pour une vision des choses qui était celle de la non-violence, sans récuser la violence : elle doit être nécessaire et analysée comme nécessaire [7]. » Un mois et demi plus tard, c’était l’attentat d’Orly.
Le lecteur a déjà eu plus haut, l’exemple de Mourad Topalian, qui a commencé sa brillante carrière de lobbyiste alors qu’il entreposait des armes de guerres et des explosifs pour les terroristes des CJGA/ARA. J’en prendrai ici un autre, celui de Jean-Marc « Ara » Toranian, qui fut porte-parole de l’ASALA en France de 1976 à 1983, puis des terroristes dissidents de l’ASALA-Mouvement révolutionnaire de 1983 au démantèlement de ce groupe par la police française en 1985. L’organisation de M. Toranian, appelée Libération arménienne (1973-1982) puis Mouvement national arménien pour l’ASALA (sic) en 1982-1983 et finalement Mouvement national arménien (après l’attentat d’Orly), servait non seulement de branche politique à l’ASALA, mais aussi de couverture au réseau logistique utilisé pour commettre des attentats. Nous disposons pour le prouver de plusieurs décisions de justice.
Le 30 juillet 1982, dans un contexte d’attentats aveugles commis par l’ASALA dans Paris, le chef « militaire » de cette organisation terroriste se tue accidentellement, en manipulant une bombe. Plusieurs membres du Mouvement national arménien pour l’ASALA sont arrêtés, dont quatre sont finalement condamnés le 4 juillet 1985 pour détention illégale d’explosifs — en dépit d’une défense qui brassa beaucoup d’air. Parmi les condamnés, le caricaturiste d’Hay Baykar, le journal alors dirigé par M. Toranian [8]. Après l’attentat d’Orly, les rangs du Mouvement national arménien sont décimés par les arrestations. Cinq sont condamnés en décembre 1984 pour détention illégale d’armes et de matériel servant à la fabrication d’engins explosifs, association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste, recel de faux papiers. La défense est confrontée à « une partie civile acharnée et opiniâtre » (selon les mots d’Hay Baykar), c’est-à-dire les avocats de la Turkish Airlines, Jean Loyrette, Christian de Thézillat et Gilles de Poix, qui font valoir que « sans ce réseau, il n’y aurait pas eu l’attentat d’Orly [9] ». Puis, le 22 avril (!) 1985, quatre membres du MNA, dont M. Toranian lui-même sont condamnés pour recel de malfaiteurs, en l’espèce Soner Nayir, qui avait lui-même été condamné à quinze ans de réclusion criminelle pour complicité dans l’attentat d’Orly [10]. M. Toranian est le seul à faire appel — et obtient d’ailleurs la relaxe, au bénéfice du doute. Enfin, en novembre 1986, la justice française condamne non seulement Monte Melkonian (ancien numéro 2 de l’ASALA de 1980 à 1983, qui a ensuite fondé sa propre organisation terroriste, l’ASALA-Mouvement révolutionnaire) mais aussi une militante du MNA, pour « association de malfaiteurs, détention d’armes, détention d’artifices et d’appareils destinés à l’emploi des explosifs, falsification de documents administratifs », rien de moins [11].

On n’en finirait plus d’expliquer les contrevérités et les erreurs, grandes ou petites, d’Étienne Copeaux dans cette seule note de blog. Je terminerai avec un aspect qui me paraît particulièrement scandaleux, la satisfaction qu’affiche l’auteur d’avoir contribué, si peu que ce fût, à la réputation usurpée du sociologue allemand Taner Akçam (c’était à la fin des années 1990), et l’absence totale de critique à l’égard de ce dernier. Admettons que M. Copeaux n’ait pas eu la curiosité de lire la thèse de doctorat en sociologie soutenue en 1996 par M. Akçam, et qu’il n’ait donc pas remarqué que celle-ci est rédigée dans un allemand plus qu’approximatif (il y a plusieurs fautes rien que dans le titre). Il aura, en revanche, du mal à soutenir qu’il n’a jamais lu la version publiée. Or, il apparaît clairement que ce livre est principalement fondé sur les comptes-rendus des procès en cours martiales tenus à Istanbul en 1919 et 1920, c’est-à-dire durant l’occupation de la ville par les troupes de l’Entente (Die Istanbuler Prozesse und die Türkische Nationalbewegung, Hambourg, Neuausgabe, 2004, 1re édition, 1996).

Passons — ici — sur les graves atteintes aux droits de la défense qui ont caractérisé ces procès. Passons même sur le fait que la plupart des condamnations prononcées entre avril et octobre 1920 aient été annulées en appel, en janvier 1921 (ceux qui furent condamné avant avril 1920 n’ont jamais pu faire appel). Oublions jusqu’au caractère fort peu rigoureux des journaux stambouliotes de l’époque, par exemple la feuille arménienne francophone Renaissance ou l’organe de l’Entente libérale, Alemdar. Non, ce qui doit frapper immédiatement toute personne ayant un minimum d’attention, c’est ceci : M. Akçam, comme il l’a écrit lui-même en 1996, ne savait pas lire le turc ottoman (il a soutenu, bien des années plus tard, l’avoir appris ; j’ai de gros doutes, mais ce n’est pas le sujet) ; encore aujourd’hui, il est incapable de lire le français et ne le cache pas. Or, tous les comptes-rendus d’audience sont écrits soit en turc ottoman, soit en français. On peut — et c’est encore plus vrai dans les années 2010 que dans les années 1990, beaucoup de documents ayant été traduits et publiés entretemps — étudier la question arménienne sans savoir lire l’ottoman. Sans maîtriser ni l’ottoman ni le français, c’est déjà plus problématique. Mais surtout, quel crédit accorder à une thèse qui se fonde principalement sur des sources que l’auteur ne sait pas lire ?

M. Copeaux cite — et recommande — également le premier livre écrit par M. Akçam sur la question arménienne, Türk Ulusal Kimliği ve Ermeni Sorunu, paru à Istanbul en 1992 et réédité en 2001. On peut en déduire logiquement qu’Étienne Copeaux l’a lu. Dans ce cas, il a difficilement pu rater le passage où M. Akçam écrit, avec justesse d’ailleurs, à propos des « documents Andonian » (des reproductions de « télégrammes » et de « lettres » publiées en 1920 par l’agitateur raciste Aram Andonian) : « il y a de bonnes raisons de penser que ces documents sont des faux » (p. 119, n. 8 de l’édition de 2001). Fort bien. Sauf que dans sa thèse de sociologie — dans la version publiée comme dans la version inédite —, le même Taner Akçam s’appuie (p. 382, n. 78 de l’édition citée plus haut) sur certains de ces « documents » au sujet desquels « il y a de bonnes raisons de penser que [ce sont] des faux ». Quel crédit peut-on accorder à un auteur qui se réfère, en connaissance de cause, à des faux documents, et pousse la maladresse jusqu’à se contredire à quelques années d’intervalle ?

Enfin, il est impossible, sauf encore une fois à vouloir faire rire les historiens connaissant le sujet, de citer Taner Akçam sans dire quelque chose des critiques dévastatrices qui ont été formulées à son égard, et venant d’horizons divers. Par exemple :

—  Lors du colloque contradictoire d’Istanbul Üniversitesi, en 2006, Ferudun Ata, spécialiste des procès de 1919-1920, avait démontré que le socle argumentatif de Taner Akçam (ces procès, justement) est plus que fragile, non seulement à cause des graves problèmes de procédure (atteinte aux droits de la défense) et du caractère plus que douteux de plusieurs témoignages, mais aussi parce que Taner Akçam, que ce soit de sa propre initiative ou en répétant des affirmations de son mentor Vahakn N. Dadrian, déforme le sens de plusieurs documents [12]. Les historiens Ara Sarafian et Hilmar Kaiser, partisans de la qualification de « génocide arménien », qui ont participé au colloque et dont les contributions ont été publiées dans les actes, comme tous les autres, n’ont pas articulé un seul mot pour défendre MM. Akçam et Dadrian, qu’ils n’aiment guère, c’est le moins qu’on puisse dire.
—  En 2007, Yücel Güçlü, docteur en histoire, relevait, entre autres, que le titre même du dernier livre en date de Taner Akçam (A Shameful Act, New York, 2006 ; en français : Un acte honteux, Paris, Denoël, 2008) est une manipulation. L’expression vient d’un discours prononcé par Kemal Atatürk le 23 avril 1920, et M. Akçam affirme que c’est une dénonciation de la politique arménienne du Comité Union et progrès, une affirmation qui ne repose sur aucun élément du discours en question. Sources à l’appui, M. Güçlü a aussi fait observer que M. Akçam raconte n’importe quoi à propos de la révolte de Maraş (janvier-févier 1920) et des raisons qui ont conduit à l’interruption de la conférence de Lausanne [13]. Mes propres recherches confirment cette critique.
—  En 2008, Erman Şahin publiait une analyse détaillée d’A Shameful Act (Un acte honteux) dans le Journal of Muslim Minorities Affairs, revue universitaire publiée par le grand éditeur britannique Routledge. Comme l’article d’Yücel Güçlü, ce texte est trop long pour être résumé de façon satisfaisante en quelques lignes. Il pointe des contradictions internes et des manipulations de sources, notamment lorsque Taner Akçam fait dire à l’officier Arif Cemil Denker ce qu’il n’a jamais dit, invente une référence à un « massacre » dans un livre écrit par un autre officier, Ahmet Refik Altınay, ou encore inverse le sens de ce qu’a écrit Abidin Nesimi dans ses Mémoires. Selon M. Akçam, ce dernier affirme que son père a été tué sur ordre du préfet Mehmet Reşit, pour s’être opposé à des massacres d’Arméniens. Dans ses Mémoires, Abidin Nesimi écrit que son père fut victime d’assassins inconnus, pour s’être opposé au « pillage », et il rejette la thèse selon laquelle le préfet Reşit aurait une responsabilité particulière dans le meurtre de son père.
—  Toujours en 2008, le nationaliste kurde Fuat Dündar, partisan de la qualification de « génocide arménien » et qui a surtout écrit sur les aspects démographiques de cette question, démolissait un argument que venait alors d’avancer Taner Akçam : le gouvernement unioniste aurait plafonné à 10 % de la population totale la proportion d’Arméniens dans les provinces arabes où ceux-ci étaient réinstallés de force ; compte tenu du nombre estimé par Taner Akçam d’Arméniens déplacés et de la population dans lesdites, le sociologue allemand en concluait que ces quotas ne pouvaient être tenus que par l’extermination d’une majorité. Or, M. Dündar fit observer à M. Akçam qu’il racontait n’importe quoi, le quota de 10 % ne s’appliquant qu’aux communes préexistantes. De nouvelles agglomérations, essentiellement arméniennes celles-là, étaient prévues [14].
—  Encore en 2008, Hilmar Kaiser (qui, je le rappelle, est docteur en histoire ottomane et défend la qualification de « génocide arménien ») expliquait dans l’Armenian Weekly de Boston (vous avez bien lu) que Taner Akçam a un usage des sources turques « absolument pas universitaire », donnant l’exemple de l’inversion d’un passage tiré des Mémoires d’Halil Menteşe, qui fut (notamment) président de la Chambre des députés de l’Empire ottoman et ministre des Affaires étrangères [15].
—  En 2010, Erman Şahin, cette fois dans la revue américaine Middle East Policy, l’une des principales références, outre-Atlantique, sur le Proche et Moyen-Orient démolissait, en vingt pages, un autre livre de Taner Akçam (Ermeni Meselesi Hallolunmuştur, Istanbul, 2008). M. Şahin faisait valoir, notamment, que M. Akçam a inversé le sens de deux télégrammes envoyés durant l’été 1915 par le ministre ottoman de l’Intérieur, Talat. Il expliquait aussi que Taner Akçam tirait argument de l’assassinat de deux hauts fonctionnaires, Bedii Nuri and Ferit, pour conclure que ceux qui s’opposaient au « génocide arménien » furent éliminés physiquement par les autorités de l’époque, en l’espèce le préfet Mehmet Reşit. Le gros problème, c’est que ces deux hauts fonctionnaires ont été assassinés le 20 juin 1913, soit environ deux ans avant le déplacement forcé, sur ordre de Seyyit Talib, un opposant notoire au Comité Union et progrès. Quant à Mehmet Reşit, il n’était pas encore préfet de Diyarbakır en 1913, mais sous-préfet de Rize, à quatre cents kilomètres de là. Pour achever de montrer le ridicule des allégations de Taner Akçam sur ce double meurtre, Erman Şahin cite une note du ministère de l’Intérieur, datée du 31 mars 1914, recommandant d’augmenter la pension versée à l’orphelin d’une des deux victimes. L’article de M. Şahin est rempli d’exemples de ce genre.
—  En 2012, Taner Akçam a inspiré et cautionné la traduction, en turc, d’un livre publié en 1947 par un Arménien ottoman naturalisé américain, Sarkis Torossian (Torosyan) et qui se présentait comme un ancien officier. Cette fois, ce furent Halil Berktay, Hakan Erdem et Edhem Eldem, trois historiens « libéraux » fort peu suspects de liens avec le gouvernement turc actuel, qui expliquèrent, de façon détaillée, que ce livre n’est pas crédible [16]. Alors qu’il n’a jamais rien répondu aux critiques exposées dans les paragraphes ci-dessus, M. Akçam prit le risque de répliquer, en utilisant un prétendu certificat de décorations ottomanes qu’aurait obtenu le « capitaine » Torossian. M. Eldem, dont on pense par ailleurs ce qu’on veut, mais qui est, lui, un historien de formation et un vrai spécialiste des documents ottomans, n’eut aucune peine à démontrer que ce « certificat » est un faux.

S’il est honnête, le lecteur, aussi bien disposé soit-il vis-à-vis des Arméniens, voudra bien admettre que cela fait déjà beaucoup pour un seul homme, et, partant, beaucoup de silences de la part d’Étienne Copeaux. Vendredi, le Journal of Muslim Minority Affairs publiera mon analyse du dernier livre en anglais, The Young Turk’s Crime against Humanity, où je démonte (sans prétention à l’exhaustivité, mais sur dix-sept pages) les manipulations de sources, l’usage de faux, les contrevérités, les erreurs factuelles et l’indignation sélective de Taner Akçam. Nous verrons si M. Copeaux choisit d’ignorer cette critique, comme il a choisi d’ignorer toutes les autres.

Maxime Gauin


[1« HONGRIE : l’ambassadeur de Turquie échappe à un attentat », Le Monde, 21 décembre 1991 ; « HONGRIE : Deux policiers blessés dans un attentat visant des juifs soviétiques », Le Monde, 25 décembre 1991.

[2Gaïdz Minassian, Guerre et terrorisme arméniens, Paris, Presses universitaires de France, 2002, pp. 22-23, 28 et 32-34.

[3Comité de soutien à Max Kilndjian, Les Arméniens en cours d’assises. terroristes ou résistants ?, Marseille, Parenthèses, 1983 (compte-rendu sténographique du procès Kilndjian, avec les commentaires que l’on devine).

[5James H. Tashjian, « Letter to the Editor », The Armenian Weekly, 20 mars 1982 ; « On a ‘Statement’ Condemning the Armenian Genocide of 1915-1918, Attributed in Error to Mustafa Kemal, Later ‘The Ataturk’ », Armenian Review, XXXV-3/139, automne 1982, pp. 227-244, et plus particulièrement pp. 228, 230 et 232-233.

[6Jean-Marie Carzou, Arménie 1915. Un génocide exemplaire, Paris, Calmann-Lévy, 2006, p. 322.

[7Hay Baykar, 2 juin 1983, pp. 6-7.

[8Hay Baykar, juillet-août 1985, p. 8.

[9« Cinq complices dans l’attentat d’Orly sont condamnés à des peines de prison », Le Monde, 24 décembre 1984 ; « Procès des boucs émissaires de la répression anti-arménienne à Créteil », Hay Baykar, 12 janvier 1985, pp. 4-8.

[10« Bobigny — La solidarité arménienne condamnée », Hay Baykar, 10 mai 1985, pp. 8-9.

[11« Monte Melkonian est condamné à six ans de prison dont deux avec sursis », Le Monde, 15 décembre 1986.

[12Ferudun Ata, « An Evaluation of the Approach of the Researchers Who Advocate Armenian Genocide to the Trials Relocation », dans The New Approaches to Turkish-Armenian Relations, Istanbul, Istanbul University Publications, 2008, pp. 551-562.

[13Yücel Güçlü, « Kitap Tanıtma — A Shameful Act », Belleten, n° LXXI/260, avril 2007 (en anglais).

[14Fuat Dündar, « Taner Akçam’ın Son Kitabı Vesilesiyle %10 Katliam Sorunu : Ermeni Meselesi Hallolunmuş mudur ? », Toplumsal Tarih, juin 2008, pp. 181-183. Si M. Dündar se situe très nettement au-dessus de M. Akçam, ses livres ne peuvent être lus qu’avec de grandes précautions : Ahmet Efiloğlu, « Fuat Dündar’ın, Osmanlı Belgelerinde Kaybolan Modern Türkiye’nin Şifresi », Belleten, LXXIV-270, août 2010, pp. 531-570.

[15Entretien à l’Armenian Weekly, 8 mars 2008, http://khatchigmouradian.blogspot.com/2008/03/interview-with-hilmar-kaiser.html ; Hilmar Kaiser « A Deportation that Did Not Occur », The Armenian Weekly, numéro spécial, 26 avril 2008, pp. 17-18.

[16Hakan Erdem, Gerçek ile Kurmaca Arasında Torosyan’ın Acayip Hikayesi, İstanbul, Doğan, 2012.


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