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Grèce, Turquie, France, crise maritime : comment en est-on arrivé là ?


Ecrit par Aurélien DENIZEAU, 2020-08-15 14:17:25


Les récentes tensions entre la Turquie, d’un côté, la Grèce et la France, de l’autre, ont entraîné beaucoup de réactions, souvent très radicales. Pro-turcs ou pro-grecs se sont affrontés dans une vision manichéenne, alors que le conflit repose en réalité sur des intérêts différents. La France s’est retrouvée mêlée à un conflit où la Grèce aussi bien que la Turquie ont des arguments légitimes à faire valoir.

Au cœur de la crise gréco-turque : l’île de Kastellórizo

Cette petite île de 9 km² se trouve à proximité des côtes turques. Elle appartient à la Grèce. Celle-ci considère donc que tout l’espace qui la relie à Kastellórizo fait partie de sa Zone économique exclusive (ZEE) maritime. Cela lui permet notamment de faire une jonction avec la ZEE de Chypre, son alliée.

Mais pour la Turquie, cette vision est inacceptable, car cela revient à l’enfermer, à la priver d’accès à la mer Méditerranée, à l’encercler dans une zone maritime gréco-chypriote. D’après Ankara, une île aussi petite que Kastellórizo ne peut pas suffire à justifier cette situation.

Qu’en dit le droit international ? D’après la convention de Montego Bay, qui règle le droit de la mer, la Grèce a raison, et possède bien cette ZEE. Seulement voilà : la Turquie n’adhère pas à la convention de Montego Bay ; elle n’est donc pas liée à ses décisions. Il y a donc une forme d’impasse juridique. Le problème ne peut être réglé que par la négociation politique. C’est là qu’est le problème actuel.

L’axe Est-Ouest face à l’axe Nord-Sud : bataille pour le contrôle de la Méditerranée Orientale

Fin 2019, la Turquie a signé un accord avec le gouvernement libyen officiel, installé à Tripoli, en vue d’établir une frontière maritime commune entre leurs deux espaces. Comme on le voit sur la carte ci-contre, cet accord coupe la Grèce de Chypre et de la Méditerranée Orientale, et permettrait à la Turquie de contrôler les échanges commerciaux entre l’est et l’ouest de la Méditerranée (les eaux libyennes étant en effet peu sécurisées). Cette politique active s’inscrit dans la doctrine dite du “Mavi Vatan” (“Patrie bleue”) : théorisée par des militaires et amiraux nationalistes, souvent proches des mouvements eurasistes, elle défend l’idée d’une politique turque active, en particulier en Méditerranée Orientale. Le président Erdoğan semble l’avoir reprise à son compte.

En réaction, début 2020, la Grèce, Israël, le Liban et Chypre ont signé un accord, dit “East-Med” : il prévoit de faire passer un gazoduc de la Méditerranée Orientale jusqu’à la Grèce. Le gaz exploité par Israël, Chypre et le Liban arriverait ainsi en Union Européenne par la Grèce, qui deviendrait alors le verrou de la Méditerranée Orientale. Mais ce projet a été vu aussi comme un moyen d’enfermer la Turquie dans sa ZEE la plus réduite : on constate aisément sur la carte qu’il barre la route turque vers la Méditerranée.

Dans cette ambition, la Grèce a d’ailleurs aussi le soutien de l’Égypte. Même si Le Caire se méfie de “East-Med” (qui pourrait contrarier ses projets gaziers), il s’inquiète du soutien turc aux Frères Musulmans libyens. Les deux pays ont donc délimité une zone frontalière qui barre le passage de la Turquie.

Pourquoi la France s’est-elle engagée aux côtés de la Grèce ?

Lorsque les tensions entre Athènes et Ankara se sont intensifiées, Emmanuel Macron a pris parti pour le côté grec. Début août, il a même renforcé la flotte française présente dans les eaux grecques. Plusieurs éléments peuvent expliquer cette prise de position.

Emmanuel Macron a renforcé, depuis son arrivée au pouvoir, l’alliance française avec l’Égypte, Israël et les Émirats Arabes Unis. Ces pays ayant pris parti pour la Grèce, il a choisi de s’intégrer dans ce bloc d’alliance.

Voulant faire de la France une puissance majeure au sein de l’UE, le président français estime qu’en marquant sa solidarité avec la Grèce, il se placera en tête de “l’Europe de la Défense” et renforcera son poids politique. Cela permettrait aussi au président Macron de se présenter comme une figure forte, alors que sa situation politique intérieure est affaiblie.

La France est attachée à la convention de Montego Bay, qui lui assure un vaste espace maritime international. Elle craint que l’île de Kastellórizo constitue un précédent dangereux.

Toutefois, le risque d’un tel engagement est de se retrouver dans une impasse géopolitique. Un affrontement militaire avec la Turquie semble très improbable. Les deux camps en seront donc réduit à montrer leur force avant de négocier. Mais la France prend ainsi le risque d’un isolement, nombre de ses partenaires européens ne semblant pas prêts à la suivre. Dans ce cadre, on peut se demander s’il n’aurait pas été plus prudent de limiter l’engagement français à des tentatives de médiations entre les parties en présence.

Par AURÉLIEN DENIZEAU

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