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Yunus Nadi Abalıoğlu et les Arméniens

samedi 10 juillet 2021 | par SibiryaKurdu


Yunus Nadi Abalıoğlu et les Arméniens

Dorothée Guillemarre-Acet, Impérialisme et nationalisme. L’Allemagne, l’Empire ottoman et la Turquie (1908-1933), Würzburg, Ergon Verlag, 2009 :

"Parmi les journaux qui prennent parti pour la guerre , il [Kâzım Karabekir ] cite également [après la Première Guerre mondiale] l’İkdam, le Sabah ou le Tasvir-i Efkâr, dans lequel le journaliste Yunus Nadi29 a publié des articles sur la condition des musulmans dominés par les puissances de l’Entente et leur volonté de se révolter. (...)

29 Yunus Nadi [Abalıoğlu] deviendra sous la République l’un des journalistes les plus connus." (p. 150)

"Avant d’observer de plus près ce que les journaux rapportent à cette époque de l’Allemagne, il faut préciser que la presse, depuis 1925, est soumise à un contrôle étroit. En ce sens, les grands quotidiens, dirigés le plus souvent par des députés, sont du côté du pouvoir. Le Cumhuriyet, qui a son édition française La République, est dirigé par Yunus Nadi [Abalıoğlu], un ancien unioniste de la génération d’Enver et de Mustafa Kemal qui a rejoint le mouvement de résistance en 1920 et qui est député de Muğla. Ce journal, qui paraît à partir de mai 1924, constitue un reflet fidèle de l’engagement de l’élite turque pour le kémalisme." (p. 253)

"Pour s’assurer une influence sur la presse, la Wilhelmstrasse [sous Weimar], à cette date, soutient sans doute certains journaux turcs. Nous savons que l’ambassade allemande transmet des articles au Servet-i Fünun, en échange certainement d’une aide matérielle. En septembre 1929, un rapport de Berlin note par ailleurs la présence dans la capitale de Yunus Nadi, qualifié de « très pro-allemand », précisant qu’il aurait l’intention lors de son séjour en Allemagne d’obtenir une participation du capital allemand à son édition et qu’il veut également mener des négociations avec le fabricant d’imprimeries de Frankenthal. Ce point mériterait d’être approfondi car il pose la question de l’influence étrangère exercée sur la presse turque, à un moment justement où les kémalistes cherchent pourtant à s’affranchir du poids des « puissances »." (p. 282)

"– Yunus Nadi [Abalıoğlu] (1880 – 1945) : Ancien unioniste , journaliste, il est le fondateur du quotidien Cumhuriyet , qui a une édition française, La République. Pendant la période de Weimar , il écrit de très nombreux articles sur l’Allemagne, où il se rend régulièrement. Son fils aîné, Nadir Nadi Abalıoğlu, étudie entre 1930 et 1935 à Vienne, à l’école de journalisme de Berlin et à l’Université de Lausanne." (p. 341)

François Georgeon, Des Ottomans aux Turcs : naissance d’une nation, Istanbul, Isis, 1995 :

"A côté de l’intérêt personnel, l’aspect patriotique de la souscription est mis également en relief [en 1918]. Souscrire à l’emprunt, c’est, pour les civils, contribuer à l’effort de guerre qui repose sur les soldats au front. « Vers la victoire économique, premier jour de l’assaut », titre le Tanin le premier mai, jour ouverture de la souscription. Le même jour, une caricature du Tasvir-i efkâr représente un soldat ottoman qui jaillit d’une pièce d’or en mouvement pour repousser un soldat anglais. Et Yunus Nadi commente : « Nous donnerons la roue d’or qui boutera l’ennemi hors de la patrie. » Dans un article du Tanin intitulé « Le devoir national », Köprülüzade insistait sur l’importance du patriotisme et sur son rôle dans la réussite de l’emprunt. Si l’Allemagne a pu tenir malgré des conditions économiques désavantageuses, expliquait-il, c’est bien à cause du patriotisme, parce que l’épargnant allemand a su préférer les emprunts nationaux à des placements peut-être plus lucratifs mais moins patriotiques.

Dépassant ces questions d’intérêt et de patriotisme, certains intellectuels s’interrogent sur la signification de l’emprunt. L’emprunt intérieur s’inscrit dans un mouvement qui depuis le début des hostilités tend à rendre l’Etat ottoman maître de son économie et de ses finances. Après la suppression des capitulations en 1914, après la fondation du Crédit national ottoman en 1917, qui est appelé à devenir sans doute la future banque centrale de l’Etat, l’emprunt intérieur apparaît comme une nouvelle étape sur la voie de l’indépendance économique et financière de l’Empire ottoman. Ziya Gökalp souligne qu’en émettant un emprunt intérieur, l’Etat montre qu’il fait siennes les thèses de l’« économie nationale » (millî iktisad) qui, défendues à partir des années 1910 dans les cercles nationalistes , n’ont été appliquées jusqu’à présent que dans des entreprises individuelles et limitées. Tekin Alp voit dans la possibilité d’un emprunt intérieur un signe du développement du capitalisme en Turquie. L’un des maître-mots de l’heure est celui de solidarité (tesanüd) : on fait valoir qu’avec l’emprunt, l’Etat cesse d’apparaître comme un gendarme aux yeux du peuple, qu’un climat de confiance est en train de s’instaurer entre l’Etat et le peuple. Par le biais de l’emprunt, la monnaie acquiert une vertu solidariste en resserrant les liens entre le peuple et l’Etat, comme entre le débiteur et le créancier. Par la grâce de l’emprunt, note Ziya Gökalp, même l’individu le plus dépourvu de sentiments devient patriote.

En dehors des cercles nationalistes, on attend aussi de l’emprunt qu’il permette de resserrer les liens qui unissent les différents groupes ethniques et religieux de l’Empire. Cet espoir est entretenu par l’extrême intérêt manifesté par les minorités de l’Empire, Grecs , Arméniens , Juifs , devant l’emprunt, et l’occasion qu’ils y trouvent de manifester leur loyalisme à l’Etat ottoman. Yunus Nadi pense que l’emprunt pourrait signifier « le miracle des enfants communs d’une patrie commune, sans distinction de race ou de religion » 42. L’enjeu est donc de taille.

L’emprunt fait naître bien des espoirs, et nourrit bien des rêves. (...)

42 Sur ce point, cf. Tanin, 16-17 avril, 23 avril ;

Tasvir-i Efkar, 1er mai (Editorial de Yunus Nadi) ; Sabah, 26 avril ; Ikdam, 23 avril, etc." (p. 262-263)

"En juillet 1925, Yunus Nadi entreprend l’édition quotidienne en français du Cumhuriyet sous le titre La République, le plus connu des journaux turcs en français." (p. 194)

A. L., "Dans la Turquie kémaliste : Le nouvel alphabet pour tous et contre tous", Le Cri des peuples (hebdomadaire dirigé par Bernard Lecache, calomniateur de Simon Petlioura ), n° 19, 13 octobre 1928 :

"L’adoption des caractères latins est l’occasion d’une nouvelle offensive contre ces minorités ethniques [sic]. Voyez, plutôt :

Le Djoumhouriet (la République), du député Younous-Nadi, ex-Jeune Turc convaincu et actuellement kémaliste notoire, après avoir déclaré que la Constitution républicaine qualifie de Turcs tous les peuples de la Turquie, sans distinction de races ni de religions, ajoute que les caractères arabes faisaient obstacle à l’usage de la langue turque.

Grâce aux nouveaux caractères, cet obstacle n’existe plus ; « par conséquent, il n’y a plus de difficultés, dit-il, à l’établissement d’une même langue qui est le meilleur moyen d’unir, de rattacher et de fondre les différentes parties d’un même pays.

« Vartan, Micho, Mikhalaki, que la loi ne distingue pas d’Amed, doivent se cramponner des deux mains aux nouveaux caractères turcs.

« Pour l’unité de la langue, ils devront employer les nouveaux caractères dans leurs livres, leurs lettres, leurs journaux. L’adoption de nouveaux caractères par les éléments constitutifs de la Turquie est la plus grande occasion d’abolir les différences de langues qui existent dans ce pays. Les Arméniens, les Juifs, les Grecs doivent mettre à profit cette occasion. » Le journal en question propose le projet de loi suivant :

« Les journaux grecs, arméniens, juifs, français et autres, qui paraissent dans le pays, doivent être publiés en nouveaux caractères turcs dans un délai de trois mois.

« Ces journaux peuvent être en langues arménienne, grecque, juive, etc., mais ils doivent employer les caractères nouveaux. » " (p. 11)

"La presse turque de ce matin", Beyoğlu (journal dirigé par Gilberto Primi, un Italo-Levantin d’Istanbul), 25 octobre 1936 :

"Une affreuse tragédie

C’est celle des Arméniens et des Grecs qui ont quitté la Turquie et qui portent, sous des cieux étrangers, la nostalgie tenace de leur terre d’origine. M. Yunus Nadi l’évoque dans le “Cumhuriyet” et “La République” :

« On ne saurait ne pas être sensible au spectacle touchant de la collaboration avec les Turcs des Arméniens d’Antakya, Iskenderun et de leur hinterland , en ces jours exceptionnellement importants. Nous voulons, à cette occasion, dévoiler les sentiments depuis longtemps accumulés dans notre coeur à la suite des faits que nous avons constatés ou dont on nous a parlé.

... A Bucarest , un Arménien m’a dit, il y a quelque huit ans :

— Nous sommes venus ici, soi-disant pour échapper au service militaire ; et voici que, ne pouvant retourner au pays, nous errons comme des vagabonds. Je préfère mille fois aller une fois à la pêche dans le Bosphore que vivre toute ma vie dans les plus grandes villes du monde. »

... On peut rapporter des centaines de faits semblables. Un ouragan de l’histoire qui a anéanti des armées et détruit des pays , avait aussi déraciné et transplanté certaines masses de peuples. A propos de l’attachement au turquisme des Arméniens de la région d’Antakya et Iskenderun, nous aborderons aussi les phases de cet ouragan. » " (p. 4)

Sur Yunus Nadi : Contre le kémalisme : le rapprochement entre les dachnaks, les nationalistes kurdes et les réactionnaires ottomans

Les Arméniens et la question du Hatay

Voir également : La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

"Génocide arménien" : les télégrammes secrets (authentiques) de Talat Paşa (Talat Pacha)

"Génocide arménien" : les élites arméniennes d’Istanbul (après la descente de police du 24 avril) et les Arméniens d’Anatolie exemptés de déportation

Comité Union et Progrès : le congrès de septembre-octobre 1916

Rôle de l’Allemagne : les désaccords profonds de Hilmar Kaiser avec Vahakn Dadrian et Taner Akçam

Atrocités arméniennes : une réalité admise par les Allemands contemporains (en public et en privé)

Les relations des Jeunes-Turcs avec les libéraux allemands

Kemal Atatürk et les Arméniens

İsmet İnönü et les Arméniens

Le maréchal Fevzi Çakmak et les Arméniens

Un choix du nationalisme kémaliste : conserver les populations arméniennes encore présentes sur le territoire turc

Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d’une guerre mondiale à l’autre

Berlin, 1942 : rencontre entre Nuri Killigil (frère d’Enver Paşa) et Alexandre Khatissian (dachnak)

Franz von Papen et la Turquie

Juifs et Arméniens : les "oublis" de Stefan Ihrig


Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


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