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Rauf Orbay et les Arméniens

samedi 10 juillet 2021 | par SibiryaKurdu


Rauf Orbay et les Arméniens

Alexandre Khatissian , Eclosion et développement de la République arménienne, Athènes, Editions arméniennes, 1989 :

"Il fut cependant impossible de conserver Sarikamich. Les Turcs l’occupèrent le 23 mars [1918]. En reculant, les Arméniens incendièrent la ville et les forts et se retirèrent vers Kars.

Le premier jour de la Conférence [à Trabzon ], Raouf bey [officier de la marine ottomane et membre de l’Organisation Spéciale ], président de la délégation turque, prononça un discours émaillé de belles paroles. Comme il apparut plus tard de ses dires, Raouf bey attachait une grande importance au rapprochement entre l’Angleterre et la Turquie [la marine ottomane était de formation britannique]. D’origine tcherkesse [abkhaze , plus exactement], le Caucase et le sort de ses frères de race l’intéressaient au plus haut point. Il s’exprima ainsi : "Un astre nouveau s’élève en Orient et c’est la République de Transcaucasie". Il la salua comme il salua aussi le retour des terres séparées dans le giron de la Mère-Patrie. Il entendait par là le retour à la Turquie de Kars , Batoum et Ardahan.

Bien entendu, ces allusions nous causèrent ennui et déplaisir. Nous continuâmes pourtant à défendre nos positions que nous exposâmes le 7 mars par une déclaration particulière.

Il ressort des pourparlers officiels et non officiels que :

a) les Turcs, s’appuyant sur le Traité de Brest-Litovsk, voulaient à tout prix Kars, Batoum et Ardahan, et b) ils voulaient placer en tampon entre eux et la Russie la République de Transcaucasie qui, en droit comme en fait, devait être indépendante et se séparer de la Russie.

Pour réaliser ce projet, les Turcs avaient décidé leur offensive et l’occupation des territoires disputés.

Hami bey, Secretaire de la délégation turque, âgé de 85 ans et professeur de droit international, était très proche de Raouf bey ; sur sa recommandation, il venait souvent me parler de la question arménienne. Je rencontrai ce personnage de nouveau à Constantinople, à l’automne de 1918. Tant de mes entretiens avec lui qu’avec Raouf bey, je retirai l’impression qu’à cette période, les Turcs concevaient de deux manières le règlement de la question Arménienne. D’abord, par voie d’échange de populations entre la Turquie et la Transcaucasie, puis par l’octroi de l’autonomie interne, sous souveraineté turque, aux secteurs d’Alachkert, Van et Khnous.

S’agissant de l’échange de populations, Raouf bey nous suggérait d’admettre 300.000 réfugiés d’Arménie Turque en Transcaucasie et de transférer en échange 300.000 Tatares [Azéris] en Turquie.

Nous déclinâmes cette proposition parcequ’elle nous aurait privé du droit de réclamer les territoires de l’Arménie turque , où les Turcs comptaient installer les éléments musulmans à exclure de Transcaucasie.

Le deuxième projet n’était pas moins fallacieux, et Raouf bey se cantonnait dans des généralités. Ce qu’il y avait de clair dans tout cela, c’est qu’il cherchait à faire de la question arménienne une affaire intérieure turque.

Pour ce qu’il en était de l’indépendance de la Transcaucasie, les Turcs étaient formels : la Transcaucasie devait proclamer solennellement son indépendance, à défaut de quoi ils se refuseraient à tenir conférence officielle avec nous.

Progressivement et de par la tournure que prirent les opérations de guerre sur le front du Caucase, nous en arrivâmes à la conclusion qu’il serait nécessaire de consentir à la Turquie des cessions territoriales. Mais lorsque nous en eûmes acquis la conviction, nous nous mîmes à nous quereller entre nationalités du Caucase. Les Géorgiens ne voulaient pas céder Batoum, les Arméniens ne voulaient rien céder de Kars, alors que les Tatares restaient neutres en la matière - à l’exception de Cheikhulislamov qui était socialiste et se rangeait toujours du côté des Arméniens et des Géorgiens.

Peu après, arrivèrent à Trébizonde Tchermoev [Abdul Medjid Tchermoev] et Bamatov [Haïdar Bammate ], représentants des montagnards du Nord-Caucase. Tous deux étaient partisans d’une fédération transcaucasienne ; ils y voyaient leur salut. Il faut dire que, généralement, les montagnards du Daghestan n’avaient pas une orientation pro-turque aussi prononcée que les Azerbaidjanais. Le souvenir du Daghestan indépendant et de l’héroïque Chamil était encore vivace parmi eux. Ils tentèrent de nous venir en aide. Ils entreprirent Raouf bey. Ils lui rappelèrent que lui aussi était tcherkesse caucasien et que, par conséquent son devoir, était d’aider les représentants du Caucase dans leur tentative de libérer leurs peuples. Mais leur intervention demeura sans effet : les Turcs restèrent inébranlables.

Tchkhenkéli , président de la délégation du Caucase, comprit qu’avec une délégation composée de membres aux dispositions et aux tendances à ce point antagonistes, les pourparlers ne pourraient aboutir à aucun résultat positif." (p. 64-66)

"La nouvelle situation sur le front influa aussi sur le comportement du Gouvernement turc. Les Turcs nous amenèrent soixante prisonniers arméniens de l’armée russe et nous les remirent [des centaines d’autres avaient été auparavant remis à la République d’Arménie, également] en disant : "Ces hommes-là sont citoyens de la République Arménienne. Nous vous les remettons à présent pour que vous les rapatriiez." Talaat Pacha revint de Berlin. Il avait manqué de peu se faire prendre en Bulgarie, pays qui, déjà, avait conclu un armistice avec les Alliés. Talaat nous déclara que la Turquie était prête à rendre à l’Arménie et à la Géorgie leurs frontières de 1914. Le Ministre des Affaires Etrangères Nissim bey vint en personne nous trouver à l’Hôtel Tokatlian. Il déclara que tout était en ordre et que les Turcs évacueraient sous peu le Caucase.

A Constantinople, on parlait déjà de la dissolution du cabinet Talaat. Le 20 octobre si je ne me trompe, à 4 h. de l’après-midi, Talaat Pacha nous reçut debout ; il nous dit : "Dans quelques heures, je vais abandonner le pouvoir ; nous sommes battus ; je vous envie, vous vous trouvez dans le clan des victorieux , nous dans celui des vaincus et nous perdons gros. Mais que je vous dise : ne l’oubliez jamais, l’avenir demeure caché. Qui sait ce qui peut arriver. Moi, je suis fataliste. Vous, vous êtes de jeunes diplomates. Attendez toujours la dernière minute. Ne signez jamais un papier le soir, s’il doit seulement être expédié le lendemain matin. Qui sait ce qui peut se passer dans la nuit !"

Que de fois, à Lausanne, je me suis souvenu des sinistres paroles de Talaat ! Qui pouvait imaginer que la Turquie écrasée dicterait, cinq ans plus tard, les conditions de la paix aux puissances victorieuses ? Vers le soir, le cabinet Talaat tomba. Izzet Pacha fut nommé Grand Vizir.

Le lendemain parut à notre hôtel le Général anglais Townshend. Il avait été fait prisonnier par les Turcs en Mésopotamie, et il avait subi sa captivité dans l’île de Halk. Le Vali de Smyrne, Rahmi bey , l’accompagnait. Comme nous le comprîmes par la suite, ils s’apprêtaient à aller discuter les conditions de l’armistice avec l’Amiral anglais. Tard dans la soirée, sur les onze heures, l’aide de camp de Raouf bey vint nous trouver pour nous prier de nous rendre chez le Ministre de la Marine. Nous y allâmes. Raouf bey nous accueillit par ces mots :

"Je dois me rendre cette nuit auprès de l’Amiral anglais pour conclure l’armistice. Voulez-vous m’accompagner ? Montrons à ces Anglais que nous sommes réconciliés. N’est-il pas très important pour la Conférence d’apprendre, que désormais il n’y a plus de contentieux entre les Turcs et les Arméniens ?"

Me rappelant la position intransigeante de Raouf bey à la Conférence de Trébizonde, je lui demandai quelles seraient nos frontières. Il me répondit : "Celles de 1914, sous réserve d’une modification dans la vallée d’Alachkert." Nous, bien sûr, nous ne pouvions y donner notre agrément. Les Alliés l’avaient emporté. Nos espérances étaient liées à leur victoire. Nous n’y allâmes donc pas. Nous rentrâmes chez nous très émus et nous attendîmes toute la nuit sans dormir la proclamation de l’armistice.

Le lendemain, nous eûmes la visite des beys Raouf et Hamid. Ils avaient l’air très sombre. Ils avaient avec eux les conditions de l’armistice. Prenant connaissance de ce document, nous comprîmes aussitôt que la libération de l’Arménie n’était pas assurée. L’armistice ne prévoyait ni l’occupation de l’Arménie par les armées alliées, ni le désarmement de la Turquie. Il contenait en germe toutes les éventualités qui devinrent ensuite la triste réalité.

L’armistice conclu, nous n’avions plus rien à faire à Constantinople. Il restait à provoquer un ordre du Premier Ministre Izzet Pacha à Chukri Pacha au sujet de l’évacuation du Caucase, d’emmener avec nous les prisonniers libérés et à retourner chez nous pour prendre de nouvelles dispositions en vue de participer à la Conférence générale de la Paix.

Izzet Pacha nous remit un pli fermé à l’adresse de Chukri Pacha dans lequel ordre lui était donné d’évacuer Alexandrapol et Kars pour le 6 décembre.

Après avoir fait nos visites d’adieu, nous nous préparâmes à partir le 1er novembre par le "Rechid Pacha". Un officier vint nous souhaiter une bonne traversée de la part du Sultan. " (p. 120-121)

"Sa mission remplie, le Général Harbord s’en retourna en Amérique [en 1919]. Comme on le sait, ce pays refusa d’emblée d’accepter le mandat. Dans cette affaire comme dans celle des frontières, les bonnes dispositions du Président Wilson n’aboutirent à rien. Il me faut rapporter ici, entre tant, que le Général Harbord, se trouvant seul avec moi dans mon bureau, me dit qu’il m’apportait le salut du président du Gouvernement d’Ankara [il le devint en 1922], Raouf bey, dont j’avais fait la connaissance lors des pourparlers de Trébizonde. Ce dernier, me dit mon interlocuteur, était tout prêt à entamer des négociations avec le Gouvernement d’Erivan. Le Général Harbord me conseillait, quant à lui, d’accepter cette ouverture. Nous ne suivîmes pas ce conseil, persuadés que nous étions que nos affaires se règleraient à Paris. En tous cas, même si nous avions parlé avec les Turcs, il n’en serait selon toute vraisemblance rien sorti de bon. Nous avions placé tous nos espoirs dans Paris." (p. 185)

Sur Hüseyin Rauf Bey (Rauf Orbay) : Rauf Orbay et les Juifs

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Sur Cemal Paşa (dont il était proche) : Cemal Paşa (Djemal Pacha), le "Turc turcophile"

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Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


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