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Première Guerre mondiale : la carte arménienne dans la politique de l'Allemagne

vendredi 14 mai 2021 | par SibiryaKurdu


Guenter Lewy, "Revisiting the Armenian Genocide", Middle East Quarterly, automne 2005 :

"Bon nombre d’allégations reliant l’Organisation spéciale [Teşkilat-ı Mahsusa] aux massacres ne sont pas fondées directement sur des documents, mais plutôt sur une interprétation parfois discutable de ceux-ci. Dadrian figure en bonne place parmi les universitaires ayant fait dire aux documents ce qu’ils ne disent pas. Il parle ainsi d’un lien entre l’Organisation spéciale et les massacres, alors que Stange , l’officier allemand auteur du document en question, n’a jamais mentionné l’OS, parlant simplement de « racaille ».

De plus, il n’existe aucune preuve que Stange aurait joué un rôle quelconque au sein de l’Organisation spéciale, contrairement à ce qu’affirme Dadrian. Etant donné le climat de tensions qui régnait entre les services de renseignement allemands et ottomans, une telle participation paraît bien improbable. Ce que mentionnent les dossiers du ministère allemand des Affaires étrangères apparaît plus plausible : Stange commandait un détachement de deux à trois mille irréguliers, principalement des Géorgiens s’étant portés volontaires pour combattre les Russes. Un autre officier allemand rapporte que le détachement de Stange comprenait des Arméniens [33], un fait assurément curieux pour une unité chargée de mettre en œuvre le génocide de ce peuple. La question de savoir qui est coupable du meurtre des déportés arméniens ne peut pas, à ce jour, recevoir de réponse complète et définitive. Bien qu’il puisse être politiquement opportun de faire endosser la responsabilité à l’Organisation spéciale, les coupables furent, plus vraisemblablement, des hommes des tribus kurdes et des policiers corrompus par l’idée d’accaparer du butin. (...)

[33] Paul Leverkuehn [un proche de Scheubner-Richter], Posten auf ewiger Wache : Aus dem abenteuerlichen Leben des Max von Scheubner-Richter, Essen, Essener Verlagsanstalt, 1938, p. 33."

Max Erwin von Scheubner-Richter (consul allemand à Erzurum ), mémorandum à Theobald von Bethmann Hollweg (chancelier impérial d’Allemagne), 10 août 1915, DE/PA-AA/R14088 :

"J. N° 598

Erzerum, 10 août 1915

Votre Excellence,

Permettez-moi de vous envoyer un bref mémorandum sur la question arménienne, ainsi qu’une copie d’un rapport daté du 5 août à l’ambassade impériale, avec les cinq annexes qui lui sont associées.

Peut-être que dans le cadre de l’opération au Caucase, j’aurai l’occasion de prendre contact avec les dirigeants du parti arménien Dachnakzagan. En outre, il me serait utile d’entendre une déclaration volontaire de Votre Excellence, à la fin de mon mémorandum, quant à savoir si une tentative dans le sens indiqué serait souhaitable.

Scheubner-Richter

J. N° 582, K. N° A10

Erzerum, 10 août 1915

La question arménienne, qui préoccupe la diplomatie européenne depuis des décennies, doit maintenant être résolue durant la guerre actuelle. Le gouvernement turc a profité de l’état de guerre et de l’opportunité offerte par les soulèvements arméniens à Van, Much, Karahissar et dans d’autres endroits pour relocaliser de force les Arméniens d’Anatolie en Mésopotamie. En supprimant les écoles arméniennes [utilisées comme centres d’endoctrinement ethno-nationaliste et dépôts d’armes ], en interdisant la correspondance en langue arménienne [mesure sécuritaire] et des mesures similaires, il espère supprimer enfin les aspirations politiques et culturelles des Arméniens. Peut-être espère-t-il aussi nuire économiquement aux Arméniens , de telle sorte qu’ils ne pourront plus mener une vie culturelle indépendante à l’avenir. Je ne tiendrai pas compte ici du fait que ces mesures gouvernementales se sont déroulées sous une forme qui équivalait à l’extermination absolue des Arméniens [il semble que Scheubner-Richter n’était pas certain que le gouvernement ottoman était réellement déterminé à mener une extermination physique de l’ensemble des Arméniens ottomans, d’après ce qu’il écrit plus loin]. Je ne pense pas non plus qu’il puisse y avoir d’autre moyen de détruire une culture plus ancienne et bien supérieure [sic] à celle des Turcs. A d’autres égards aussi, les Arméniens m’apparaissent, à l’instar des Juifs , comme une race très résistante. Grâce à leur éducation, à leurs capacités commerciales, qui vont jusqu’à être sans scrupules, et à leur capacité d’adaptation, ils devraient pouvoir retrouver leur force économique même dans les conditions les plus défavorables. Seule une politique violente d’extermination, l’anéantissement violent du peuple tout entier, pourrait conduire le gouvernement turc au but recherché, à la "solution" de la question arménienne. Je doute qu’une telle solution à cette question convienne à la fois à la Turquie et à nous. Mes raisons sont évoquées ci-dessous :

Les habitants de l’Anatolie sont principalement composés de Turcs, d’Arméniens et de Kurdes. Les Kurdes sont culturellement les plus bas, les Arméniens les plus hauts. Sur le plan moral , les Turcs sont les meilleurs parmi les habitants ruraux, tandis que les Arméniens sont les meilleurs en tant que facteur économique et en tant que force de travail. Dans les villes aussi, les Arméniens dominent économiquement et presque tout le commerce est entre leurs mains. En raison de leur sens du gain trop marqué et de leur avidité pour l’argent, ils ne font pas une impression agréable. Le commerçant turc ne leur cède en rien, à cet égard, mais leur est bien inférieur en termes de compétences commerciales. Car ceux des Turcs qui ne sont que raisonnablement instruits, parlant peut-être une langue européenne, choisissent une carrière de fonctionnaire et, au moins dans les provinces, sont éligibles au poste de vali. Le niveau d’éducation étonnamment élevé des Arméniens, tant en ville qu’à la campagne, qu’ils doivent au travail de leur clergé et à leurs excellentes écoles, leur permet de se familiariser avec la culture et la technologie européennes, et d’en promouvoir l’introduction dans leurs foyers [le lieutenant Eisenmann (représentant allemand à Erevan) fera un descriptif beaucoup plus réservé sur le niveau culturel et les capacités économiques des Arméniens]. Il faut noter ici que l’influence de la culture française sur les Arméniens est très forte et que leurs sympathies vont probablement aussi du côté français. Les nombreuses écoles dirigées par des ecclésiastiques français ont été très influentes à cet égard.

Politiquement aussi, une intense activité de propagande a été menée parmi les Arméniens en Anatolie orientale, par les Français et les Britanniques, mais surtout du côté russe. L’Angleterre et la Russie avaient un intérêt politique à faire en sorte que les difficultés de la Turquie liées à la question arménienne ne soient pas résolues. Ils ont prétendu être les protecteurs des Arméniens et les ont incités non seulement à faire des demandes qui étaient justifiées par les faits, pour alléger leur sort, mais aussi à des demandes de nature utopique et politique. Je voudrais en particulier souligner l’activité inquiétante des consuls russes ici et à Van. A mon avis, l’attitude des Arméniens à Van peut également être attribuée à leur influence, qui a été renforcée par de larges fonds. Les dirigeants du Dachnakzagan, caractérisés par la myopie politique, sont également entièrement sous influence russe.

Malheureusement, jusqu’à présent, nous n’avons pas été en mesure de contrecarrer cette activité. Le récent consulat allemand à Erzerum n’était, bien entendu, pas encore en mesure d’étendre son influence très loin, pour autant que je sache, il ne disposait d’aucun moyen de propagande. Les quelques consuls que le Reich allemand a envoyés dans cette partie de la Turquie ne sont en aucun cas suffisants pour un champ de travail aussi vaste, surtout en ce qui concerne leurs activités politiques, et c’est le genre de choses qui peut principalement être pris en considération ici. En outre, il est regrettable que le poste important ici fut vacant au début de la guerre, lorsque le consul Anders, qui connaissait bien la situation et connaissait très bien la politique, a été capturé.

Toutes ces circonstances et l’ignorance de l’Allemagne et de ses forces ont conduit au fait que les Arméniens croyaient en une victoire de la Russie et de ses alliés, et attendaient tout leur salut de ce côté-là. Les victoires allemandes au début de la campagne et les lourdes défaites russes n’ont eu aucune crédibilité, puisqu’elles leur ont été communiquées par la médiation des Turcs. L’avancée des Russes dans le Caucase était considérée par eux comme un signe de la supériorité russe. Ce n’est qu’en décembre, lorsque le poste local a été pourvu, que le travail éducatif allemand a pu commencer, et je crois que l’attitude calme des Arméniens ici a été un succès qui lui revient [Scheubner-Richter minimisait la menace paramilitaire arménienne à Erzurum : il s’appuyait sur des informations incorrectes , démenties tant par le rapport du consul russe Adamov que par les dossiers militaires ottomans]. Malheureusement, il n’a pas été possible de réaliser ce travail éducatif dans des zones plus éloignées - à Van, etc. Les débuts de mon activité en ce sens ont été dépassés par les événements. Sur la base de mon expérience ici, je dois supposer qu’il aurait été possible, grâce à un travail éducatif approfondi, opportun et approprié, d’empêcher les Arméniens de prendre des mesures irréfléchies et de leur faire comprendre que leur bien-être et leur avenir ne devaient être recherchés que dans une Turquie forte et florissante, grâce à ses liens avec l’Allemagne.

Je suis d’avis que la grande majorité est maintenant convaincue de l’absurdité de travailler pour les intérêts russes et qu’elle maudit la Russie, qui les a trahis si souvent et également en ce moment. Je pense également que si notre influence en Turquie réussit à sauver le peuple arménien de l’anéantissement, nous gagnerons la gratitude et une précieuse coopération de la plus grande partie d’entre eux, pour le développement de l’Anatolie.

D’autre part, l’évacuation permanente des Arméniens d’Anatolie priverait ce pays de sa main-d’oeuvre la plus précieuse. La population turque plus restreinte [autre erreur de Scheubner-Richter, cette fois sur le poids démographique respectif des diverses ethnies de la région], décimée par le service militaire, ne peut pas lui offrir de substitut. Il faudra des décennies avant que les Kurdes ne soient éduqués pour le travail [encore une erreur : une partie de la population kurde était en réalité composée de paysans sédentaires (victimes des féodaux et nomades kurdes ), et fournissait déjà des cadres diplômés, civils ou militaires ]. Je crois aussi que le peuple arménien, qui a soif d’éducation, pourrait nous être acquis en peu de temps par l’intermédiaire des écoles allemandes. Pour preuve, j’affirme que lorsqu’une école allemande était censée ouvrir ici, 90 % des élèves inscrits étaient des Arméniens.

Je suis donc d’avis que, outre des raisons éthiques et pratiques, il pourrait être utile pour nous de préconiser que les Arméniens loyaux qui ont survécu à la réinstallation soient autorisés à retourner dans leurs anciennes résidences après la guerre. Parce que c’est précisément l’amour pour leur patrie, pour le plateau arménien, qu’ils habitent depuis des siècles, qui forme un trait fondamental de leur caractère, et probablement l’un des plus sympathiques. S’ils n’avaient pas eu cet amour, beaucoup de souffrances leur auraient été épargnées en tant que peuple. Les Arméniens dispersés dans tout l’Orient pourraient, grâce aux compétences commerciales qui leur sont inhérentes, monopoliser toute la vie économique et, comme les Juifs , y jouer un rôle souvent utile mais pas toujours souhaitable.

Je ne crois pas non plus que la question arménienne trouvera une solution politique à travers la réinstallation forcée en Mésopotamie. Les Arméniens qui se sont installés là-bas et ceux qui ont fui vers la Russie voudront y retourner [Boghos Nubar/Nubarian (une des figures les plus importantes du nationalisme grand-arménien de l’époque) affirmera en 1917 que la majorité des Arméniens ottomans étaient en vie ] et, avec les Arméniens d’Amérique, demanderont le soutien des puissances européennes. La réinstallation massive, conjointement avec les atrocités perpétrées par les Turcs , ne devrait donc fournir qu’une raison pour une nouvelle ingérence dans les affaires intérieures de la Turquie. Tout comme le problème de la "Pologne" en Europe, le problème des Arméniens vivant sur le territoire russe, turc et persan est compliqué. J’aurais considéré que cela aurait été la solution la plus favorable si les Turcs, avec le soutien des Arméniens russes , avaient réussi à conquérir les zones frontalières habitées par les Arméniens et à intégrer ainsi les parties de l’Arménie sous souveraineté russe et turque, dont le centre névralgique aurait pu être Etchmiazine. Si une certaine autonomie avait été accordée, le peuple arménien se serait senti à l’aise sous un gouvernement turc équitable et aurait pu préserver ses particularités culturelles, ce qui est impossible pour lui en Russie. Une telle solution était également l’idéal d’un groupe de politiciens arméniens perspicaces. La myopie politique, tant du gouvernement turc que des dirigeants du parti Dachnakzagan, a rendu cette solution impossible, et a même eu le résultat inverse. S’il est encore possible d’initier une entente entre les chefs des comités des deux côtés, je laisse cette question ouverte. La difficulté me semble résider davantage du côté turc que du côté arménien [il est possible que Scheubner-Richter ait eu vent de rumeurs sur le mécontentement des dachnaks vis-à-vis de la politique tsariste : le dachnak Aram Manoukian (meneur de l’insurrection de Van) avait été démis de ses fonctions de gouverneur de Van le mois précédent, il aurait contacté l’ex-vali Cevdet Bey (beau-frère d’Enver) en 1916 (d’après les archives russes)].

Une déclaration du ministère des Affaires étrangères m’intéresserait, quant à la question de savoir si une tentative dans ce sens serait souhaitable, si j’en avais la possibilité dans le cadre de l’opération au Caucase.

Scheubner-Richter"

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/armgende.nsf/$$AllDocs/1915-08-10-DE-001

"Rapports entre belligérants et neutres", Bulletin quotidien de presse étrangère, n° 161, 9 août 1916 :

"Perse. — Le consul russe d’Ispahan a mis la main sur un document des plus importants : c’est le texte même des instructions envoyées de Berlin aux agents allemands et aux Persans germanophiles ; le document est daté de juillet 1915 et comprend 30 pages rédigées en persan. Toutes les questions épineuses touchant les Arméniens russes et les Hindous y sont énumérées, et on y trouve la liste de tous les principaux personnages persans partisans de l’Allemagne et de tous les agents secrets allemands. On sait d’autre part qu’on a saisi à Chiraz des coffres contenant des documents secrets de deux agents allemands. Maintenant que s’est renouvelée, heureusement sans succès, l’intrigue germano-turque en Perse, ces documents sont du plus grand intérêt, car ils mettront en lumière le travail méthodique et constant de nos ennemis et de leurs suppôts. — Rousskoïé Slovo, 10/23.7." (p. 3)

Sean McMeekin, The Ottoman Endgame : War, Revolution, and the Making of the Modern Middle East, 1908-1923, New York, Penguin Books, 2015 :

"Le prix le plus controversé de la Transcaucasie était les champs pétrolifères de Bakou. En théorie, les Ottomans avaient déjà été invités dans la ville par le gouvernement embryonnaire de l’Azerbaïdjan, qui, cependant, ne la contrôlait pas. Les Allemands, déjà en possession du tronçon central du pipeline traversant la Géorgie (mais pas son terminus à Batum), espérait atteindre la ville en premier, ou que les bolcheviks la leur donnent. Avec les soldats et les marins allemands affluant en Géorgie par Soukhoum et Poti, et les Turcs débarquant des renforts à Batoum, la course pour Bakou était lancée. Fin mai, le général de liaison allemand à Batoum, le général Otto von Lossow , repartit en signe de protestation contre l’empiétement turc dans la Transcaucasie, se dirigeant tout droit vers Berlin pour faire valoir son point de vue, qui comprenait le jugement assez sévère selon lequel les Turcs étaient "incapables d’administrer [l’Azerbaïdjan ] et de réguler la production de pétrole [à Bakou]". Le 9 juin 1918, Ludendorff , du quartier général allemand, demanda à Enver de retirer ses forces sur la ligne convenue à Brest-Litovsk. Vehip Pacha , de son côté, informa Enver que des soldats allemands avaient été repérés en train de combattre aux côtés des Arméniens à Karakilise. Refusant de céder, Vehip Pacha a acheminé ses forces vers le Nord en Géorgie, où elles ont rencontré plusieurs des compagnies allemandes de fortune de Kress sur la route Alexandropol-Tiflis, près d’une ville appelée Vorontsovka. Ici, le 10 juin 1918, a eu lieu le premier échange de tirs hostiles entre les Turcs et les Allemands, pendant la guerre mondiale. Les Turcs ont mis en déroute les Allemands largement dépassés en nombre, faisant "un nombre considérable de prisonniers". Ludendorff était furieux : il prévint Enver que si Vehip Pacha ne renvoyait pas les prisonniers à Kress, l’Allemagne rappellerait toutes ses troupes (au nombre de vingt mille environ) de l’Empire ottoman. A contrecœur, Enver accepta et ordonna à Vehip Pacha de se retirer vers le Sud.

La reculade d’Enver n’était que tactique. Cédant la Géorgie à Kress et aux Allemands, il ordonna à Vehip Pacha de réorienter son offensive vers le Sud et l’Est, à travers l’Arménie, vers Elizavetpol, où les Tatars azéris avaient établi leur capitale après avoir fui Bakou. Signe de la priorité qu’Enver a donnée à la capture de Bakou, il a rappelé son oncle Halil "Kut" Pacha de Mésopotamie pour prendre le commandement général du front, et a nommé son jeune frère Nuri Pacha (qui avait supervisé les relations avec les Sanussi en Libye) commandant d’une nouvelle Armée de l’Islam, qui a combiné des réguliers turcs de la cinquième division du Caucase avec des Tatars azéris et d’autres volontaires musulmans [et des officiers russes chrétiens ]. L’Armée de l’Islam était censée mettre un point final à l’opération, incarner les aspirations de tous les musulmans de Transcaucasie à devenir un Etat (bien que sous un parapluie de sécurité ottoman, bien sûr)." (p. 383-385)

"Dans un supplément au traité de Brest-Litovsk, ratifié le 27 août 1918, l’Allemagne a accepté "d’empêcher les forces militaires de toute puissance tierce [à savoir la Turquie] dans le Caucase de dépasser "les lignes militaires comprenant la majeure partie de l’Azerbaïdjan, y compris Bakou. En échange de cette promesse de maintenir les Turcs à l’écart de la Caspienne, les bolcheviks ont accepté de donner à Berlin un quota permanent de 25 pour cent des "produits pétroliers bruts réalisés dans le district de Bakou". Les bolcheviks ont également accepté, sur l’insistance allemande, de reconnaître une Géorgie indépendante. Le gouvernement de Tiflis, à son tour, a promis d’approvisionner l’Allemagne en pétrole raffiné de Maikop et Grozny, une fois ces villes du Caucase du Nord sécurisées. En vue de disputer l’Azerbaïdjan si Enver ne rappelait pas l’Armée de l’Islam sous la pression diplomatique, Kress avait commandé deux autres batteries allemandes et trois batteries d’artillerie de campagne, qui sont arrivées à Tiflis, via Poti, en juillet. En août 1918, Kress avait quelque chose comme cinq mille soldats allemands en Géorgie, ce qui était autant de gagné, car les bolcheviks pro-allemands avaient été évincés du Soviet de Bakou le 31 juillet (bien que le gouvernement de Lénine, ne faisant pas confiance aux Allemands, ne les en ait pas informés).

La dispute pour Bakou avait empoisonné le peu de confiance qui subsistait entre Berlin et Constantinople. Le 4 août 1918 (le jour où Dunsterville et ses forces britanniques arrivèrent à Bakou), Ludendorff, via le général von Seeckt [Seeckt se méfiait des dachnaks de Bakou, mais était contraint de suivre les ordres], menaça de manière directe de rappeler tous les officiers allemands de l’Empire ottoman si l’Armée de l’Islam marchait sur Bakou. Le 14 août, Seeckt, rappelé au quartier général allemand à Spa en Belgique, a convenu avec Ludendorff que les Allemands résisteraient à une entrée des Turcs à Bakou "avec tous les moyens disponibles", jusqu’à saboter les chemins de fer que Nuri Pacha utilisait pour approvisionner son armée. Les plans de Ludendorff pour conquérir Petrograd se heurtaient maintenant à la nécessité éventuelle d’envoyer plusieurs divisions de l’armée dans le Caucase pour disputer Bakou. Le 22 août, Ludendorff autorisa l’envoi d’une division d’infanterie complète et d’une brigade de cavalerie en Géorgie, pour renforcer la force de Kress et, avec un peu de chance, décourager Enver de son offensive à Bakou. Pendant ce temps, Nuri Pacha se plaignit à Enver que la Commune de Bakou, dominée par les bolcheviks [alors encore alliés aux dachnaks locaux ], avait livré du pétrole aux Allemands en Ukraine par le biais de bateaux à vapeur dans la Caspienne et la Volga (du moins jusqu’à ce que les bolcheviks aient été évincés de la Commune le 31 juillet). Pour saboter l’Armée de l’Islam, les Allemands ont incendié un pont ferroviaire reliant l’Azerbaïdjan à la Géorgie et à Batum. Nuri Pacha a vengé cet acte hostile en faisant sauter un pont routier à proximité, pour empêcher les Allemands d’envoyer des troupes en Azerbaïdjan. Malgré sa réputation de germanophile , Enver était si personnellement engagé dans la conquête de Bakou qu’il autorisa expressément son frère à engager le combat avec les unités allemandes, s’il y en avait qui se dressaient sur son chemin devant la Caspienne." (p. 387-388)

"L’Allemagne en Russie", Bulletin quotidien de presse étrangère, n° 841, 20 juin 1918 :

"Le Caucase. — De Tiflis arrive la nouvelle de la dissolution de la république transcaucasienne et de la déclaration d’indépendance de la république géorgienne. On peut dire aujourd’hui sans être taxé d’impérialisme que ce problème du Caucase est pour l’Allemagne de considérable importance. Car la paix de Brest et le traité de Bucarest nous ont ouvert cette partie de l’Europe, à nous et à nos alliés, et il suffit de nous rappeler les obstacles insurmontables que dressèrent devant nos efforts en Orient, en Perse et en Asie, l’Angleterre d’une part, la Russie de l’autre. La Russie a disparu, les bouches du Danube sont ouvertes, le chemin de Constanza est libre. Mais la côte d’en face aussi est libérée du joug russe et Batoum est promis à la Turquie. Les territoires transcaucasiens forment le pont entre la mer Noire et la mer Caspienne. Un chemin de fer va de Batoum à Bakou. La mer Caspienne est la porte de l’Asie centrale, du Tukerstan, de la Perse, de l’Afghanistan, tandis que sa côte septentrionale, où se jette le Volga, s’ouvre sur la Russie d’Asie. La Transcaucasie enfin confine par sa frontière sud à la Perse. — La proclamation d’indépendance de la Géorgie signifie sa séparation des deux autres parties, arménienne et tatare, de la Transcaucasie. Quelles puissances avaient intérêt à cette séparation ? Il est actuellement difficile de le préciser. Du côté russe c’est peu probable. Du côté Anglais, — et probablement aussi du côté turc, — cet intérêt est évident. Les Turcs dès que leur furent promis les districts de Batoum, Kars et Ardahan, y envoyèrent des troupes, mais ils ne s’en tirent pas là et il n’est pas douteux qu’ils menacent Tiflis, capitale de la Transcaucasie. — Il semble que leur plan soit de séparer le territoire arménien de la Géorgie et de mettre la main sur les chemins de fer transcaucasiens. La population transcaucasienne, depuis la paix de Brest vit dans la crainte d’une invasion turque et des dévastations qui en résulteraient. L’Empire allemand ne se soucie nullement de se mêler des affaires intérieures des populations transcaucasiennes. Mais il a grand intérêt à nouer des relations étroites avec elles et cela répond aux vœux des populations elles-mêmes dont les délégués témoignent d’une confiance illimitée dans l’Allemagne : elles connaissent l’énorme valeur du Caucase pour l’Allemagne, comme point de passage vers l’Asie, et aussi comme pays de production et d’exportation. L’indépendance et la prospérité des territoires du Caucase sont pour nous condition de l’avenir : mais avant, tout il nous faut barrer la route à toute pression, à toute tentative d’avance anglaise.Hamburger Nachrichten, 11.6." (p. 3)

Sur Max Erwin von Scheubner-Richter : Les sources documentaires ottomanes et russes démentent les mensonges de Taner Akçam

Les Arméniens et la pénétration allemande en Orient (époque wilhelmienne)

Tahsin Bey : protecteur des Arméniens, homme de confiance de Talat Paşa et membre de l’Organisation Spéciale

National-socialisme allemand : la filière germano-balte

Voir également : Empire ottoman : les Arméniens et la question cruciale des chemins de fer

Archak Zohrabian et Alexandre Parvus : anti-tsarisme, nationalisme économique et ralliement aux Centraux

Atrocités arméniennes : une réalité admise par les Allemands contemporains (en public et en privé)

Rôle de l’Allemagne : les désaccords profonds de Hilmar Kaiser avec Vahakn Dadrian et Taner Akçam

Cemal Azmi Bey et les Arméniens

Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d’une guerre mondiale à l’autre

Première Guerre mondiale : les efforts pour ravitailler et aider les déportés arméniens

Le général Friedrich Bronsart von Schellendorf et les Arméniens

Le capitaine Hans Humann et les Arméniens

Le général Otto von Lossow et les Arméniens

Le général Friedrich Kress von Kressenstein et les Arméniens

Le général Hans von Seeckt et les Arméniens

Les nationalistes arméniens, des idiots-utiles de l’expansionnisme russo-tsariste

Les volontaires arméniens de l’armée russe : des criminels de guerre

Les violences interethniques à Batoum-Kars (1914-1916)

Les ravages des troupes russo-assyro-arméniennes pendant la Première Guerre mondiale : une réalité admise par les Britanniques contemporains

Première Guerre mondiale : l’occupation russe de l’Anatolie orientale

L’évacuation meurtrière de 300.000 Arméniens d’Anatolie par l’armée russe et les nationalistes arméniens http://armenologie.blogspot.com/201...

http://armenologie.blogspot.com/202... La politique arménienne de la Russie tsariste

Les accords Sykes-Picot ou la fin programmée du "rêve national" arménien

La rivalité germano-ottomane dans le Caucase (1918)

Les Arméniens en 1918 : des partenaires non fiables pour l’Entente


Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


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