lundi 30 janvier 2023

La 18e vague d’arrestations de l’affaire « Ergenekon »

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 La 18e vague d'arrestations de l'affaire « Ergenekon »

Aux cris de « AKP touche pas aux médias ! », plusieurs milliers de journalistes turcs dont certains symboliquement brisaient des crayons ou s’étaient bâillonné la bouche avec du sparadrap, ont participé, vendredi 4 mars, à deux manifestations à Istanbul et Ankara, pour protester contre l’incarcération, la veille, d’une dizaine de leurs confrères, lors de ce qui a constitué la 18ème vague d’arrestations de l’affaire « Ergenekon ». Cette nouvelle rafle, réalisée par la police, le jeudi 3 mars 2011, a provoqué une émotion considérable en Turquie, intervenant une quinzaine de jours après la perquisition réalisée dans les locaux du site d’information d’opposition OdaTv et la mise en détention de son rédacteur en chef Soner Yalçın. Elle porte à plus 61 le nombre des journalistes actuellement détenus en Turquie, et a été suivie par de multiples réactions d’inquiétude dans la communauté internationale.

« Des actions de ce genre ont de forts effets dissuasifs à l’encontre de la liberté de la presse. Cela montre clairement que la Turquie a besoin d’une réforme de sa législation des médias », a déclaré Dunja Mijatovic, responsable des questions médiatiques à l’OSCE (Organisation de la Sécurité et de la Coopération en Europe). Pour sa part, le commissaire européen à l’élargissement, Stefan Füle, a rappelé la Turquie à ses obligations de pays candidat : « Dans son rapport d’évaluation de la candidature, la Commission européenne a pointé du doigt un nombre important de poursuites judiciaires engagées contre des journalistes et de pressions injustifiées contre les médias, qui sapent la liberté de la presse dans la pratique. La Turquie ne garantit pas assez la liberté d’expression conformément aux principes de la Convention européenne des droits de l’homme… Nous attendons que la Turquie, en tant que pays candidat, mette en œuvre ces principes démocratiques fondamentaux et permette un débat pluraliste dans son espace public… ». Le porte-parole du département d’Etat américain, Philip Crowley, a, quant à lui, fait part de son inquiétude, en déclarant que les Etats-Unis suivraient de près l’issue des arrestations effectuées et demandaient à ce que les enquêtes et procédures en cours soient conduites dans la transparence.

Plusieurs organisations internationales de journalistes se sont également émues de la situation de leurs confrères turcs, et ont fait part de leur réprobation. « Aucun journaliste ne devrait faire l’objet d’arrestations, de poursuites, ou de toute forme de harcèlement ou d’intimidation, simplement parce qu’il fait son travail, ce qui peut supposer l’expression d’opinions critiques », a déclaré Alison Bethel MacKenzie, la directrice de « l’Institut Internationale de la Presse », une organisation qui défend la liberté de la presse dans la monde. « Reporters sans frontières » a aussi condamné les arrestations du 3 mars et fait part de sa consternation : « Des journalistes qui ont contribué à faire la lumière sur l’affaire « Ergenekon » sont les victimes des tensions entre le gouvernement et l’opposition laïque et ultra-nationaliste. Nous dénonçons l’invocation répétée du motif d’ « appartenance à une organisation terroriste » pour toucher des journalistes qui ne font que leur travail dans un contexte de règlement de comptes politiques et idéologiques. Nous nous inquiétons de la tendance lourde, intervenant après une période de relâchement, qui vise les journalistes porteurs d’informations ne correspondant pas à la ligne du pouvoir en place. »

Les arrestations qui sont intervenues, jeudi dernier, constituent donc une étape supplémentaire, dans le long cheminement de l’affaire « Ergenekon », cette enquête judiciaire qui concerne, depuis plus de 3 ans, un réseau de barbouzes nationalistes qui aurait commandité une série d’attentats, visant à déstabiliser et à renverser le gouvernement actuel de l’AKP. Rappelons qu’à ses débuts, notamment lors de sa première vague d’arrestations en janvier 2008, cette affaire avait donné l’impression que la justice avait enfin décidé de s’attaquer à « l’Etat profond », une expression qui désigne en Turquie un pouvoir occulte, instrumentalisé par certains secteurs de l’Etat et des ultra-nationalistes, pour s’opposer à la démocratisation de l’Etat kémaliste autoritaire. Mais peu à peu les vagues d’arrestations opérées, loin de ne concerner que d’anciens militaires ou d’anciens membres des services secrets, se sont mises à toucher des universitaires, des membres d’associations laïques ou des journalistes, éveillant ainsi des soupçons, notamment celui que l’affaire « Ergenekon », puisse être le prétexte d’affaiblir les milieux laïques, et plus généralement toute forme d’opposition dangereuse pour le gouvernement. La douzième vague d’arrestations survenues, en avril 2009, avait ainsi avivé ce genre de doutes, puisque les enquêteurs s’en étaient pris notamment à ÇYDD (Çağdaş Yaşam Destekleme Derneği – Association de soutien à la vie contemporaine), l’association emblématique de la sociologue Türkan Saylan (décédée en mai 2009), dont l’objectif est de promouvoir l’éducation des jeunes filles, issues de milieux modestes (en particulier dans les régions en retard de développement), et dont les activités apparaissent à bien des égards en concurrence avec les initiatives éducatives menées par la confrérie Fethullah Gülen.

Pour ce qui est des journalistes mis en cause, les poursuites engagées dans le cadre « d’Ergenekon » ont d’abord concerné des personnalités connues pour leurs opinions kémalistes, comme Mustafa Balbay ou Tuncay Özkan. Celles conduites très récemment contre Soner Yalçın a frappé un journaliste, qui a été proche de l’extrême-gauche turque dont une partie, on le sait, s’est rapprochée des milieux kémalistes les plus hostiles à l’action du gouvernement de l’AKP. Tous ces gens ont-ils pour autant des liens avec un réseau organisé conduisant des actions de déstabilisation ou ourdissant des complots, cela reste à démontrer. Malheureusement, l’une des caractéristiques de l’affaire « Ergenekon » est son recours systématique à des moyens (écoutes téléphoniques systématiques ou saisie de documentation sur les ordinateurs des personnes arrêtées) qui, bien que constituant le matériel idéal de unes à sensation, ne sont pas vraiment des preuves irréfragables.

Les arrestations du jeudi 3 mars semblent marquer, de surcroît, une nouvelle étape dans les développements journalistiques de l’affaire « Ergenekon », car les personnalités arrêtées, parmi lesquelles figurent deux journalistes de renom, Nedim Şener et Ahmet Şık (photo), ont un profil sensiblement différent de celles qui avaient été visées jusqu’à présent. Le premier, notamment, a récemment été distingué par « l’Institut International de la Presse » pour le livre qu’il a écrit sur l’assassinat du journaliste d’origine arménienne Hrant Dink, et où il met en cause la responsabilité des services de sécurité. Le second avait été l’un des auteurs du dossier qui avait dévoilé, dans le magazine « Nokta », en avril 2007, les projets de coup d’Etat consignés dans les carnets de l’Amiral Örnek, ce qui avait conduit d’ailleurs à la fermeture de ce titre hebdomadaire. Ahmet Şık avait été également l’objet de poursuites pour avoir justement publié récemment un ouvrage critique sur la conduite de l’affaire « Ergenekon » et il travaillait, semble-t-il, sur les stratégies d’infiltration d’un certain nombre de groupes religieux au sein de la police turque ; une question hautement sensible qui a conduit derrière les barreaux, on le sait, l’ancien chef de la police d’Eskişehir, Hanefi Avcı, auteur d’un best seller sur le sujet, en août dernier.

Les journalistes d’investigation arrêtés jeudi, et qui viennent d’être maintenus en détention, en dépit des protestations internationales et des manifestations, semblent donc bien pris dans l’œil d’un cyclone qui voit s’affronter actuellement le gouvernement et ce qui reste de l’establishment politico-militaire kémaliste. Comme la justice, les médias sont un enjeu politique éminent de cette lutte sans merci. Il est vrai que par le passé, notamment lors du coup d’Etat post-moderne, en 1997, une partie de la presse s’était rangée aux côtés de l’establishment, se comportant en agent d’influence, pour aider en particulier à la chute du gouvernement de coalition dirigé par l’islamiste Necmettin Erbakan. Pour autant, toute critique émise aujourd’hui à l’encontre du gouvernement de l’AKP ou toute investigation gênante entreprise le concernant, ne fait pas des journalistes, qui en sont les auteurs, des agents de l’Etat profond. Une fois de plus, la conduite de l’enquête « Ergenekon » révèle de graves lacunes dans la garantie des droits des personnes mises en cause. Ces arrestations spectaculaires et la situation de plus en plus précaire de la liberté de la presse, risque d’intimider les journalistes turcs et les dissuader de s’intéresser à des sujets réputés sensibles, voire dangereux.

Le jeudi 3 mars 2011 est d’autant plus à marquer d’une pierre noire en ce qui concerne la liberté des médias dans ce pays, qu’il a vu, pour une sombre histoire de piratage footballistique, une cour de Diyarbakır bloquer la plateforme de blogs « Blogspot », ce qui prive la Turquie de la possibilité de consulter près de 600 000 blogs, dont le blog de l’OVIPOT (qui est néanmoins accessible sur un autre portail). Après la longue interdiction de « You Tube », ce nouvel accroc à la liberté d’Internet, montre que le modèle turc de démocratisation et d’Etat de droit, souvent vanté dans le contexte actuel des révolutions arabes, a encore un certain nombre de progrès à faire…

Source : OVIPOT

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