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Les efforts du maréchal Bagramian pour défendre la mémoire de Staline

mardi 8 juin 2021 | par SibiryaKurdu


Les efforts du maréchal Bagramian pour défendre la mémoire de Staline

"Plusieurs maréchaux soviétiques parlent du passé et de l’avenir de l’armée rouge", Le Monde, 15 février 1958 :

"LE MARECHAL BAGRAMIAN : Staline avait mal préparé la guerre, Joukov fut un grand chef militaire.

Moscou, 14 février (A.F.P., Reuter). - Dans un article que publie la revue Kommounist, le maréchal Bagramian, directeur de l’académie militaire Vorochilov, précise que les pertes causées par les Allemands à l’économie soviétique s’élèvent à la somme de 2 569 milliards de roubles, soit près de 100 000 milliards de francs.

Le maréchal souligne que "la situation extrêmement difficile dans laquelle s’est trouvée l’armée soviétique durant la première phase de la guerre doit être attribuée notamment à l’état de non-préparation au conflit dans lequel se trouvaient l’armée et le pays, et ce en raison des erreurs et des fautes commises par Staline dans son évaluation de la situation internationale à la veille de la guerre".

Puis l’auteur de l’article souligne "le tort sensible causé aux cadres supérieurs de l’armée par les fautes criminelles de Yagoda, Yejov et Beria", qui ont "arraché" des forces armées un nombre important de chefs politiques et militaires expérimentés.

Le maréchal Bagramian souligne que Joukov, Malinovski, Rokossovski, furent de grands chefs militaires pendant la deuxième guerre mondial et affirme en conclusion que l’armée soviétique est actuellement bien préparée, bien équipée."

Leopold Labedz, "Le chapitre des « réhabilitations » ", Le Contrat social, volume VII, n° 4, juillet-août 1963, p. 237-238 :

"LE PREMIER SIGNE de la réhabilitation des militaires victimes de Staline apparut dans les numéros de janvier et de février 1956 de Questions d’histoire, qui mentionnaient favorablement, entre autres, les maréchaux Iégorov et Blücher. Par la suite, d’autres chefs militaires furent réhabilités, notamment le maréchal Toukhatchevski.

Le nom de ce dernier reparut tout d’abord, entre parenthèses, dans un article d’un certain L. M. Spirine dans Questions d’histoire (1956, n° 6, p. 18). Peu après, le Kommounist (1956, n° 12, p. 70) l’accusa de « mauvaise organisation » dans l’offensive contre Varsovie en 1920. Autrement dit, sa réhabilitation se heurtait à des difficultés ; outre qu’elle mettait en cause le prestige de l’armée, elle supposait la révision de l’un des célèbres procès de Moscou, ce qui soulevait des questions de complicité personnelle dans cette parodie de justice. Quelles qu’aient été les raisons, le processus de réhabilitation ne se poursuivit pas en droite ligne.

Toukhatchevski fit tout d’abord l’objet d’éloges dans la Komsomolskaia Pravda (23 août 1957). Parmi ses exploits, le journal choisit de le louer pour « ses actes héroïques accomplis pour la gloire de la mère patrie, le peuple soviétique et le parti de Lénine » pendant la répression de la révolte de Cronstadt en 1921. Environ la même époque, la Grande Encyclopédie le mentionna (vol. 50, p. 260) en tant que « grand chef militaire », et, un peu plus tard, Questions d’histoire (1958, n° 4, p. 34) le qualifia de « chef militaire de valeur ». Ce processus aboutit à l’inclusion d’une note biographique sur Toukhatchevski dans le vol. 51 (p. 209) de ladite encyclopédie. Mais, tout en le comblant de louanges, l’ouvrage ne donnait aucun renseignement sur les circonstances de sa mort en 1937, date à laquelle il fut exécuté pour avoir prétendument comploté le démembrement de l’U.R.S.S. en faveur de l’Allemagne et du Japon. La seule référence publique à ces circonstances fut une déclaration d’Alexis Sourkov, alors secrétaire du syndicat des écrivains, au cours d’une interview au journal yougoslave Mladost (2 octobre 1957) : « Le maréchal Toukhatchevski fut tué du fait des intrigues de la Gestapo. »

Certains des coaccusés de Toukhatchevski furent également réhabilités. Eideman réapparut au volume 47 de la Grande Encyclopédie. La Lituanie soviétique (22 février 1958) ressuscita Poutna, « fils éminent du peuple lituanien. » Le maréchal Bagramian, dans le Kommounist (1958, n° 2, p. 37), rendit l’honneur à Ouborévitch et à Iakir.

Toutefois, les réhabilitations de Toukhatchevski et de ses compagnons étaient encore sujettes à caution. Dans un article ultérieur, à l’occasion du 40e anniversaire de l’Armée rouge, Bagramian omit complètement le nom de Toukhatchevski. Omission probablement non fortuite, car la nouvelle Histoire du Parti, publiée plus tard, ne le mentionnait nulle part. Vorochilov était cité à propos de la répression de la révolte de Cronstadt ; Ouborévitch et Iakir étaient également absents de la liste des héros militaires de la guerre civile (p. 280). Ainsi furent à nouveau « dé-réhabilités » Toukhatchevski et ses compagnons.

MAIS les fantômes réapparurent une fois de plus. Le volume IV de l’Histoire de la guerre civile, publié, fin 1959, par l’Institut du marxisme-léninisme, qualifiait Iakir de « capitaine renommé » et inscrivait Toukhatchevski parmi les « spécialistes militaires, les généraux et officiers de l’ancienne armée [tsariste] [qui] prouvèrent leur dévouement à la mère patrie et au peuple sur les champs de bataille de la guerre civile ». C’était un compliment équivoque à l’égard de Toukhatchevski, puisqu’il soulignait sa regrettable « origine sociale ». En 1961, 40e anniversaire de Cronstadt, Vorochilov lui-même publia un article rappelant les événements et reconnaissant le rôle joué par Toukhatchevski ; il glorifia aussi Poutna, « splendide chef militaire ».

Mais ce fut le XXIIe Congrès qui donna vraiment le branle en faveur des chefs militaires « réhabilités » et « dé-réhabilités ». Au cours du congrès, Polianski attaqua Vorochilov, l’accusant de complicité dans l’épuration militaire de 1937. Il affirma que Vorochilov, qui était au moment des faits commissaire à la Défense, craignait que sa complicité dans l’épuration ne fût découverte et pour cette raison se rangea du côté du « groupe antiparti » en 1957.

De leur côté, Chélépine et Khrouchtchev déplorèrent bruyamment le sort des victimes militaires de Staline."

Henry Shapiro, "L’URSS noircit un peu moins Staline, mais sans le réhabiliter entièrement", La Presse (Montréal), 25 mai 1965, p. 5 :

"IL SEMBLE que le nouveau régime soviétique ait décidé de pour un jugement plus équitable sur la rôle de Joseph Staline pendant la deuxième guerre mondiale que ne portait l’ex-président du conseil Nikita Khrouchtchev.

Du moins le nouveau directeur de l’Information soviétique, M. Pierre Demitchev, a-t-il laissé entendre dans sa récente conférence aux historiens, journalistes et nouvellistes de la radio qu’il y avait lieu de se montrer plus juste pour la manière dont Staline avait exercé le commandement suprême de 1941 à 1945.

C’est ce que l’on apprend d’informateurs autorisés. M. Demitchev avait convoqué ses auditeurs pour discuter des prochaines fêtes marquant le vingtième anniversaire de la victoire sur les armées nazies (9 mai 1945). Dans une réunion antérieure. M. Demitchev avait assuré à un comité d’écrivains que le régime actuel se proposait d’user de "modération" dans ses directives et d’éviter "l’ingérence administrative, l’arbitraire" en matière de culture.

On considère donc à Moscou que la nouvelle position adoptée à l’égard du maréchal Staline, mort le 5 mars 1953, est un exemple de la politique de "juste milieu" affichée par le ministère Brejnev-Kossyguine dans tous les domaines, de l’économie à la culture. Mais d’après les milieux renseignés, il ne s’agit nullement de réhabiliter Staline.

La "déstalinisation" va se poursuivre sans bruit, et sans oublier la terreur stalinienne, les fautes politiques et stratégiques commises par Staline en paix ou en guerre. D’autre part un personnage communiste fait observer : "On ne saurait oublier que Staline a joué un grand rôle dans la victoire, et nous ne devons pas lui refuser son mérite." La nouvelle orientation est une question de mesure, non un changement de principe, comme les critiques soviétiques de Staline n’ont jamais absolument nié que ce dernier eût contribué à la victoire, même s’ils lui reprochaient des fautes graves.

"Infaillibilité"

Les critiques soviétiques s’en sont pris surtout à la prétention d’infaillibilité qu’arborait le dictateur défunt ; sous le régime Khrouchtchev, on en arrivait à attribuer à Staline toutes les défaites de l’URSS.

On peut voir un exemple du nouvel effort d’impartialité dans l’entretien qu’au cours de la quinzaine le maréchal Ivan Bagramian, vice-ministre de la Défense, a accordé à la "Litteratournaïa Gazeta" (Gazette Littéraire) de Moscou. Cet officier y déclare que Staline n’était pas seul coupable de ce que le commandement soviétique n’eût pas été prévenu de l’agression nazie du 22 juin 1941. Il affirme que d’autres hauts personnages doivent partager avec Staline la responsabilité d’une faute aussi lourde de conséquences. A Moscou, on suppose que le maréchal Bagramian vise le directeur de la police politique, Laurent Beria, exécuté peu de temps après la mort de Staline ; le ministre des Affaires étrangères Vyatcheslav Molotov, tombé on disgrâce avant la mort de Staline ; le secrétaire du parti Georges Malenkov, président du conseil après la disparition de Staline mais vite déposé ; le maréchal Georges Joukov, chef d’état-major à l’époque.

Le maréchal Bagramian, tout en soulignant l’injustice qu’il y a à imputer tous les revers à Staline, ne lui en attribue pas moins de lourdes fautes stratégiques.

Comment a évolué le portrait officiel de Staline depuis le célèbre réquisitoire de Nikita Khrouchtchev au vingtième congrès du parti, en 1956 ? Voici le premier état : Staline, foncièrement bon pendant la première étape de sa carrière, se laissa ensuite corrompre par le pouvoir et commit des forfaits nuisibles et à sa patrie et au communisme. Deuxième état : Staline fut toujours dépravé, et vers la fin de sa vie dégénéra en criminel ; néanmoins il contribua à fortifier l’URSS.

D’autre part l’Historiographie soviétique n’a jamais entièrement effacé le nom de Staline comme elle oublie actuellement celui de Khrouchtchev. Mais dans l’avenir immédiat il ne faut s’attendre à aucune réhabilitation ; l’information soviétique redonnera plus d’importance à Staline, en soulignant moins ses forfaits."

"Le maréchal Bagramian affirme que Staline a su créer les conditions de la contre-attaque", Le Monde, 2 mai 1970 :

"Moscou (A.F.P.). - L’importance du rôle de Staline dans la conduite des grandes opérations de la seconde guerre mondiale a été soulignée par le maréchal Ivan Bagramian au cours d’une conférence de presse consacrée au 25e anniversaire de la victoire sur l’Allemagne hitlérienne.

"Staline avait une bonne formation militaire. Il a su créer les conditions d’une contre-attaque victorieuse", a notamment déclaré le maréchal Bagramian, qui a été l’un des plus illustres chefs militaires soviétiques de la dernière guerre.

Tout en rendant hommage aux puissances alliées de l’U.R.S.S. pour leur contribution à la victoire, le maréchal a affirmé que "c’est l’Union soviétique qui, néanmoins, a joué le principal rôle dans la défaite de l’Allemagne fasciste". C’est sur "le théâtre des opérations soviéto-allemandes, a-t-il dit, qu’ont été anéanties les principales forces de la coalition fasciste, à savoir six cent sept divisions. L’Allemagne a perdu ici dix millions d’hommes, tués, blessés et prisonniers, sur un total de treize millions six cent mille" [à titre d’exemple, sur les 90.000 militaires allemands faits prisonniers à Stalingrad, seulement 6.000 d’entre eux survivront à leur détention]."

"Un buste de Staline à Moscou", Le Monde, 23 juin 1970 :

"Moscou (A.F.P.). - La tombe de Staline va être surmontée d’un buste de l’ancien dirigeant soviétique, apprend-on à Moscou de bonne source.

Cette décision va dans le sens de la réhabilitation de Staline entreprise depuis plusieurs mois par des chefs militaires soviétiques.

C’est ainsi, notamment qu’à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la victoire sur l’Allemagne hitlérienne, le maréchal Gretchko, ministre de la défense, avait rendu hommage au génie militaire de l’ancien président de l’U.R.S.S. Quelques jours auparavant le maréchal Bagranian [Bagramian] avait excusé certaines purges décidées par Staline en affirmant qu’elles avaient contribué à une préparation efficace de la résistance de l’U.R.S.S. face à l’agression allemande.

La tombe du généralissime est en ce moment, comme celle du maréchal Vorochilov, entourée d’une palissade."

Hovhannès "Ivan" Bagramian était originaire de Gandja , en Azerbaïdjan. Dans sa jeunesse, il fut volontaire dans l’armée impériale russe (et combattit en Perse ), puis dans l’armée du régime dachnak , puis rallia les bolcheviks contre lesdits dachnaks et contribua ainsi à la soviétisation de l’Arménie. Ses premières expériences militaires l’ont probablement conduit à accepter, de manière précoce et sans problème de conscience, les violences de masse.

Officier de carrière dans l’Armée rouge, Bagramian a atteint le grade de maréchal. Commandant en chef des forces armées du district militaire de la Baltique après la Seconde Guerre mondiale, il fut à ce titre partie prenante de la répression militaire contre les partisans anticommunistes locaux ("Frères de la Forêt").

Comme dans le cas de Missak Manouchian , les nationalistes arméniens en font un "héros", en raison de son arménité ethnique et dans le but d’impressionner les naïfs, sans s’étendre sur sa relation avec le stalinisme (un aspect pourtant important).

Pour comprendre le sens des pirouettes successives de Bagramian au sujet de l’héritage stalinien, il est nécessaire de revenir à la chronologie :

1) en 1957, Khrouchtchev s’était débarrassé des staliniens du "groupe anti-Parti", puis du maréchal Joukov (qui lui faisait de l’ombre), Bagramian pouvait donc craindre une disgrâce et une mise à l’écart s’il ne jouait pas le jeu ;

2) en 1965, Brejnev décida de revaloriser le rôle de Staline dans la Seconde Guerre mondiale (dans le cadre du culte voué à la "Grande Guerre patriotique", une vaste politique commémorative visant à assurer la cohésion de la société soviétique), Bagramian saisit immédiatement l’occasion pour opérer un changement de discours ;

3) en 1970, Bagramian outrepassa la propagande officielle, en s’adonnant à une justification explicite des purges des années 30 (alors que les autorités choisissaient plutôt la discrétion sur ce sujet douloureux).

On observe donc ici un "crescendo" : des hommages à Staline de plus en plus appuyés et dithyrambiques (allant au-delà de la ligne officielle), des prises de positions en définitive plutôt inhabituelles et inattendues pour un officiel soviétique de cette époque. Ce qui correspond sans nul doute aux convictions réelles de Bagramian, convictions qui en disent long sur son fanatisme. Bagramian a fait preuve d’un manque patent de compassion envers ses collègues et camarades (torturés, avant d’être mis à mort, ainsi que leurs proches). Alors que Joukov, dans ses mémoires, ne chercha nullement à excuser les purges, et ne renia pas sa dette à l’égard de Toukhatchevski.

Sur le maréchal Toukhatchevski : Les racines de la révolte des Basmatchis

Voir également : Aux sources de l’insatiable violence stalinienne : la culture de violence clanique des Arméniens et Géorgiens

Le bolcheviste arménien Stepan Shaoumian (Stepane Chaoumian) : un ami intime de Staline et le massacreur des Azéris de Bakou

Transcaucasie (1918) : les tueries de populations azéries par les forces dachnako-bolchevistes

Comment Staline n’a pas "donné" le Karabakh à l’Azerbaïdjan

Nariman Narimanov et la question nationale sous le régime soviétique

Drastamat "Dro" Kanayan : de Staline à Hitler, parcours d’un "héros national" arménien

Histoire des Arméniens : la politique anti-azérie et pro-arménienne du régime bolcheviste

La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Les "opérations nationales" de "nettoyage" des frontières soviétiques (1935-1937)

Sud-Caucase soviétique : les déportations de divers musulmans dans les années 30 et 40

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Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


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