Accueil | Nos rubriques | Histoire

Les divergences entre les mencheviks géorgiens et les dachnaks face à l'Empire ottoman

vendredi 21 mai 2021 | par SibiryaKurdu


Paul Gentizon , La résurrection géorgienne, Paris, Ernest Leroux, 1921 :

"J’ai beaucoup connu M. Tchenkeli, l’un des meilleurs spécialistes en politique étrangère du Caucase. Il n’occupe à cette heure aucun poste officiel, mais le rôle qu’il a joué, pour l’indépendance de la Géorgie a été des plus importants ; il fut l’âme des négociations difficiles avec les Turcs et Allemands en 1918, avant la victoire alliée. Comme membre du gouvernement transcaucasien, il fut envoyé d’abord à Trébizonde à la tête d’une délégation de Géorgiens, Tatares et Arméniens, qui devait tenter d’éviter l’application des articles du traité du traité de Brest-Litowsk, concernant le Transcaucase « . La Russie n’a pas le pouvoir de traiter pour nous », disait-il aux délégués Turcs qui exigaient la reconnaissance immédiate du traité. Les pourparlers ne réussirent pas et la Diète transcaucasienne ayant rappelé la délégation, la guerre fut virtuellement ouverte avec la Turquie, et la Transcaucasie. Les troupes d’Enver Pacha occupèrent Batoum et la moitié de l’Arménie sans qu’aucune force importante ait pu leur être opposée. Les pourparlers reprennent alors à Batoum, tandis que les Turcs avançant toujours arrivent jusqu’à cinquante kilomètres de Tiflis. C’est alors que l’Allemagne cherche à jouer entre les deux partis le rôle de conciliateur ; elle voyait d’ailleurs avec inquiétude des corps de troupes turques de Mésopotamie où les Anglais dominaient cependant la situation quitter ce front pour celui du Caucase. L’Allemagne demanda donc l’arrêt de l’avance turque vers Tiflis, tandis que la désagrégation de la Transcaucasie commençait du fait de l’occupation d’une grande partie de l’Arménie et de l’attitude favorable des Tatares à l’égard des Turcs qui ne se montraient nullement empressés d’ailleurs d’obéir aux injonctions des officiers du Kaiser. La Géorgie se voit alors forcée de déclarer son indépendance tandis que l’Allemagne qui croit trouver dans sa médiation de grands avantages échelonne alors devant les troupes turques des postes de ses propres soldats avec des drapeaux allemands qui sont plantés sur les routes. Les Ottomans n’osèrent se heurter à leurs alliés et l’Allemagne sauva de cette façon la Géorgie de l’invasion turque sans qu’il y ait eu de sa part un acte de dévouement ou de charité quelconque en faveur de ce petit pays. M. Tchenketi avait conduit toutes ces négociations et il faut avouer qu’il le fit avec une habileté remarquable. Car telle fut l’heureuse destinée de la Géorgie : elle eût à disposition, en abondance, en ces heures critiques où les dangers s’amoncelaient de son côté au long de ses frontières, des hommes de caractère, de haute capacité morale et intellectuelle, et formés déjà aux luttes politiques par leur attitude d’hostilité contre le tsarisme. Une pléiade de ces hommes d’état de grande valeur, énergiques, tenace et forts du principe sacré que les petites nations aussi bien que les grandes ont droit à la vie, pénétrés de l’idée que la conservation de la nationalité n’est nullement contraire à la démocratie, surent improviser en quelques semaines une administration, et organiser en quelques mois leur peuple en un état libre, indépendant, donnant dès la première heure des preuves irrécusables de sa vitalité." (p. 179-182)

Michael A. Reynolds, Shattering Empires : The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires 1908-1918, New York, Cambridge University Press, 2011 :

"Les politiciens arméniens et géorgiens ont également approché les Ottomans de manière confidentielle. Le maire de Tiflis, fondateur du Conseil national arménien, et dachnak Aleksandr Khatissian a proposé au chef de la délégation ottomane, le ministre de la Marine Hüseyin Rauf Bey (Orbay) , qu’en échange de l’autorisation à quelque 400 000 réfugiés arméniens [chiffre absurde ] de regagner leurs foyers en Anatolie orientale , les délégués arméniens de Trabzon se prononceraient en faveur de la restauration de Kars , Ardahan et Batoumi à l’Empire ottoman. Le ministre des Affaires étrangères transcaucasien et socialiste géorgien Akaki Tchkhenkeli a confié à Rauf qu’il considérait les Arméniens comme un "élément nuisible". Il a expliqué qu’il avait soutenu l’appel à une Arménie ottomane autonome uniquement pour empêcher les Arméniens de semer l’anarchie à l’intérieur de la Transcaucasie. Ils collaboraient déjà avec les Britanniques et ne pouvaient être contrôlés que si les Géorgiens et les Turcs du Caucase coopéraient. Rauf écoutait consciencieusement ces conversations et notait ces fractures internes." (p. 200-201)

"L’inquiétude de Vehib au sujet d’une alliance géorgienne-arménienne était infondée. Alors que les Arméniens menaient leur dernier combat, les Géorgiens les ont abandonnés. A Tiflis, Noï Jordaniia a réprimandé Khatissian, lui disant que les Arméniens s’étaient plongés dans le malheur par leurs propres actions et l’avertissant que leur insistance à s’opposer aux Ottomans mettait en danger les Géorgiens. "Nous ne pouvons pas nous noyer avec vous", a-t-il dit à Khatissian. La Géorgie suivrait sa propre voie, se séparerait de la fédération et se sauverait en acceptant la protection allemande. Le lendemain, le Seim s’est dissous. Les membres arméniens et azéris sont sortis de la salle tandis que les Géorgiens sont restés derrière. Les drapeaux rouges de la révolution ont été abaissés, le drapeau géorgien a été déployé et l’indépendance a été déclarée. Remarquablement, l’acte d’indépendance des Géorgiens a dénié tout rôle actif dans l’accession à l’indépendance. Son langage était triste et non festif. Le nouveau gouvernement ne s’est pas attribué le mérite de l’indépendance de la Géorgie, mais a jeté le blâme sur l’incapacité de la Russie à remplir son obligation de protéger la Géorgie. La Fédération transcaucasienne n’était plus.

Lorsque le Conseil national arménien a reçu la nouvelle de la rupture de la Géorgie, il a immédiatement accusé les mencheviks géorgiens de trahison mais, au-delà de cela, le Conseil est resté paralysé, incapable de tracer une voie. Il incombait au Dachnaktsoutioun d’insister pour que le Conseil proclame l’indépendance de l’Arménie et gouverne en tant que gouvernement dictatorial. " (p. 212)

Alp Yenen, The Young Turk Aftermath : Making Sense of Transnational Contentious Politics at the End of the Ottoman Empire, 1918-1922 (thèse de doctorat), Université de Bâle, 2016 :

"Au printemps 1919, Talat se rendit avec Nesim Mazelyah à une conférence de l’Internationale socialiste à Amsterdam, où il eut une entrevue avec le secrétaire général de la conférence, le socialiste belge Camille Huysmans. « J’ai expliqué la question arménienne , du mieux que je pouvais » (Ermeni mes’elesini dilim döndüğü kadar anlattım), écrivit Talat plus tard dans une lettre. Talat a également raconté à Huysmans l’histoire des interventions des grandes puissances dans l’Empire ottoman , ayant l’impression de l’avoir convaincu. Huysmans a conseillé aux Jeunes-Turcs de s’engager dans des activités de propagande plus sérieuses, car personne ne connaissait leur version de l’histoire. Huysmans a dit : « Personne ne donne le sein à un enfant qui ne pleure pas. »

Cette entrevue avec Huysmans est identifiée comme le début de leurs activités de propagande. Après cela, Talat Pacha a commencé à écrire ses mémoires. Pendant ce temps, Cavid Bey , qui a trouvé refuge à Berne , a tenté de représenter la Turquie au Congrès de l’Internationale socialiste à Berne, mais s’est vu refuser l’accès. A sa place, Talat a demandé au représentant géorgien et ancien ministre des Affaires étrangères, Akaki Tchkhenkeli, de défendre la cause turque contre les accusations arméniennes. " (p. 134-135)

Voir également : La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Le nationalisme turc et le panturquisme sont-ils les motifs des massacres et des déportations d’Arméniens (1915) ?

La Turquie ottomane et la Première Guerre mondiale (1) : un point de vue géorgien

Première Guerre mondiale : l’élément arménien dans la perspective nationaliste géorgienne

Transcaucasie (1918) : les tueries de populations azéries par les forces dachnako-bolchevistes

L’occupation-annexion ottomane de Batoum (1918)

Les relations turco-arméniennes dans le contexte de la nouvelle donne du bolchevisme

Le tournant "panturquiste" de 1918 ? Un "répit" pour les Arméniens La première République d’Azerbaïdjan et la question arménienne

La rivalité germano-ottomane dans le Caucase (1918) Le soutien allemand au nationalisme grand-géorgien (1918)

Le général Otto von Lossow et les Arméniens

Les tentatives de rapprochement turco-arménien en 1918

Le gouvernement de Talat Paşa (Talat Pacha) et la reconnaissance de la République d’Arménie (1918)

Le conflit entre les premières Républiques d’Arménie et de Géorgie

Le sabotage de l’unité caucasienne par les nationalistes grand-arméniens

L’analyse des divergences arméno-géorgiennes par Simon Vratsian

Les tractations d’Issahakian (représentant nationaliste arménien de l’Union arméno-géorgienne) avec le régime fasciste italien au moment de la crise éthiopienne (1935)


Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


Nombre de visite 169