dimanche 26 septembre 2021
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Le général Hans von Seeckt et les Arméniens

lundi 10 mai 2021 | par SibiryaKurdu


Le général Hans von Seeckt et les Arméniens

Johann Heinrich von Bernstorff (ambassadeur allemand à Istanbul), rapport au ministère des Affaires étrangères allemand, 10 février 1918, DuA Dok. 368 (re. gk.) :

"Réponse au télégramme n° 194

J’ai déjà émis à plusieurs reprises des instructions dans l’esprit de Votre Excellence, le général v. Seeckt [chef d’état-major de l’armée ottomane] a demandé en particulier de s’assurer qu’Enver Pacha n’ordonne pas de représailles [militaires] à un moment sans surveillance [cette appréhension allemande est à remettre dans le contexte de la nouvelle vague d’exactions arméniennes sur les populations musulmanes en Anatolie orientale (à l’occasion de la chute du tsarisme et de la décomposition de l’armée russe) : une réalité bien connue des Austro-Allemands]. J’attirerai également et vigoureusement l’attention de Halil [Bey] sur les conséquences possibles. Cependant, je considère que dans ce pays, un seul homme a une réelle autorité, à savoir Talaat Pacha , et qu’il convient donc, en conséquence, de traiter avec lui, avant qu’il ne quitte Brest ou Berlin.

Incidemment, la nouvelle de l’occupation turque d’Ersindjan était prématurée. On dit que des bandes arméniennes puissamment armées sont là, tandis que les Turcs n’ont jusqu’à présent occupé que Kelkit."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/ArmGenDE.nsf/0/F78E95D10967DE07C1256AD70039C446

Michael A. Reynolds, Shattering Empires : The Clash and Collapse of the Ottoman and Russian Empires 1908-1918, New York, Cambridge University Press, 2011, p. 216-217 :

"Tandis que les unités ottomanes pénétraient à l’intérieur du Caucase, les relations ottomanes allemandes devinrent conflictuelles. Les 8 et 9 juin [1918], Ludendorff et le chef de l’état-major allemand Paul von Hindenburg ont vivement averti Enver de retirer ses forces dans le Caucase derrière les frontières établies à Brest-Litovsk et de les détourner vers la Mésopotamie et le nord de l’Iran à la place. La découverte par les Ottomans de soldats allemands à la gare de Karakilise après sa capture des mains des Arméniens a apparemment confirmé les soupçons ottomans sur la perfidie allemande. La crise des relations germano-ottomanes a atteint son paroxysme le 10 juin, lorsque des unités ottomanes se déplaçant pour prendre le contrôle de la voie ferrée ont rencontré un détachement allemand, cette fois à l’extérieur d’Aleksandropol. Vehib avait autorisé ses hommes à utiliser la force contre toute opposition allemande, et les Ottomans ont donc engagé le détachement dans une fusillade et ont pris un certain nombre de prisonniers. Le quartier général allemand a répondu en menaçant de retirer tout son personnel de l’Empire ottoman si les Ottomans ne faisaient pas libérer immédiatement les prisonniers et arrêter l’avancée vers la Géorgie.

Enver a répondu à Hindenburg et Ludendorff en rejetant leurs plaintes comme étant sans fondement et en menaçant de démissionner. Il a ensuite apaisé Berlin en relevant Vehib et en le rappelant à Istanbul. La tactique d’Enver a fonctionné. Le haut commandement allemand a modéré ses critiques et a chargé le général Hans von Seeckt, à Batoumi , de travailler pour la réconciliation. Les tensions, cependant, sont demeurées. L’encouragement allemand à l’immixtion géorgienne dans le transport des hommes et des fournitures le long du chemin de fer transcaucasien, la nouvelle des Allemands menant une propagande anti-ottomane à Bakou et la découverte de cartes montrant des plans de déploiement de troupes allemandes à Bakou renforçaient la méfiance ottomane envers l’Allemagne. Enver a remplacé Vehib, en tant que commandant du groupe des armées de l’Est, par Halil Pacha [son oncle] et lui a ordonné de prendre Bakou, puis de basculer vers le Sud pour envelopper les Britanniques à Bassorah."

Hans von Seeckt, rapport à Paul von Hindenburg (chef d’état-major de l’armée en campagne), 30 juillet 1918, DE/PA-AA/R 11054 :

"Secret !

Votre Excellence peut voir sur la carte ci-jointe les mesures prises jusqu’ici par la partie anglaise en Perse. Leur objectif, la mise en place d’un front opérationnel cohérent depuis la Perse via les troupes tchéco-slovaques de Recht-Enzeli-Bakou-Volga, dans la région de Murmur, doit déjà être considéré comme atteint. La nouvelle que Tabriz et même Djoulfa sont également occupés par l’ennemi se précise, mais n’a pas encore été confirmée. Jusqu’à présent, il n’a pas encore été possible de rassembler des forces turques suffisamment importantes en Perse pour mettre un terme à l’avancée britannique. La désobéissance de Vehib Pacha, qui frôlait la haute trahison, et l’indécision ou l’incapacité d’Enver à prendre des mesures à temps contre lui étaient responsables de cet échec irréparable. Il m’est reproché de ne pas avoir réussi à me débarrasser de Vehib plus tôt. J’ai fait tout mon possible pour y parvenir. Le changement de commandement a entraîné un nouveau retard. Le nouveau commandant en chef n’est arrivé à Batoum que le 28 juillet : j’escompte une amélioration de sa part et de l’état-major allemand. Dans l’intervalle, le commandant par intérim, Essad Pacha [frère de Vehip], ne prit les mesures initiales qu’à contrecœur et sous une pression constante. En tant que chef de la 3e armée, il ne pensait qu’à lui-même et à sa propre armée - une situation, qui est, malheureusement, presque une évidence ici -, qu’il essayait de maintenir aussi importante que possible. De plus, les idées de Vehib ont continué à avoir un effet sur lui.

La troisième raison de retarder l’opération, qui existe malheureusement encore aujourd’hui, est le refus d’utiliser le train. Malgré les ordres de Votre Excellence, aucun transport de troupes ne sera accepté du général von Kress. Toutes mes tentatives pour le convaincre de cette nécessité ont échoué. Les considérations politiques ont prévalu sur les nécessités militaires évidentes. Des semaines passent et des questions et des remontrances se succèdent. Loin de moi l’idée de ne pas reconnaître que les Turcs sont responsables de ces retards, mais je ne pense pas que l’important maintenant soit de trancher la question de la culpabilité, mais de parvenir à quelque chose qui soit dans l’intérêt général. Si une politique hostile doit être menée contre les Turcs en Géorgie et en Azerbaïdjan, l’opération en Perse est impossible. Je dois donc demander à nouveau à Votre Excellence d’autoriser l’ouverture du chemin de fer.

Les Arméniens sont un maillon important du front ennemi. Bakou est entre leurs mains, d’après les dernières nouvelles. Le lien entre les Arméniens et les Anglais est évident [l’analyse de Seeckt était tout à fait juste : les dachnaks de Bakou avaient alors rompu avec les bolcheviks locaux , collaboraient avec la Dictature centro-caspienne (anti-bolcheviste) et bientôt avec le corps expéditionnaire britannique du général Dunsterville ; or, l’entente germano-bolchevique n’était pas seulement dirigée contre la progression de l’armée ottomane dans le Caucase, mais également contre les visées anglaises et contre les Russes blancs du général Alexeïev]. En ce moment, nous ne devons pas nous occuper des Arméniens, nous devons les considérer comme des ennemis. Il est impossible de s’allier aux Turcs et de défendre les Arméniens. Je suis convaincu que toute considération, chrétienne, sentimentale et politique, doit disparaître devant la dure mais évidente nécessité de la guerre [d’autant que, depuis 1905, les dachnaks avaient pour habitude de massacrer les populations civiles azéries , qu’ils comparaient aux Vendéens ...].

S’il s’avère que les Arméniens sont maîtres de Bakou, alors toute perspective de négocier avec nous la possession de la région et de ses ressources naturelles disparaîtra. Puisque nous ne sommes pas en mesure d’envoyer des troupes allemandes plus importantes dans le Caucase, il ne reste plus qu’à laisser les mains libres aux Turcs en Azerbaïdjan et à se limiter à des concessions économiques. Je pense qu’une décision de Votre Excellence dans ce sens est urgente, tout comme la décision d’utiliser le chemin de fer. Sinon, nos chances de percer le front hostile de l’Est, à un point qui est encore faible aujourd’hui, seront réduites."

Source : http://www.armenocide.net/armenocide/ArmGenDE.nsf/$$AllDocs-de/1918-07-30-DE-002

Alp Yenen, The Young Turk Aftermath : Making Sense of Transnational Contentious Politics at the End of the Ottoman Empire, 1918-1922 (thèse de doctorat), Université de Bâle, 2016, p. 378 :

"Il vaut la peine de rappeler la liste des participants éminents pour comprendre la prétention représentative des funérailles [de Talat] et des réseaux de pouvoir dans lesquels Talat Pacha a été intégré. Le président du Reich Friedrich Ebert [SPD], le chancelier Konstantin Fehrenbach [Zentrum] et le ministre de la Justice Rudolf Heinze [DVP] ont envoyé des représentants officiels. Le kaiser Guillaume II en exil était représenté par son chambellan, l’hofmarschall Graf Oskar von Platen-Hallermund. De l’Auswärtiges Amt, de nombreux responsables étaient présents à la cérémonie, dont Albrecht Graf von Bernstorff [membre du DDP, futur martyr de la résistance allemande anti-nazie (cercle Solf)] et Wipert von Blücher [qui ne sera jamais membre du NSDAP malgré son maintien dans le corps diplomatique], ainsi que les anciens ministres des Affaires étrangères Arthur Zimmermann et Richard von Kühlmann. La couronne funéraire qu’Ernst Jäckh plaça près du cercueil faisait écho à la devise allemande officielle : « Un grand homme d’Etat et un ami fidèle ». Parmi les militaires, il y avait Hans von Seeckt [nationaliste de tendance modérée et libérale, guère apprécié des nationaux-socialistes], Friedrich Kress von Kressenstein , Otto von Lossow et probablement quelques autres. Certains des officiers allemands portaient leurs uniformes militaires ottomans en signe de loyauté. Les ambassadeurs suisse et italien ont également assisté à la cérémonie. D’autres, qui n’ont pas pu y assister en personne, ont envoyé des télégrammes de condoléances, y compris le général Ludendorff. "

Sur le général Seeckt : Les relations entre Hans von Seeckt et Enver Paşa (Enver Pacha)

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Sur Enver Paşa et sa faction : Enver Paşa (Enver Pacha) et les Arméniens

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Le général Otto von Lossow et les Arméniens

Le comte Johann Heinrich von Bernstorff et les Arméniens

Mémoires de guerre : les contradictions entre le général Ludendorff et le maréchal Hindenburg


Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


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