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Le faux débat sur la question arménienne

lundi 23 janvier 2012 | par Zaman France


PAR JEAN-MICHEL CROS

L’obstination électoraliste de la classe politique française à propos de la loi sur les événements de 1915 démontre la posture foncièrement communautariste des responsables français. Pour Jean-Michel Cros, diplômé en sciences politiques et chercheur sur l’islam contemporain, cette attitude prouve également que « la gauche est incapable de construire un discours alternatif à celui de l’UMP sur l’islam et sur la Turquie en particulier ».

Je voudrais placer sous le projecteur quelques aspects des débats du 22 décembre dernier pour mieux les éclairer. Après l’échec de la proposition de loi de 2006, l’affaire semble avoir été soigneusement préparée. Signalons qu’un seul député alsacien du groupe France-Turquie, Jean-Philippe Maurer, prendra la parole pour s’y opposer. Que nous révèle-t-elle au-delà de son objet affiché ? Tout d’abord qu’il y a un bon et un mauvais communautarisme. Un « bon » communautarisme, à qui, selon François Rochebloine (Nouveau Centre), la loi apportera : « Satisfaction en effet de voir aboutir une revendication légitime exprimée depuis longtemps par la communauté des Français d’origine arménienne […] ». D’après Henri Jibrayel (PS), « dès 1927, ils [les Arméniens] construisent, dans chacun de ces quartiers, des maisons, mais surtout des écoles et des églises, qui permettent de recréer symboliquement un bout d’Arménie ». Il est évident que le mauvais communautarisme est musulman. Sur la forme, la proposition de loi a été discutée devant un hémicycle quasi vide, introduisant le débat comme par effraction : c’est une méthode de cambrioleur de la République, de même que la reprise de ce sujet tous les cinq ans qui fait des Turcs et des Arméniens de France non pas des citoyens, mais de simples enjeux du débat électoral. Elle révèle les obsessions anti-turques du gouvernement : aucun autre pays que la Turquie ne fait l’objet d’une telle attention, alors qu’il y aurait tant à dire chez nous, comme le massacre de manifestants algériens le 17 octobre 1961.

La puissance des lobbies

Si l’on avait vraiment le courage que l’on proclame et si l’on croyait vraiment aux principes brandis, on condamnerait aussi les massacres des Indiens d’Amérique. Le silence sur ce sujet, comme sur celui des Tziganes, permet de mesurer la sincérité des principes et du courage affichés. Elle révèle la puissance des lobbies : il a été dit que la politique de la France ne pouvait être dictée à Ankara. Doit-elle être pour autant dictée à Erevan ? Que nous dit Valérie Boyer (UMP) ? « Il s’agissait d’ailleurs d’une promesse que le Président de la République avait faite lors de son dernier voyage en Arménie ». Et puisque l’on a souvent parlé de courage, comparons celui de Nicolas Sarkozy, appelant à la reconnaissance du génocide arménien en Arménie, avec celui de François Mitterrand, appelant à la reconnaissance d’Israël depuis les territoires palestiniens et à celle de la Palestine depuis Israël. Elle révèle la méconnaissance des positions et de l’histoire turques. Ainsi, Renaud Muselier (UMP), ne maîtrise même pas le vocabulaire de base lorsqu’il parle du « jeune gouvernement turc » au lieu du gouvernement « Jeune-Turc » ; les arguments évoqués sont d’ailleurs tous des arguments à charge, souvent tirés du fameux « livre blanc ». Aucun témoin favorable n’est jamais cité. Elle révèle la superficialité des analyses : François Pupponi (PS) aurait voulu traiter également de la question kurde et de celles des autres minorités. L’esprit du traité de Sèvres n’est pas loin. Ce qui est important ici, c’est que personne n’aborde sur ce sujet la question de la composition des brigades « hamidié », qui mériterait pourtant attention. Patrick Devedjian (UMP) est plus subtil : « Je le dis aussi parce qu’on l’ignore souvent : le génocide arménien a été reconnu en 1919 par le gouvernement démocratique de Ferid Pacha — avant Atatürk et après les Jeunes-Turcs — et a donné lieu à des jugements de la cour martiale de Constantinople qui a condamné à mort les auteurs du génocide. »

Le complexe ottoman de Sarkozy

Il est clair que c’est la République laïque qui, à la différence du gouvernement ottoman, a mis le « black out » sur cette question et, autre oubli assourdissant, c’est Abdullah Gül, qualifié « d’islamiste » dans ce pays-ci, qui le premier a proposé de créer une commission mixte d’historiens, déclarant se ranger à l’avance aux conclusions de cette commission, que l’Arménie n’a jamais voulu constituer. Il semble que cette image grimaçante de la laïcité que nous renvoient ces faits soit trop insupportable pour être évoquée aux débats. Qu’en penser finalement ? Outre les problèmes juridiques que soulève ce texte, politiquement, il n’est pas indifférent de souligner que la proposition de loi émane d’un parti qui chasse une fois de plus sur les terres de l’extrême droite et se lance dans la course au communautarisme qu’il prétend combattre. Personne ne peut croire sérieusement que le fond de l’affaire soit la reconnaissance du génocide arménien, lorsque la question n’est posée, depuis des années, qu’avant une échéance électorale. La référence au soutien présidentiel pose aussi problème : comment expliquer l’opposition irrationnelle de Nicolas Sarkozy à la Turquie, sinon par des raisons psychologiques, qui tiennent sans doute à un aspect non assumé de son ascendance, venant de la Salonique ottomane ? Politiquement, toujours et enfin, ce débat est intéressant dans la mesure où il montre à quel point la gauche est incapable de construire un discours alternatif à celui de l’UMP sur l’islam en général et sur la Turquie en particulier, et donc d’offrir un vote alternatif. Prenant les mots pour les idées, confondant les laïcités turque et française, elle a beau condamner l’électoralisme de la majorité, ses présupposés l’empêchent de produire une réflexion innovante en rupture avec le politiquement correct. C’est sans doute le plus grave dans l’optique des prochaines échéances électorales.

Lien/Source : Zaman France



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