mercredi 30 novembre 2022

L’Afrique du Nord renoue avec son héritage ottoman

Publié le | par Hakan | Nombre de visite : 729 |
L'Afrique du Nord renoue avec son héritage ottoman

Alors que Ankara et ses voisins arabes viennent de décider de créer une zone de libre-échange, qui devrait s’étendre jusqu’au Maroc, la Turquie refait son apparition dans le monde arabe, en prenant également position dans les dossiers sensibles du Moyen-Orient. Ce rapprochement permet aux populations d’Afrique du Nord de redécouvrir aujourd’hui un héritage ottoman parfois oublié.

Ces dernières années, la Turquie et les pays arabes semblent renouer avec leur passé commun. La domination historique du Maghreb par l’Empire ottoman, quelque peu oubliée du fait de la colonisation française, a en effet lié les deux régions du 16e au 19e siècle. Et il s’agit là d’un des multiples liens qui unissait les destins turc et arabe. Aujourd’hui, la Turquie s’unit aux pays du Proche-Orient et le rapprochement avec les Palestiniens est bien perçu au Maghreb, une région où les nerfs sont à vif quant à la question israélo-palestinienne. « Aujourd’hui, les peuples maghrébins, perçoivent la Turquie d’un autre œil, grâce notamment aux positions de ce pays envers la cause palestinienne et ce qui s’est passé pour la flotte de la liberté » indique Hafedh Hamza, enseignant à la faculté des Sciences de Tunis, issu d’une famille d’origine ottomane de Metline, (petite ville côtière du nord-est de la Tunisie). Etre descendant de Turcs en Tunisie est d’ailleurs plutôt un signe de fierté. Ces derniers ont repoussés les Espagnols hors des frontières maghrébines et l’Empire ottoman a sauvé les pays du Maghreb de l’occupation espagnole (1534-1574). Selon Hafedh, « beaucoup de coutumes et de traditions en relation avec ce peuple ont persisté du moins à Metline ». Parmi celles-ci la broderie artisanale ou encore la pratique consistant à « verser un seau ou un bocal d’eau derrière un fils qui part à l’étranger ». Les habitants de Metzine, de Bizerte et de Ghar El Melh prénomment également souvent leurs filles « Turkiya », en référence à la Turquie, et leurs fils « Mostari », en référence à la ville ottomane bosniaque de Mostar. En Algérie c’est avec la même fierté que l’on parle de l’Empire ottoman et des Turcs actuels. « Mon premier ancêtre vient de Turquie », s’exclame Faïza Antri-Bouzar, créatrice de bijoux et de prêt à porter féminin, qui pense que « les vrais algérois ont préservé la culture et les traditions du peuple ottoman. ». S’inspirant d’anciens vêtements traditionnels pour ses créations, la jeune femme ajoute, le sourire aux lèvres, « je suis une battante et je pense avoir hérité de quelques gênes de guerriers turcs ». Tout comme la Tunisie, l’Algérie conserve le souvenir d’un peuple libérateur, que la position actuelle de la Turquie au Proche-Orient vient raviver.

Une solidarité croissante avec les pays musulmans

La Turquie s’est rangée tout récemment au côté des Palestiniens lorsque les Turcs ont pris leurs distances avec leurs alliés israéliens, du fait de l’enlisement du processus de paix et de l’échec d’Oslo. Ankara a décidé de ne plus rester neutre tant les tensions sont grandes dans la région. De ce fait, la Turquie s’est rapprochée des pays arabes sunnites (Syrie, Arabie, Égypte…), afin de trouver une solution régionale pour stabiliser la situation. En 2005, lors de la campagne du référendum européen, plusieurs pays d’Europe occidentale ont réclamé que la Turquie n’intègre pas l’Union européenne. Un des effets a donc été de mécaniquement pousser la Turquie à chercher d’autres alliances. De plus en plus perçue comme étant une grande puissance musulmane, la Turquie s’est donc, pour des raisons géopolitiques et économiques, rapproché du principal facteur d’union des pays musulmans, la « cause palestinienne ». Les échanges entre commerçants et hommes d’affaires arabes et turcs se sont améliorés, au même titre que ceux des militaires et des responsables politiques.

Cependant, les peuples arabes ont de nombreux problèmes internes à régler et n’ont que peu de temps à consacrer à leurs relations avec la Turquie. « Des liens solidaires entre des rameaux de ces peuples sont peut-être plus fructueux à la Mecque, lors des pèlerinages, ou en Europe où vivent des communautés immigrées du Maghreb et de Turquie. », constate Pierre Vermeren, historien du Maghreb contemporain à la Sorbonne (Paris I). Mais le barrage de la langue, et une démocratie quasi inexistante dans certains pays arabes, séparent encore ces peuples.

Une période conflictuelle

Malgré les barrières qui demeurent, les relations arabo turques se sont fortement améliorées depuis 2003, période où les rapports étaient plus conflictuels. L’affaiblissement des liens entre la Turquie kémaliste et les Etats arabes créés après le démantèlement de l’Empire ottoman s’explique par de nombreuses raisons. « Le nationalisme arabe, soutenu par les Anglais et les Français, a affaibli et fait éclater de l’intérieur l’Empire ottoman » rappelle Pierre Vermeren qui ajoute que « les Turcs en ont voulu aux Arabes d’être instrumentalisés par les puissances coloniales, d’autant qu’ils ont repris le contrôle des lieux saints ». « Ensuite, la révolution kémaliste a occasionné le démantèlement du Khalifat, l’abandon de l’écriture arabe, la laïcité, la modernisation constitutionnelle sur le modèle européen » complète l’historien pour expliquer une révolution qui n’a pas été comprise ni par les oulémas arabes et ni par une large partie de l’opinion arabe. Ainsi, après son intégration dans l’Otan en 1949, la Turquie est considérée comme faisant partie du camp occidental. La position turque face au conflit israélo-palestinien finit un divorce déjà amorcé entre Turcs et Arabes. Ce n’est qu’au début des années 2000 et face à la politique étrangère occidentale, que la situation change. La Turquie s’oppose à la guerre en Irak. « L’armée turque prend conscience que le démantèlement de l’Irak relance la question kurde. L’affaiblissement de Saddam Hussein, la protection du Kurdistan irakien, puis dix ans plus tard, la fin programmée du raïs irakien (guerre de 2003), ne peuvent qu’indisposer le pouvoir et les militaires turcs », rajoute Pierre Vermeren. La Turquie, ne facilitant pas le survol de son territoire pour les avions allant bombarder l’Irak, amorce alors une politique qui se veut nouvelle envers son voisin arabe.

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