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Gueorgui Tchitchérine, la Turquie et les Arméniens

jeudi 27 mai 2021 | par SibiryaKurdu


Gueorgui Tchitchérine (commissaire du peuple aux Affaires étrangères, communication adressée à l’office des Affaires étrangères allemand, 14 avril 1918, source : Correspondance d’Orient, n° 188, 25 avril 1918, p. 244 :

"L’attaque des armées turques sur le front du Caucase est accompagnée d’une extermination en masse de la population arménienne [allégation de circonstance qui ne concorde pas avec le rapport des Américains Niles et Sutherland (1919), ni avec celui de l’officier britannique Edward W. C. Noel (même année)]. La population pacifique, femmes et enfants, est massacrée par milliers et les biens sont dispersés par le feu et par le vol [outre que même les combattants/bandits arméniens n’ont pas été systématiquement exécutés une fois capturés, les massacres dont furent victimes les populations musulmanes sont confirmés à la fois par les sources ottomanes , azerbaïdjanaises , austro -allemandes , anglo-américaines et... russes ].

Conformément au traité que nous avons été contraints de signer à Brest-Litovsk, le sort de la population des provinces d’Ardahan, de Kars et de Batoum devait être réglé par la volonté de la population elle-même.

Les événements qui viennent de se dérouler dans ces pays prouvent que la politique de destruction des peuples arméniens, qui durait depuis des années, est poursuivie en ce moment par les Turcs.

La responsabilité des cruautés que subit la population de l’Arménie dans les provinces occupées par les armées turques retombe sur le gouvernement allemand.

C’est avec son aide directe que la Turquie s’est adjugée ces provinces."

Stéphane Yerasimos , "Caucase, la grande mêlée (1914-1921)", Hérodote, n° 54-55, 4e trimestre 1989, p. 183-184 :

"Il semble pendant un moment que l’expansion soviétique va submerger tout le Caucase. Une insurrection communiste éclate le 1er mai [1920] en Arménie et le 18 la flotte soviétique occupe Enzeli, dernier port britannique sur la Caspienne. Mais la situation est rapidement rétablie en Arménie où Alexandropol est repris aux insurgés le 15 mai. Une délégation arménienne arrive à Moscou le 22 en vue des négociations pour une paix soviéto-arménienne.

Quelques jours plus tôt, le 16, Halil Pacha arrive également à Moscou en tant que premier envoyé officieux d’Ankara. Il rencontre aussitôt Tchitcherine et son adjoint Karahan , ainsi que le commissaire à la Guerre Kamenev. Il est décidé d’envoyer en Anatolie comme première livraison un million de livres-or, 60 000 fusils et cent millions de cartouches. Sur ce, arrive à Moscou le courrier portant la lettre de Mustafa Kemal du 26 avril. Tchitcherine s’inquiète de la proposition turque d’attaquer l’Arménie, au moment où l’on promettait à Moscou à la délégation arménienne de lui obtenir les provinces de Van et Bitlis si le gouvernement dachnak acceptait de renoncer au rêve de la Grande Arménie des six provinces et de rompre avec l’Entente. La réponse faite par Tchitcherine à Mustafa Kemal ne mentionne pourtant pas ce point délicat et se contente d’offrir la médiation soviétique pour résoudre le différend turco-arménien.

Cette réponse est reçue à Ankara le 12 juin. Mustafa Kemal accepte de soumettre la question à la médiation soviétique et de retarder l’attaque contre l’Arménie sollicitée par l’armée d’Erzeroum. En même temps, une délégation turque part pour Moscou, mais les Arméniens ne l’autorisent pas à traverser leur territoire et elle doit s’embarquer sur la mer Noire.

La question d’ouverture de la route retarde également le départ du premier convoi d’aide soviétique, qui doit être acheminé par Halil Pacha. La situation au sud du Caucase est encore extrêmement confuse. A la mi-mai, une révolte éclate à Gandja, fief des grands propriétaires fonciers, contre le gouvernement soviétique. A sa tête, on trouve encore Nuri Pacha. La révolte est réprimée grâce, apparemment, aux troupes arméniennes de la république soviétique [d’Azerbaïdjan], et les insurgés s’enfuient au Karabagh. Ainsi, les contre-révolutionnaires azéris deviennent un obstacle supplémentaire à la jonction turco-soviétique."

Serge Afanasyan, L’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie : de l’indépendance à l’instauration du pouvoir soviétique (1917-1923), Paris, L’Harmattan, 1981, p. 115 :

"Sur l’invitation de Tchitcherine, une délégation arménienne, conduite par l’écrivain Lévon Chanth accompagné des deux députés Terterian et Zarafian, part début mai et arrive le 22 [mai 1920] à Moscou. Malgré la répression exercée par les dachnaks après l’insurrection de mai, les pourparlers préliminaires engagés avec Karakhan se déroulent favorablement. Le 10 juin, Chanth informe son gouvernement que les Soviets reconnaissent l’indépendance de l’Arménie dans ses frontières de 1914 ; ils sont prêts à servir de médiateurs entre la Turquie kémaliste et l’Arménie pour l’attribution à cette dernière d’une partie de ses provinces occidentales."

Alp Yenen, The Young Turk Aftermath : Making Sense of Transnational Contentious Politics at the End of the Ottoman Empire, 1918-1922 (thèse de doctorat), Université de Bâle, 2016, p. 238 :

"(...) Cemal Pacha a rencontré [en juin 1920, peu après l’arrivée de Halil Paşa] le directeur de la branche orientale du Comité des affaires étrangères [soviétique]. Selon la proposition que Cemal a faite aux bolcheviks, Halil Pacha devait diriger le mouvement révolutionnaire iranien, Cemal lui-même dirigerait les mouvements révolutionnaires afghan et indien , et Enver Pacha , une fois arrivé à Moscou, commanderait ces mouvements depuis le quartier général de Moscou. Tandis que les dirigeants fugitifs du CUP géreraient ces insurrections à l’étranger , Mustafa Kemal Pacha dirigerait le mouvement en Anatolie, en Syrie, en Irak et en Egypte depuis Ankara. En pourparlers avec Radek, Tchitcherine et Karahan, Cemal a pu les convaincre de soutenir son expédition en Afghanistan. "

C. Tchitcherine, "La Politique extérieure des deux Internationales", Bulletin Communiste, n° 16, 1er juillet 1920, p. 4-7 :

"La politique extérieure de l’Internationale Jaune [la IIe Internationale] et celle de l’Internationale communiste [la IIIe Internationale] se distinguent du tout au tout. Autant cette dernière est claire et précise, autant celle de l’Internationale de Berne-Lucerne est confuse et, au fond, dépourvue de principes. Elle n’a pour but, en somme, que d’apporter des correctifs partiels à la politique extérieure des grandes puissances victorieuses. C’est une politique de petits rapiéçages des confections impérialistes de l’Entente. A Berne, à Lucerne, dans les démarches des commissions élues à ces congrès, dans les déclarations parlementaires des fractions participantes, nous avons devant nous tout un programme de petits rapiéçages. On fait passer sous la loupe tontes les diverses questions, grandes et petites, agitées par la diplomatie officielle, celles du Sleswig, de Memel, du Tyrol, de la Syrie, de la Géorgie, celles qui concernant cette kyrielle de grandes et petites républiques nouvellement nées ; mais dans toutes ces questions le rôle de l’Internationale Jaune se borne à appuyer les décisions des grandes puissances ou à y proposer certains correctifs de détail, capables de rendre un peu moins odieux leur système politique et d’en estomper dans une certaine mesure le caractère trop évident de rapine. Pour la Ligue des Nations que l’Internationale Jaune glorifie, cette dernière ne réclame que des amendements partiels. Pour le Traité de Versailles elle ne demande que certaines corrections, en laissant subsister la cession des mines de la Sarre à la France et la contribution imposée à l’Allemagne. Elle exprime en même temps le vœu que l’Allemagne soit autorisée a garder ses colonies. Sa prémisse perpétuelle est l’idée de la possibilité d’aboutir à toutes les améliorations désirables par voie d’accords avec les gouvernements. Les politiciens de l’Internationale Jaune, comme des laquais obséquieux, courent après la diplomatie officielle pour lui brosser ses habits et lui donner un air plus présentable. Dans son essence la politique extérieure de l’Internationale Jaune consiste à se mettre au service du système diplomatique des grandes puissances dont elle ne critique que des détails, en créant l’illusion que les gouvernements actuels seraient capables de mener une politique extérieure répondant aux intérêts des masses. En fait cette politique de l’Internationale Jaune ne peut que favoriser la consolidation du système politique actuel, augmenter son autorité aux yeux des masses et retarder le moment de sa faillite historique.

Or, la politique extérieure de l’Internationale Jaune est dans son essence la continuation directe et immédiate de celle de la seconde Internationale telle qu’elle a commencé à se cristalliser avant la guerre. Lorsqu’en 1912, à Bâle, au moment où l’Europe était menacée du danger de guerre, la seconde Internationale rédigea son programme de la solution de la question d’Orient, ce dernier fut considéré comme une tentative de réalisation par l’Internationale d’un programme positif en matière de politique extérieure. La presse socialiste de divers pays indiquait triomphalement que les résolutions de Bâle étaient un nouveau début dans le domaine de l’action socialiste, le début de l’action positive de l’Internationale sur le terrain diplomatique. Il est à regretter que la question de l’activité positive socialiste sur le terrain diplomatique ait été presque entièrement négligée. Quant à moi je ne me souviens que d’un article de Rosa Luxembourg consacré spécialement à la politique extérieure de Jaurès , qui ait traité de cette question de principe. On considérait généralement la politique extérieure comme le prolongement de la politique intérieure dont elle était inséparable et l’on ne se demandait généralement pas s’il fallait les aborder différemment. Dès lors il était généralement considérée comme très désirable d’établir les buts positifs des partis socialistes dans la politique extérieure. Dans différents pays, des parlementaires du type de Jaurès se consacrèrent avec ardeur à l’étude de cette question. L’Internationale Jaune à Berne et à Lucerne ne fait que continuer cette tradition et ne se trouve nullement en contradiction avec ce qui était l’opinion courante avant la guerre, lorsqu’elle se donne beaucoup de peine pour la solution positive des Questions de la Géorgie, de l’Arménie, de Fiume, etc... rendant ainsi un service inappréciable à la réaction mondiale.

La question se pose autrement pour la politique intérieure. Aucun courant du mouvement socialiste ne pouvait mettre en doute l’existence pour lui d’un programme net et précis en politique intérieure dans les limites de l’ordre social existant. Pendant la dernière période de l’histoire de la seconde Internationale, l’action parlementaire ne fut pour aucune fraction du mouvement socialiste purement déclarative et tout socialiste au parlement, quelle que fût sa conception du développement général et du rôle des réalisations immédiates dans le processus de la lutte prolétarienne, s’efforçait d’obtenir entre autres ces réalisations immédiates, de même que, en dehors de l’enceinte parlementaire, le mouvement ouvrier s’efforçait d’obtenir des réalisations immédiates par la lutte économique. Si différente que fut leur conception du rôle du programme minimum, aucun courant de la pensée socialiste ne répudiait la réalisation immédiate de telle ou telle partie de ce programme. La lutte journalière politique et économique consistait à arracher pas à pas, l’une après l’autre, les positions aux classes possédantes. Elle consistait donc dans la réalisation d’un programme positif dans les limites de l’ordre social existant.

Tout autre est la substance de la politique extérieure. La politique intérieure est l’arène où le capital et, le travail, le peuple et le gouvernement, la classe ouvrière et les classes dominantes se trouvent face à face. Ici les classes dominantes étaient contraintes par la lutte économique et politique à marcher de concession en concession : ici un programme positif dans les limites de l’ordre existant était réalisé par les socialistes. Quant à la politique extérieure, elle signifie l’attitude d’un Etat envers les autres Etats, c’est-à-dire envers ses partenaires ou ses rivaux en brigandage international, ensuite son attitude envers les Etats faibles et enfin envers les colonies, objet direct de ce brigandage. Dans la politique extérieure 2 éléments peuvent être distingués : 1° le système des groupements politiques, des alliances et des antagonismes, c’est-à-dire les combinaisons diplomatiques au moyen desquelles les buts de la politique extérieure sont poursuivis ; 2° ces buts eux-mêmes, lesquels se ramènent à deux groupes fondamentaux : les buts défensifs et offensifs. Un des buts essentiels poursuivis par tous les gouvernements a toujours été la défense de ses possessions. A tout moment donné, grâce à des groupements internationaux, il fallait être assez fort pour que l’adversaire avide, désireux de s’emparer de quelque territoire ou de quelque possession ne pût y parvenir facilement par la supériorité de forces de sa coalition diplomatique. La diplomatie a toujours été une des formes de la défense de l’Etat, le supplément et le complément des troupes massées aux frontières, des escadres naviguant sur ses côtes et des forteresses et fortifications protégeant les points menacés. La second groupe de buts de la politique extérieure ce sont les conquêtes qui forment l’objet des rivalités des gouvernements capitalistes entre eux ou l’occasion de l’aide qu’ils s’accordent les uns aux autres.

L’attitude de la seconde internationale envers la défense nationale n’a jamais, comme on le sait, été élucidée entièrement. En cette question ses idées n’ont pas été définitivement coordonnées. Les résolutions de Stuttgart et de Copenhague contiennent en elles-mêmes les contradiction profondes qui se sont manifestées plus tard si dramatiquement pendant la guerre. Toutefois l’attitude négative de l’aile révolutionnaire de la seconde Internationale envers la « Défense Nationale » était déjà jusqu’à un certain point précisée et l’interdiction de voter les crédits de guerre était pour elle un axiome. De même que dans le domaine de la défense militaire de l’Etat capitaliste les socialistes, en la soutenant, auraient par cela même soutenu tout le système de domination de l’ennemi de classe, de même en se solidarisant avec la politique extérieure de leur gouvernement, même en tant que défensive, ils aboutiraient au même résultat. Défendre la patrie par la voie diplomatique ou par la voie militaire, c’est en principe une seule et même question. Les social-traîtres français durant la guerre montaient la garde également autour de l’état de siège en France et de l’état de siège en Russie. La campagne d’innocentement du tsarisme en Angleterre n’était qu’un détail partiel d’activité des social-traîtres en vue de la défense de la patrie, de même que d’autres détails partiels de cette même activité étaient leurs interventions dans les réunions publiques en faveur du gouvernement de coalition, leurs machinations contre les grèves, le renoncement aux droits des trade-unions et ainsi de suite.

Quant aux buts offensifs de la politique extérieure des gouvernements capitalistes, ils ne sont d un bout à l’autre qu’un programme de rapine. Même des actes qui, à première vue, sembleraient contredire cette définition, telle que l’intervention des puissances en faveur des Arméniens durant les massacres , ou celle de Guillaume II en faveur des Boers ou bien encore la politique balkanique du tsarisme durant sa période dite libératrice, n’ont été en réalité que des manœuvres sur le même échiquier de rapines ou des tentatives habilement masquées pour progresser dans le même domaine de la politique conquérante. Tout le système politique de rapines exigeait de la part de partis socialistes dignes de ce nom la même attitude totalement négative qui fut. formulée par le congrès de Stuttgart à l’égard de toute politique coloniale sans exception. Cette dernière n’est en effet que la manifestation la plus claire et la plus frappante de la politique extérieure capitaliste en général.

L’aile révolutionnaire de l’Internationale ne pouvait donc avoir aucun programme d’action positive en matière de politique extérieure inter-gouvernementale et son programme dans ce domaine devait être purement négatif, c’est-à-dire avoir pour but de faire obstacle à la politique extérieure des gouvernements existants aussi bien dans son système général que dans ses buts particuliers. La lutte contre la politique coloniale, contre les armements, contre les guerres, contre toute conquête, déguisée ou non, voilà quels devaient être les buts de l’aile révolutionnaire de l’Internationale en politique extérieure. Ces buts étaient exclusivement négatifs. Au fond c’était bien un programme également négatif que celui élaboré au congrès de Bâle pour la solution de la question d’Orient. Cette solution consistait à opposer le programme de Fédération des Peuples Balkaniques à toutes les combinaisons des gouvernements existants dans cette question. Cette fédération balkanique ne pouvait être créée qu’en luttant aussi bien contre les grandes puissances que contre les gouvernements balkaniques de cette époque. C’était plutôt un article d’un programme révolutionnaire des peuples balkaniques eux-mêmes qu’un programme de politique extérieure. Cette dernière dénomination lui fut donnée par mégarde et ce fut également un malentendu que l’opinion courante de ce temps, d’après laquelle les partis socialistes, en adoptant les résolutions de Bâle, seraient entrés dans la voie d’un travail positif en politique extérieure. Les résolutions de Bâle n’avaient rien de commun avec un travail positif ; elles étaient des mots d’ordre révolutionnaires pour les peuples balkaniques, pour leur lutte contre leurs propres gouvernements. Quant, aux instructions données à Bâle aux partis socialistes des autres pays, leur caractère était purement négatif, se résumant à la lutte contre la politique extérieure de leurs propres gouvernements. Les révolutions de Bâle ne sont qu’une confirmation de plus de la vérité qu en matière de politique, extérieure inter-gouvernementale, l’aile révolutionnaire de l’Internationale ne pouvait avoir de programme positif et que son programme en cette, matière ne devait être que négatif, c’est-à-dire s’opposer à la politique des gouvernements capitalistes.

La politique dite intérieure est le domaine où le travail et le capital se trouvent en présence l’un de l’autre. L’existence d’un programme positif des partis socialistes dans ce domaine signifiait que la classe ouvrière par sa lutte politique et économique force les classes dominantes à lui céder position sur position. La politique extérieure est le domaine où les gouvernements capitalistes se trouvent en présence les uns des autres ou en présence des pays opprimés. Dans ce domaine il n’était donc admissible pour l’aile révolutionnaire du mouvement socialiste que d’avoir un programme exclusivement négatif de lutte contre les combinaisons et la politique de rapine des gouvernements capitalistes. Mais un pays opprimé ou colonial peut aussi bien lutter et se soulever contre les gouvernements capitalistes oppresseurs que la classe ouvrière luttant dans son propre pays. La tâche du mouvement socialiste du pays en question consistait en ce cas à empêcher son gouvernement d’écraser la contrée opprimée en révolte, tâche encore une fois purement négative. Mais une autre tâche encore lui incombait, celle d’accorder à la contrée en révolte un secours non seulement négatif mais directement positif. Ainsi la classe ouvrière, parallèlement à la politique extérieure du gouvernement de son pays dans laquelle elle intervenait dans un sens négatif possédait sa propre politique extérieure prolétarienne, qui consistait, dans le cas indiqué a secourir directement les victimes du gouvernement capitaliste. Mais une activité semblable de la classe ouvrière d’un pays s’étendait non seulement à l’exemple donné plus haut d’une révolte, mais à toutes les luttes en général de groupes opprimés dans le même pays ou dans d’autres pays contre les gouvernements pays capitalistes, à toute lutte entre opprimés et oppresseurs. En ce sens on peut dire, que toute l’activité de l’Internationale était une politique extérieure prolétarienne : le contact qui s’établissait entre les organisations ouvrières, l’aide mutuelle qu’elles s’accordaient à toute occasion, en un mot tout ce qui formait la substance de l’activité de l’Internationale comme telle, c’était là une politique extérieure prolétarienne distincte de celle des gouvernements et lui faisant opposition. En résumé, la tâche de la classe ouvrière en politique extérieure, dans la mesure ou elle possédait une mentalité révolutionnaire, consistait à opposer à la politique extérieure des gouvernements une politique extérieure prolétarienne, c’est-à-dire à mener la lutte de classes sur une échelle internationale.

En politique intérieure le programme positif de la classe ouvrière consistait à arracher aux gouvernements une à une de nouvelles conquêtes. Mais la classe ouvrière ne pouvait-elle pas agir également en politique extérieure, c’est-à-dire dans chaque cas isolé non seulement forcer le gouvernement de son pays à renoncer à telle ou telle action, c’est-a-dire réaliser à son égard un but négatif, mais aussi le forcer à remplir d’une façon positive les exigences du prolétariat, réalisant ainsi en politique extérieure également un programme positif dans les limites de l’ordre existant ? Si la classe ouvrière accordait directement son aide à une contrée en révolte ne pouvait-elle pas forcer le gouvernement de son pays à aider cette contrée ? Voilà justement la pente séductrice sur laquelle les réformistes à mentalité bourgeoise du mouvement ouvrier étaient enclins à se laisser glisser, les gouvernements en beaucoup de cas non seulement exécutaient volontiers de tels désirs des mais prenaient eux-mêmes l’initiative de pareilles démarches. Toute la politique des grandes puissances en Turquie consistait soi-disant à aider les opprimés contre les oppresseurs. Il suffit de citer cet exemple pour ne plus douter que le prolétariat à mentalité révolutionnaire ne devait en aucun cas aider un groupement opprimé autrement qu’en le soutenant directement. Toute intervention des gouvernements capitalistes de rapine dans une lutte de groupements opprimés contre les en quelque endroit que ce fût, ne signifiait qu’une chose à savoir qu un nouvel objet, était entraîné dans la sphère de leurs combinions conquérantes. Quand un peuple en révolte aboutissait par ses propres forces à des résultats positifs, ces résultats étaient pour lui une réalisation incontestable, mais si des résultats semblables devaient lui être acquis à titre de bienfait d’un gouvernement capitaliste conquérant, même sous la pression d’un parti socialiste, ce gouvernement, prenant sur lui cette tâche soi-disant libératrice, avait toute possibilité d’exécuter cette tâche conformément aux exigences de sa politique de rapine. Toutes les relations mondiales formaient déjà un réseau si étroitement entrelacé et les intérêts conquérants de chaque puissance capitaliste étaient à un tel point interdépendants par rapport aux relations politiques du monde entier qu’aucun problème séparé et local ne pouvait manquer de tomber sous le coup des combinaisons du gouvernement en question, reliées à sa politique mondiale dans son ensemble. Les tentatives des socialistes de prêter secours à un groupement opprimé par l’entremise de ces gouvernements capitalistes ne faisaient que rendre possible à ces derniers de se créer de nouvelles combinaisons favorables a leur œuvre de rapine mondiale, en trompant en même temps les masses populaires de leurs pays et en acquérant par cela même le soutien dz ces masses."

Stéphane Yerasimos, op. cit., p. 186-187 :

"Conformément aux décisions du Comité central, Tchitcherine télégraphie le 5 octobre au ministre arménien des Affaires étrangères Ohandjanian pour lui dire que les Soviétiques peuvent arrêter l’armée turque et obtenir même la restitution d’une partie des territoires occupés par la Turquie, à condition que l’Arménie dénonce le traité de Sèvres et évacue le tronçon de chemin de fer situé entre Chahtakhti et Nakhitchevan.

Le lendemain, le représentant soviétique dans le Caucase part pour Erivan et propose au gouvernement arménien un plan en quatre points : utilisation des chemins de fer arméniens par les troupes de la Russie, de l’Azerbaïdjan et du gouvernement d’Ankara, dénonciation du traité de Sèvres, médiation de la Russie dans le différend frontalier arméno-turc, cession du Karabagh et du Zanguezour à l’Arménie. Le gouvernement arménien s’empresse de communiquer le projet à Stokes, le représentant britannique à Tiflis. Celui-ci répond que c’est du bluff, et les Arméniens refusent le projet. En contrepartie, Stokes assure le gouvernement arménien de l’assistance géorgienne. Mais Ankara s’empresse de donner des assurances à la Géorgie en promettant de ne pas attaquer les districts d’Ardahan et Batoum et envoie un ambassadeur à Tiflis.

Le Conseil des ministres à Ankara décide dès le 7 octobre de procéder à l’occupation de Kars. L’argument est simple : frapper d’abord, négocier ensuite. L’opération est toutefois retardée par la nécessité de s’entendre avec la Géorgie et par l’hostilité croissante de la Russie, convaincue d’une complicité entre l’Entente et le gouvernement d’Ankara et craignant même que celui-ci ne soit devenu un instrument pour la reconquête du Caucase. Cela n’est sans doute pas vrai à cette date, mais l’indifférence de l’Entente pour le sort de l’Arménie qui contraste avec sa sollicitude pour le gouvernement d’Ankara, rendait cette suspicion légitime. De son côté Stokes essaie d’empêcher toute entente entre les Soviétiques et l’Arménie, croyant à un front arméno-géorgien. Ce n’est qu’après le début de la deuxième offensive turque, le 27 octobre, que le gouvernement arménien signe le 28, à l’insu de Stokes, un accord avec Legran, le représentant soviétique. Le gouvernement dachnak accepte la médiation soviétique à condition que le gouvernement d’Ankara se retire derrière la frontière de 1914 et qu’aussi bien le traité de Brest-Litovsk que celui de Batoum soient considérés comme caducs. Or, Kars est pris le 30 octobre et, après une rencontre orageuse entre Stokes et le représentant arménien à Tiflis, Bekzadian, le gouvernement d’Erivan décide d’entrer en pourparlers avec Ankara.

Le mois de novembre est un mois de crise. Staline est à Baku pour prévenir une invasion du Caucase. Stokes essaie d’obtenir ce que précisément craignent les Soviétiques, une alliance avec Ankara contre Moscou. Les Arméniens frappent désespérément à toutes les portes, tandis que les Turcs essaient d’obtenir les meilleurs termes du gouvernement dachnak pour les utiliser ensuite comme bases de négociation avec les Russes. Ainsi ils répondent évasivement aux propositions de médiation russe et occupent Alexandropol. Curzon écrit à Stokes qu’il vaut mieux que les Arméniens traitent avec les kémalistes qu’avec les bolcheviks. Ce que les dachnaks sont en train de faire. Moscou décide alors d’accélérer la soviétisation de l’Arménie. Celle-ci s’accomplira le 2 décembre, le jour où le gouvernement dachnak signe avec Ankara le traité d’Alexandropol, dernier acte de l’Arménie indépendante."

Anahide Ter Minassian , La question arménienne, Roquevaire, Parenthèses, 1983, p. 181-183 :

"A. T. M. [Anahide Ter Minassian] : (...)

La soviétisation de l’Azerbaïdjan [en avril 1920] répond à la fois aux besoins de la « Real Politik », aux besoins économiques (pétrole de Bakou) et à ceux du mouvement révolutionnaire. Quelques semaines après, la 11e Armée rouge traverse le Nakhitchevan, que les dachnaks ont dû évacuer, pour accomplir sa jonction avec l’armée kemaliste. La fraternisation des deux armées s’accompagne en août 1920, de livraisons d’or et d’armes, promises par les soviétiques à divers émissaires et ambassadeurs turcs. Or et armes sont, en principe, destinés à soutenir la lutte des kemalistes contre les Alliés. En effet, en juin 1920, encouragés par ces derniers, les Grecs ont débarqué en Asie Mineure. C’est le début d’un très dur conflit entre Grecs et Turcs. De ce conflit, dont l’enjeu est l’avenir même de la Turquie , les Turcs sortent victorieux en 1922. Cela explique pourquoi les bolcheviks, Tchitcherine, Karakhan, ou leurs envoyés en Anatolie qui ont pourtant donné des signes de bonne volonté vis-à-vis des dachnaks, « lâchent » les dachnaks qu’ils accusent de servir les intérêts de l’impérialisme occidental en Transcaucasie (à cet égard, la lecture des minutes du Congrès des peuples d’Orient qui se tient à Bakou en septembre 1920 et où dominent les délégués des peuples turcs est tout à fait édifiante) lorsqu’en septembre 1920, Kemal donne brusquement l’ordre d’attaquer l’Arménie.

H. B. [Hay Baykar ]  : Comment réagissent les soviétiques ?

A. T. M. : Ils semblent avoir été aussi surpris que les Arméniens. Mais une fois connus les succès turcs, dans la mesure où ils n’envisagent pas de s’engager dans un conflit contre les kemalistes, leurs positions vis-à-vis des dachnaks se durcissent. Ainsi la « mission Legran » intéressée par la rapide soviétisation de l’Arménie, finit par quitter Erevan pour Bakou, après avoir enfin « reconnu » l’Arménie, et même ses droits sur quelques portions d’Anatolie. Mais, dès le 13 octobre 1920, par un ultimatum, les soviétiques exigent du gouvernement arménien, la libre disposition des chemins de fer pour les troupes turques, russes et azeries, la dénonciation du traité de Sèvres et la rupture avec les Alliés et enfin la soumission de son différend territorial avec la Turquie, à l’arbitrage de la Russie.

H. B. : Quelle est la situation de l’Arménie ?

A. T. M. : Le peuple arménien est épuisé et démoralisé. N’oublions pas que, par ailleurs, les trois républiques transcaucasiennes sont engagées dans des conflits frontaliers , que la mosaïque ethnographique transcaucasienne rendait presque inévitable. Le peuple arménien est assoiffé de paix. La guerre arméno-turque exige une nouvelle mobilisation de recrues, sans expérience, d’origine paysanne, et qui souvent refusent, en cette période de récolte, d’abandonner leurs champs pour aller défendre leur patrie. Enfin, il ne faut pas négliger les succès de la propagande bochevike en faveur d’une soviétisation qui apporterait sécurité et paix. En ces semaines, le parti et le gouvernement dachnak (il traverse d’ailleurs une très grave crise) sont conscients que les Arméniens ne sont pas capables de gagner la guerre. Le général turc Kiazim Karabekir attaque à l’ouest et marche sur Kars qui commande l’accès à la Transcaucasie. Kars tombe le 30 octobre, suivi de la chute d’Alexandrapol (aujourd’hui Leninakan) le 7 novembre, paralysant ainsi tout le système de défense arménienne. De leur côté, des Russes, plus des Turcs (ex-prisonniers), armés par le Parti communiste turc de Mustafa Soufi, pénètrent par le Nord de l’Arménie. Cette expédition turco-soviétique contre les « valets de l’impérialisme » (il s’agit bien entendu des dachnaks) aurait eu pour but d’empêcher une trop profonde pénétration kemaliste en Transcaucasie, tout en évitant un conflit armé turco-soviétique, ce qui aurait été désastreux pour le prestige de la république des soviets auprès du monde musulman ! Mieux encore, Staline , qui est à Bakou , par l’intermédiaire de Mustafa Soufi (qui sera sacrifié, rappelez-vous, trois mois après ! [le "moscoutaire" Mustafa Suphi a été éliminé par un envériste (Yahya Kaptan) à Trabzon , et non par les kémalistes]) réassure Kemal du soutien soviétique, et déclare que la « résistance anatolienne » est un « modèle » pour les peuples d’Orient ! Les Arméniens ont dû demander un armistice, après la chute d’Alexandrapol, où Tchitcherine envoie le bolchevik géorgien Boudou Mdivani négocier entre Turcs et dachnaks. Mdivani, non seulement n’appuie pas les Arméniens, mais tient au contraire à Alexandrapol (où au mois de mai 1920, les dachnaks avaient écrasé une rébellion communiste) des meetings avec les bolcheviks arméniens pour dénoncer « l’Arménie contre-révolutionnaire ».

La crise qui secoue l’Arménie, se traduit au niveau gouvernemental par la démission (à la mi-novembre 1920) du gouvernement Bureau (Ohandjanian, Rouben, etc., c’est-à-dire d’un exécutif dachnak), remplacé finalement par un gouvernement Simon Vratzian , et dont les objectifs sont la paix avec la Turquie et l’entente avec les soviétiques pour assurer l’indépendance et le développement de l’Arménie."

Salahi R. Sonyel, "Mustafa Kemal and Enver in Conflict, 1919-22", Middle Eastern Studies, volume 25, n° 4, octobre 1989, p. 509-510 :

"Lors de la reprise de l’offensive grecque sur le front d’Izmir, le 11 juillet 1921, qui fut initialement un succès, les relations entre le gouvernement de la GNA [Grande Assemblée nationale] et la Russie bolchevique se tendirent presque jusqu’au point de rupture. Tandis que l’armée grecque avançait vers Ankara, les Russes, qui croyaient que le mouvement national turc s’effondrerait, n’a fait preuve d’aucune bienveillance envers les kémalistes. Afin d’évincer du pouvoir Kemal, qui, croyaient-ils, serait épuisé après avoir subi le poids de l’attaque grecque, ils ont maintenu Enver à la frontière anatolienne, à la tête d’une "armée révolutionnaire". Le biographe d’Enver, Sevket Süreyya Aydemir, affirme que le pacha, qui était à Batoum à l’époque, avait envoyé chercher son uniforme, ses décorations et son épée, qui étaient conservés à Istanbul, prêt à entrer en Anatolie.

Depuis son arrivée à Moscou au début du printemps 1920, Enver intriguait avec Tchitcherine et son assistant, Karakhan, qui souhaitaient tous deux l’envoyer plus tard en Anatolie afin de remplacer Kemal si un traité de paix était signé entre les kémalistes et les puissances de l’Entente. Ces dirigeants soviétiques espéraient provoquer une révolution rouge en Anatolie par l’intermédiaire d’Enver, afin de remédier à l’incapacité de Mustafa Suphi, le dirigeant communiste turc, à répandre le communisme en Turquie."

Gueorgui Tchitchérine, lettre à Nikolaï Boukharine (chef du Komintern), début 1927, source : Jon Jacobson, When the Soviet Union Entered World Politics, Berkeley, University of California Press, 1994, p. 50 :

"Pouvez-vous, s’il vous plaît, cesser d’assimiler Tchiang Kaï-chek au kémalisme ? C’est absolument ridicule et cela gâche nos relations avec la Turquie. Gâcher nos relations avec l’Allemagne ne vous a pas suffi ? (...) Maintenant vous êtes vraiment en train de gâcher nos relations avec la Turquie !"

Gueorgui Tchitchérine, lettre à Alexeï Rykov (chef du gouvernement soviétique), après le 21 septembre 1929, source : Pavel Chinsky, "Le cadavre en uniforme. Dernières lettres de G. V. Tchitchérine, commissaire du peuple aux Affaires étrangères", Communisme, n° 65-66, 2001, p. 112 :

"La ligne actuelle du Komintern me semble désastreuse. La campagne contre l’appareil d’Etat me plonge dans un état effroyable. En Chine nous payons les frais de la ligne fatale de 1927. En Afghanistan , dix années d’indifférence et d’inaction nous ont laissé perdre un atout exceptionnel. Nos commerciaux et notre indifférence, ainsi que des prises de position ineptes , gâchent tout en Turquie et en Perse."

Sur Gueorgui Tchitchérine : L’empreinte d’Enver et Kemal sur les luttes anticoloniales du monde musulman

Les populations musulmanes et chrétiennes de Kars, au gré des fluctuations militaires et géopolitiques

L’anti-bolchevisme de Kâzım Karabekir et Fevzi Çakmak

La rivalité entre Enver et Kemal : une réinterprétation communiste

Sur Lev Karakhan : L’élimination de Lev Karakhan (Karakhanian) par Staline et le refroidissement des relations turco-soviétiques

Les complots terroristes contre les kémalistes

Voir également : Le marxiste Tigrane Zaven : de l’opposition anti-hamidienne aux purges staliniennes

Karl Radek et les Jeunes-Turcs

Léon Trotsky et la Turquie

La politique arménienne des Jeunes-Turcs et des kémalistes

Les relations turco-arméniennes dans le contexte de la nouvelle donne du bolchevisme

Le conflit entre la République dachnake et les populations non-arméniennes

Kemal Atatürk et les Arméniens

Le général Kâzım Karabekir et les Arméniens

Bekir Sami Kunduh : entre racisme anti-arménien et pragmatisme

L’arménophilie et l’arabophilie de Jean Longuet

Les révoltes réactionnaires kurdes dans la Turquie de Mustafa Kemal

Contre le kémalisme : le rapprochement entre les dachnaks, les nationalistes kurdes et les réactionnaires ottomans

Joseph Staline et le mont Ağrı/Ararat


Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


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