mardi 28 septembre 2021
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Anastase Mikoyan et la tragédie des Allemands soviétiques

mardi 8 juin 2021 | par SibiryaKurdu


Anastase Mikoyan et la tragédie des Allemands soviétiques

Taline Ter Minassian, recension des Peuples déportés de l’Union Soviétique (Jean-Jacques Marie), Le Bulletin de la S.H.M.C., n° 3-4, 1999, p. 87-90 :

"L’ouvrage de Jean-Jacques Marie constitue une utile et courageuse mise au point sur un aspect longtemps occulté de l’histoire de l’U.R.S.S. : la déportation de peuples entiers pendant la période stalinienne, nationalités littéralement exilées et transplantées, au nom d’une conception géographique pour le moins volontariste et d’impératifs douteux en partie liés au contexte créé par l’invasion allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Comme le souligne de façon pertinente l’introduction de l’ouvrage, « l’explosion de l’U.R.S.S. a remis à l’ordre du jour l’histoire des déportations de 1943-1944 (sans parler des transferts de peuples antérieurs) car elles ont été accompagnées de manipulations multiples (modifications de frontières, transfert de propriété, colonisation, etc.) aux conséquences plus actuelles que jamais » (p. 11). Ces déportations « planifiées » par Staline et exécutées par Beria révèlent en effet un autre aspect cynique de la politique soviétique des nationalités, marquant au fer rouge le paysage des « poudrières » nationales de l’ex-Union Soviétique, particulièrement au Caucase, en Transcaucasie et en Crimée. « Ainsi, l’effet de mine à retardement des déportations staliniennes se manifeste aux quatre coins de l’ex-Union Soviétique » (p. 16).

Basé en grande partie sur les travaux, les documents et les témoignages publiés en russe par l’historien N. Bougaï (Il faut les déporter, Moscou, 1992) et sur l’ouvrage d’Alexandre Nekritch (Les Peuples Punis, Paris, Maspero, 1979), ce petit livre retrace avec véhémence et engagement l’histoire des déportations et des peuples déportés en U.R.S.S. : Tatars de Crimée, Tchétchènes-Ingouches, Karatchaïs, Kalmouks, Baltes, Polonais, Allemands, etc. ont été les victimes successives auxquelles Staline infligea le triste statut de « peuples punis ». Déportés vers des zones de « peuplements spéciaux » en Asie centrale et en Sibérie orientale dans les conditions effroyables qui transparaissent ici au travers des nombreux témoignages publiés, ces peuples déracinés revendiquent depuis leur réhabilitation (après 1956) jusqu’à aujourd’hui, un « droit au retour » rendu volontairement difficile par d’infinies barrières bureaucratiques.

Malgré l’ouverture relative des archives soviétiques, il n’est pas possible selon Jean-Jacques Marie de connaître exactement les causes de ce phénomène qu’il n’hésite pas par ailleurs à comparer à un « second Goulag » (en 1946, un rapport de la Sécurité d’Etat établit à 2,5 millions la statistique officielle des personnes assignées en « peuplements spéciaux »). L’accusation officielle portée par le régime soviétique, celle d’une collaboration avec l’ennemi au moment où l’avance allemande atteignait les portes du Caucase, ne peut résister selon l’auteur à une véritable analyse historique, et fait oublier que dans ce domaine, les dirigeants soviétiques avaient déjà expérimenté quelques précédents : les déportations de masse ont commencé en effet dès la collectivisation agraire en 1929-1930 et ont pris un caractère ethnique dès la première moitié des années 30 avec la déportation des Finnois de la région de Leningrad, des Polonais issus des régions frontalières de l’Ukraine soviétique et enfin des Coréens, suspectés par Staline d’être dans l’Extrême-Orient soviétique les agents de l’impérialisme japonais. (...) On peut supposer qu’il s’agit alors d’une série de mesures expéditives répondant à un souci géostratégique de « nettoyage des frontières ». Mais dans le contexte de la guerre, de la rupture du pacte germano-soviétique et de l’invasion allemande, les déportations constituent les éléments d’une prophylaxie obscure par laquelle le régime cherche et trouve des « traîtres » et des « responsables ». Ainsi en est-il des « Allemands de la Volga » dont la présence en Russie remontait aux initiatives prises par Catherine II en faveur de la colonisation. « Les premières semaines de la guerre sont catastrophiques : quoiqu’averti de l’invasion allemande, Staline n’a pas placé l’Armée Rouge en état de défense, sa passivité et celle du haut commandement le premier jour de la guerre entraînent la destruction au sol de près de 1 200 avions soviétiques, de centaines de chars et de canons et donnent à la Luftwaffe la maîtrise de l’air. Près de deux millions de soldats soviétiques sont capturés en trois mois. Les armées allemandes se ruent sur Leningrad (...), sur Moscou (...), sur Kiev, prise le 19 septembre après une manoeuvre d’encerclement stupide imposée par Staline à ses propres troupes, qui livre aux nazis près d’un demi-million de prisonniers. Il faut trouver des boucs émissaires à punir et des saboteurs à dénoncer. Les Allemands soviétiques sont tout désignés pour jouer les deux rôles à la fois » (p. 42). En exécutant fidèle, Beria est l’homme qui supervise les opérations, fixe les quotas et les contingents de populations déportées selon les régions « d’accueil » (Kazakhstan, territoire de Krasnoiarsk, Novossibirk, territoire de l’Altaï et région d’Omsk). « Staline approuve sans barguigner. Les mêmes autorités qui n’ont, face à l’avance foudroyante des armées allemandes pris aucune mesure d’évacuation de la population civile de Leningrad, aucune mesure pour constituer des stocks alimentaires en prévision d’un siège éventuel, ne perdent pas une seconde pour organiser le déplacement de près de 100 000 suspects pour raisons ethniques » (p. 44). La déportation pose également des difficultés d’ordre « .technique » (transport, lieux d’accueil, travail) clairement perceptibles à travers les rapports officiels, les uns précisant que tels « colons spéciaux » dans la région d’Arkhangelsk sont incapables de travailler « faute de chaussures », les autres alignant des statistiques d’une précision ahurissante donnant ainsi involontairement la mesure de l’hécatombe humaine qui se déroule dans les convois mêmes de la déportation. Sur place, les « colons spéciaux » sont confinés dans l’isolement le plus total comme en témoigne un rescapé qui se rappelle avoir dû signer un engagement très précis : « je m’engage à ne pas m’éloigner de plus de sept kilomètres ». Pourquoi ? interroge l’auteur. Tout simplement « parce que le village le plus proche est à huit kilomètres » (p. 50). (...)

Le transfert massif des populations en un temps relativement limité, a eu des conséquences immenses, aujourd’hui encore perceptibles, sur les « terres d’accueil » en particulier dans les républiques d’Asie centrale (Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghizie). A l’époque des déportations, « jamais les autorités du parti et du gouvernement des territoires d’accueil n’ont été préalablement averties de l’arrivée massive d’un contingent de gens déplacés » (p. 129). Cette constatation en dit long sur les conditions matérielles et d’hébergement qui prévalent dans les « peuplements spéciaux »... Les conditions psychologiques ne sont pas meilleures car « l’accueil » des populations locales est bien souvent conditionné par une propagande qui s’emploie à démontrer aux populations kazakhes, ouzbèkes et kirghizes que les arrivants sont des collaborateurs et des traîtres. Enfin, l’arrivée de ce flot de populations déportées a profondément modifié sur place les structures démographiques et ethniques car dans certaines régions les populations autochtones se trouvent soudain en position de « minoritaires ». Les paysages connaissent également des transformations sensibles, chaque peuple déporté apportant avec lui un savoir-faire spécifique, une pratique agricole particulière, reliquats de spécificité culturelle chez des populations pourtant en voie d’acculturation rapide. « Les Coréens déportés ont réagi, eux, en développant en Ouzbékistan la culture du riz ; dans la banlieue de Tachkent les Allemands ont créé des vergers, des jardins fruitiers ; les communistes grecs installés là à partir de 1948 se sont transformés en maçons et en menuisiers et ont créé des faubourgs grecs, les Tatars ont construit leurs maisons et repris leur élevage » (p. 132). On l’aura compris, ce petit livre de Jean-Jacques Marie constitue une lecture stimulante susceptible d’orienter le grand public comme les spécialistes vers une réflexion plus globale — et, pourquoi pas, comparatiste ? [ces déportations soviétiques se sont faites avec une infrastructure de transport moderne et sans problèmes majeurs d’insécurité extra-étatique en cours de route, des peuples entiers ont été déplacés sur de longues distances, sans exemptions pour les familles des soldats et officiers, ni pour certaines catégories socio-professionnelles, ni pour certaines régions] — sur les phénomènes de la déportation et du travail forcé au XXe siècle."

Jean-Jacques Marie, Les peuples déportés d’Union Soviétique, Bruxelles, Complexe, 1995, p. 54-55 :

"Pendant que les convois [de déportés allemands] roulent vers l’est, semant le long des voies une longue théorie de victimes, mortes de froid, d’étouffement ou de faim et dont les soldats jettent les cadavres par la porte ou la fenêtre, le NKVD rapatrie du front les soldats et les officiers d’origine allemande et les envoie dans les armées du travail ; les soldats de ces étranges « armées » sont entassés dans des camps, derrière des barbelés, soumis au régime des pensionnaires du Goulag : la journée de dix heures, une ration de famine, déplacement sous escorte. La fuite est assimilée à la désertion en temps de guerre. La seule sanction est la peine capitale exécutée devant les camarades de travail. La mortalité est effrayante, surtout dans les brigades chargées de l’abattage des arbres. Sur un détachement de ce type, fort de 2 000 déportés, un seul en est revenu vivant. L’allemand Adam Ramburger se retrouve dans une armée du travail malgré son passé : il a pris part à l’assaut du Palais d’Hiver en 1917, fait partie de la garde de Lénine à Smolny, il a commandé un régiment dans la division de Tchapaiev pendant la guerre civile ; il a commencé la guerre de 1941 à la tête d’un bataillon chargé de la chasse aux saboteurs et aux espions nazis. Ce palmarès ne lui évite pas le sort commun."

Basile Karlinski, "La solitude des Allemands russes", Le Monde, 29 mars 1982 :

"Au XVIIIe et au XIXe siècle, la Russie a installé aux confins de son empire cent mille colons allemands. Leurs descendants, au nombre de deux millions, furent déportés en 1941 par Staline en Asie centrale. Depuis dix ans, soixante mille d’entre eux ont réussi à émigrer en R.F.A. Aujourd’hui, leurs visas de sortie se raréfient. Le gouvernement fédéral et l’opinion publique allemande aimeraient bien oublier ces deux millions de fantômes : l’Allemagne n’est plus revancharde, alors que l’U.R.S.S. continue de se venger des crimes du IIIe Reich sur ces Russlanddeutsche, maintenus dans la situation de peuple paria. "Boches" (1) lorsqu’il s’agit de les punir, citoyen de l’U.R.S.S. à part entière lorsqu’il s’agit de marchander au plus haut prix leurs visas.

Le chancelier Helmut Schmidt, pour justifier sa modération à l’égard de l’U.R.S.S. dans les premiers jours qui ont suivi l’instauration de l’état de guerre en Pologne, a rompu le silence que le gouvernement de Bonn garde d’ordinaire sur les tractations avec Moscou au sujet du rapatriement en R.F.A. des Allemands d’U.R.S.S. Pour ne pas compromettre ce rapatriement, a dit le chancelier, il devait s’abstenir de tout éclat.

De son côté, l’opinion publique allemande fait preuve d’une surdité quasi totale à l’égard des rares informations qui franchissent le rideau mou de l’indifférence.

Qui sont donc ces Allemands oubliés ? Entre 1762 et 1823, la Russie a fait appel à cent mille colons allemands pour mettre en valeur les confins vides du Sud et du Sud-Est qu’elle venait d’ajouter à son empire. Prolifiques et travailleurs, les descendants des colons étaient passés à un million sept cent mille à la veille de la première guerre mondiale, et leurs établissements, étirés entre le Danube et la Volga, étaient les greniers à blé de l’empire. Ils avaient conservé la philosophie naïve de leurs ancêtres, issus de cette Allemagne sur laquelle n’avaient pas encore soufflé les vents de la liberté : ils étaient les sujets loyaux du souverain du jour. Dans l’empire russe, travaillé par le nationalisme, ils restaient des privilégiés. On ne cherchait pas à les russifier ni à les convertir à l’orthodoxie.

Tout changea en 1914. Des pogromes anti-allemands éclatèrent dès le mois d’août. A partir de 1915, l’état-major du tsar fit des Allemands russes (et des juifs) les responsables des défaites subies devant les armées du kaiser. La révolution de février 1917 les sauva de la déportation en Sibérie, que le gouvernement avait prévue pour avril. Les terres allemandes devaient servir de primes aux soldats russes décorés sur le front. Le gouvernement provisoire, encore plus germanophobe que le précédent, suspendit les décrets anti-allemands en attendant d’avoir la force de les mettre en œuvre. Alors que tout les en séparait, les Allemands russes s’embarquèrent par la force des choses sur le bateau des bolcheviks.

"Besser rot als tot"

Toujours loyaux à l’égard du souverain du jour, ils levèrent plusieurs régiments qui verseront leur sang sur tous les fronts de l’armée rouge. Si Petrograd et Moscou ne sont pas complètement mort de faim pendant la guerre civile, c’est grâce au blé des Allemands de la Volga, la seule région tenue par les rouges où il n’y avait pas eu besoin, ou si peu, d’avoir recours à la violence pour que les paysans livrent leurs excédents de grain. Ce fut une région modèle, chouchoutée par le pouvoir. Dès l’automne 1918, ce fut le premier territoire qui reçut son autonomie nationale sous le nom de Commune ouvrière des Allemands de la Volga, qui devint en 1924 une république socialiste soviétique autonome : la R.S.S.A.A.V.

Premier-née, et la mieux aboutie, de la politique léniniste des nationalités, la R.S.S.A.A.V. réussit à peu près seule parmi les républiques non russes, à préserver une véritable autonomie. Elle avait su tirer profit de sa qualité de vitrine à l’usage du monde extérieur et spécialement de l’Allemagne. Il est vrai qu’elle n’avait guère eu de peine à être loyale sous la NEP lorsque le mot d’ordre boukharinien envers les paysans était le célèbre "Enrichissez-vous !".

Au début des années 30, on découvrit opportunément que la R.S.S.A.A.V. figurait parmi "les plus arriérées sur le plan politique". Pour une population d’un million et demi de personnes, elle battait le record du plus petit nombre relatif d’adhérents au parti : cent cinquante-trois en 1922, trois cent soixante et onze en 1927. La liquidation des "nationalistes bourgeois" et des "koulaks" amena bientôt la république au sort commun. Malgré la répression, les Allemands, toujours loyaux, se collectivisèrent avec zèle et, semble-t-il, avec moins de faux frais qu’ailleurs. En 1937, la R.S.S.A.A.V. battait, selon la Grande Encyclopédie soviétique (édition de 1938), le record de l’U.R.S.S. avec 99,7 % de familles collectivisées et 92 % de terres ; les 8 % restants étaient occupées par vingt sovkhozes (fermes d’Etat). Elle détenait également le record en matière d’intensification des cultures et de mécanisation. C’était, disait la Grande Encyclopédie, le "jardin fleuri de Staline". Plus pour longtemps.

Staline saccage son "jardin fleuri"

Remisé dans les cartons en 1917, le plan élaboré par l’état-major du tsar avait attendu son heure. L’ukaze du Soviet suprême du 28 août 1941, deux mois après le début de la guerre germano-soviétique, est un des sommets de la littérature politique de la période stalinienne. Ses attendus méritent d’être cités intégralement.

"Selon des informations précises dont dispose l’autorité militaire, des milliers et des milliers de saboteurs et d’espions se cachent parmi les Allemands établis sur la Volga, prêts, sur un signal venu d’Allemagne, à procéder à des actions à l’aide d’explosifs dans les régions habitées par les Allemands de la Volga. Parmi tous les Allemands de la Volga, pas un seul n’a signalé aux organes soviétiques la présence de cette quantité d’espions et de saboteurs. Il en découle que la population allemande de la Volga prête un abri aux ennemis du peuple et du pouvoir soviétique. Au cas où, sur l’ordre de l’Allemagne, les saboteurs et espions allemands viendraient à procéder à des actions sur le territoire de la République des Allemands de la Volga et dans les régions avoisinantes, le gouvernement soviétique, afin que le sang ne coule pas, se verrait contraint, conformément aux lois en vigueur en temps de guerre, de prendre des mesures punitives à l’encontre de toute la population allemande de la Volga.

"Afin de prévenir ces désagréments et d’éviter une considérable effusion de sang, le présidium du Soviet suprême a estimé indispensable de transplanter toute la population allemande de la Volga dans d’autres régions où elle sera dotée de terres et bénéficiera de la sollicitude gouvernementale pour son installation". Etc.

On devine ce que fut cette sollicitude. Les hommes déjà mobilisés continuèrent à se battre sur le front, alors que la population, membres du gouvernement de la R.S.S.A.A.V. et du parti inclus, fut déportée en Asie centrale ou dans le Grand Nord. En automne 1942, hommes et femmes valides de quinze à soixante ans furent versés dans l’armée du travail dans des conditions qui différaient à peine de celles des camps de concentration. Dès le mois d’août, bien qu’elle ne soit pas mentionnée dans l’ukase, la population des quatre districts autonomes allemands d’Ukraine et du Caucase (déjà liquidés juridiquement en 1938) rejoignit celle de la R.S.S.A.A.V. en déportation.

Quel a été le coût en vies humaines ?

L’U.R.S.S. a retrouvé sa population de 1941 au bout de treize ans, alors qu’au bout de quarante et un ans celle des Allemands soviétiques n’est pas entièrement reconstituée.

L’armée du travail ne fut démobilisée qu’en 1948, en même temps qu’un décret stipulait que les Allemands étaient "déportés pour l’éternité". Les familles eurent l’autorisation de se réunir, celles du moins qui savaient, par miracle, où vivaient leurs proches qui avaient survécu (pendant la durée de la guerre la correspondance avait été interdite). Mais dès 1944 les Allemands avaient obtenu le droit de reconstituer des cellules du parti. (Il y a quand même eu des amateurs !...)

"Trop bons"

A la suite de l’établissement des relations diplomatiques avec la R.F.A. et du voyage à Moscou du chancelier Adenauer en 1955, le statut "spécial" des déportés allemands fut aligné sur le statut "ordinaire", mais ils durent signer une renonciation à leur retour dans leurs régions d’origine et au dédommagement pour la perte de leurs biens.

L’adresse de la nouvelle ambassade de la R.F.A. à Moscou avait été tenue secrète à la population, mais très vite deux cent mille demandes de rapatriement affluèrent. Ce fut la première manifestation de la reconstitution par les Allemands d’un embryon de vie nationale sous la forme d’un réseau occulte d’information. Les autorités (c’était la meilleure époque du libéralisme khrouchtchévien) préférèrent encadrer le mouvement plutôt que de le laisser se développer dans la clandestinité. Deux journaux en allemand, aux noms idylliques de Neues Leben et Freundschaft, firent leur apparition. La correspondance avec les parents vivant en R.F.A. fut autorisée. Quelques écoles allemandes furent ouvertes au Kazakhstan, un orchestre fut autorisé et une église luthérienne ouverte à Tselinograd. Les catholiques et les ménonites purent constituer des communautés de prières.

Un ukase du Soviet suprême du 29 août 1964 modifia (sans toutefois l’abolir) celui du 28 août 1941. Il reconnaissait que "les événements ultérieurs ont montré que ces inculpations collectives (celles de 1941) étaient dénuées de fondement et relevaient de l’arbitraire lié au culte de la personnalité de Staline". Mais il ajoutait aussitôt : "Grâce à l’aide généreuse du parti et du gouvernement, la population allemande s’est solidement enracinée dans ses nouveaux foyers et jouit de tous les droits du citoyen soviétique." Bref, les Allemands devaient rester là où on les avait déportés pour des crimes qu’ils n’avaient pas commis. La réhabilitation ne concernait pas la "nation" allemande, qui restait abolie, mais uniquement la "population".

L’ukase de 1964 ne fut publié que dans le Journal officiel, que personne ne lit. Les Allemands d’U.R.S.S. apprirent qu’ils étaient réhabilités en lisant le journal est-allemand Neues Deutschland. Pleins d’espoir, les Allemands du Kazakhstan envoyèrent, en 1965, au Kremlin une délégation de communistes et de médaillés du travail, porteurs d’une pétition demandant de reconstituer la R.S.S.A.A.V. "Les Allemands sont de trop bons travailleurs pour que l’agriculture du Kazakhstan puisse se passer d’eux", répondit Anastase Mikoyan, chef de l’Etat à l’époque. Et il refusa de faire publier l’ukase dans la grande presse. (...)

(1) Le terme " boche ", repris du français, est utilisé en U.R.S.S."

Bakyt Alicheva-Himy, Les Allemands des steppes. Histoire d’une minorité de l’Empire russe à la CEI, Berne, Peter Long, 2005, p. 207-208 :

"Le 4 janvier 1965 les membres de la délégation se réunirent au siège du journal Neues Leben à Moscou. Le lendemain arrivait à son tour la délégation de Kirghizie : parmi eux Johann Brug, retraité, le professeur Otto Hertel, et l’ingénieur Georg Michel. S’étaient également joints à la délégation les collaborateurs du Neues Leben Kurt Wiedmeier et Maria Vogel, mère du célèbre compositeur Alfred Schnittke. A cette époque la rédaction du journal ne comptait que deux Allemands, et leur entrée dans la délégation exigeait beaucoup de courage.

La délégation travailla à Moscou du 3 au 13 janvier 1965, soit dix jours. Pour la première fois depuis 1941 un petit groupe de personnes exprimait ouvertement et de façon organisée une revendication visant à modifier radicalement la politique de l’Etat vis-à-vis d’une partie de la population soviétique. Presque tous les membres de la délégation, hormis trois personnes plus jeunes, étaient passés par les terribles épreuves des années trente, de l’armée du travail, des prisons et des camps. Il fallait beaucoup de courage pour accepter encore de courir un risque important après tant d’épreuves, et ce au nom du bien commun. Tous y consentirent cependant.

Une déclaration rédigée par Reinhardt Köln fut adressée au Comité central. Evoquant l’insuffisance du décret du 29 août 1964 la délégation exigeait une réhabilitation complète, ce qui sous-entendait : l’abrogation totale du décret du 28 août 1941 et de tous les décrets suivants portant atteinte aux droits de la population allemande, c’est-à-dire les décrets du 26 novembre 1948 et du 13 décembre 1955, et aussi l’extension aux Allemands des droits accordés aux Kalmouks et à d’autres peuples victimes de la répression en vertu du décret du 9 février 1957.

Une entrevue avec Brejnev ne leur fut pas accordée, mais le 12 janvier la délégation parvint à rencontrer Anastase Mikoyan, président du Présidium du Soviet suprême de l’URSS. Evasif, incertain dans l’argumentation, il déclara : « Celui qui veut est libre de conserver sa culture allemande. On peut faire des écoles secondaires allemandes, on peut créer les éditions de littérature allemande. Votre langue s’étudie dans presque toutes les écoles. » Ce à quoi l’un des membres de la délégation, Bornemann, répliqua : « Le problème que nous posons est celui d’un Etat national, de la restauration de la République des Allemands soviétiques. Comment se fait-il qu’il y ait levée de l’accusation sans levée du châtiment ? » Mikoyan leur déclara que le territoire de l’ancienne République de la Volga était à ce jour aussi peuplé que l’ancien territoire des Tatars de Crimée et que réunir les Allemands de la Volga et ceux d’Ukraine et instituer l’autonomie était une chose pratiquement impossible. De son côté, le secrétaire du Présidium du Soviet suprême Skliarov leur fit comprendre qu’accepter le retour des Allemands signifierait refaire une nouvelle erreur. « Le décret du 29 août 1964 est tenu secret. Quel est alors l’intérêt d’un tel décret ? Se peut-il que les autres peuples d’Union soviétique doivent ignorer la vérité sur les Allemands soviétiques ? » coléra pas Bornemann. En promettant la publication du document (ce qui fut fait en janvier 1965 [on a vu dans quelles conditions de discrétions]) Mikoyan mit un terme à la séance."

Sur Anastase Mikoyan : Le bolcheviste arménien Stepan Shaoumian (Stepane Chaoumian) : un ami intime de Staline et le massacreur des Azéris de Bakou

La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Anastase Mikoyan : l’exceptionnelle longévité d’un ponte du stalinisme

Arménie : projet d’une statue en l’honneur du dirigeant communiste Anastase Mikoyan

Sur les Allemands des Empires russe et soviétique : Les déportations et expulsions massives dans l’Empire russe au cours de la Première Guerre mondiale Les atrocités de l’armée russe contre les civils (sujets russes ou étrangers) durant la Première Guerre mondiale

Le gouvernement de Talat Paşa (Talat Pacha) et la reconnaissance de la République d’Arménie (1918)

National-socialisme allemand : la filière germano-balte

L’arménophilie d’Alfred Rosenberg

Le turcologue Gerhard von Mende et les Arméniens

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d’Azéris

Les Allemands de la Volga en provenance d’Anatolie orientale

Voir également : Les "opérations nationales" de "nettoyage" des frontières soviétiques (1935-1937)

Sud-Caucase soviétique : les déportations de divers musulmans dans les années 30 et 40

Le plan stalinien de déportation du peuple azéri

La déportation des Turcs meskhètes (Ahıska) par Staline

La déportation des Tatars de Crimée par Staline

Eurovision : victoire de Jamala, chanteuse ukrainienne d’origine arméno-tatare

La minimisation du génocide juif par Raphael Lemkin

Le poète communiste Nazım Hikmet : une référence fiable sur le "génocide" arménien ?

Le contexte international de la formulation de la revendication génocidaire arménienne (1965)

Si c’est la Pravda qui le dit...

"Comme celui des Tatars !"


Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


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