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25 NOVEMBRE 2020 – JOURNEE INTERNATIONALE POUR L’ELIMINATION DE LA VIOLENCE CONTRE LES FEMMES

mercredi 25 novembre 2020 | par Pakize


25 NOVEMBRE – JOURNÉE INTERNATIONALE POUR L’ÉLIMINATION DE LA VIOLENCE CONTRE LES FEMMES

Cette journée de célébration a été suggérée à l’origine par la République Dominicaine en hommage aux trois sœurs Mirabal, opposantes politiques dominicaines et luttant pour leurs droits, assassinées le 25 novembre 1960 sur ordre du dirigeant de l’époque, Rafael Trujillo.
En 1993, l’Assemblée générale des Nations unies adopte « La Déclaration sur l’élimination de la violence à l’égard de femmes » qui définit la notion de violence à l’égard des femmes comme étant « tous actes de violence dirigés contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée » .
La liste de ces violences est longue, entre autres :
- La violence domestique et perpétrée par un partenaire
- La violence sexuelle
- Le harcèlement sexuel
- La violence affective et psychologique
- L’exploitation économique
- L’exploitation sexuelle et la traite sexuelle
- Les crimes d’honneur
- Les crimes liés à la dot
- Le féminicide
- L’infanticide des filles
- Les Mutilations Génitales Féminines
- Le mariage forcé et précoce...

C’est en 1999 que les Nations unies proclament le 25 novembre « journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard de femmes » afin d’inciter gouvernements et organisations internationales à organiser des actions de sensibilisation sur la question de la violence à l’encontre des femmes (http://undocs.org/fr/A/RES/54/134).

La situation était déjà effrayante, le contexte de pandémie constitue un facteur aggravant pour les femmes victimes de violences conjugales.
En effet, à mesure que les pays mettaient en œuvre des mesures de confinement pour arrêter la propagation du coronavirus, les restrictions en matière de déplacements, l’isolement social et l’insécurité économique viennent augmenter la vulnérabilité des femmes du monde entier face à la violence subie chez elles. Les services essentiels tels que les abris contre la violence domestique et l’assistance téléphonique ont atteint leur capacité maximale.

Ainsi, ONU Femmes a pu constater, dans certains pays, que les appels aux lignes d’assistance ont été multipliés par cinq.

Dans le monde

Selon les estimations de l’OMS

- 35% des femmes, soit près d’1 femme sur 3, indiquent avoir été exposées à des violences physiques ou sexuelles de la part de leur partenaire intime ou de quelqu’un d’autre au cours de leur vie. Ce chiffre n’inclut même pas le harcèlement sexuel !
- jusqu’à 38% des meurtres de femmes sont le fait de leur partenaire intime masculin.
Selon les dernières estimations publiées par l’UNICEF :
- Au moins 200 millions de femmes et de filles ont subi une mutilation sexuelle dans 30 pays.
Parmi ces victimes, 44 millions sont des filles âgées de moins de 15 ans.
- 53 000 femmes excisées vivent en France
- Ces pratiques sont pénalement condamnées en France et dans 24 des 29 pays d’Afrique et du Moyen-Orient où elles sont pratiquées.

Selon les chiffres de l’ONU de novembre 2019 :
- 750 MILLIONS de jeunes filles ont été mariées avant leur 18 ans ;
- 71% des victimes de la traite des humains sont des femmes et des filles, dont ¾ sont sexuellement exploitées

En France  :

Selon le collectif Féminicides par compagnon ou ex, 87 féminicides ont été recensés depuis le début de l’année 2020.

- En 2019 : selon les chiffres de la délégation aux victimes du ministère de l’Intérieur, 146 féminicides ont été recensés sur l’année. Sur ces 146 femmes tuées, 41% avaient déjà subi des violences de la part de leur partenaire et 43% avaient déposé une plainte.

- En 2018 : toujours selon la même source, 121 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-partenaire intime "officiel" (conjoint, concubin, pacsé ou « ex ») ou non officiel (petits-amis, amants, relations épisodiques...)., soit une tous les trois jours. (130 recensées en 2017 et 123 en 2016).
Sur ces 121 féminicides, 26 sont qualifiés en assassinat : c’est à dire avec préméditation.
Parmi les 121 femmes tuées en 2018, un tiers avait déposé une plainte ou une main courante.

Les mobiles les plus fréquemment identifiés pour les homicides d’une femme par son compagnon révèlent une volonté d’emprise et de contrôle sur sa partenaire (refus de la séparation, dispute et jalousie) dans 67% des cas.
- 3 femmes sur 4 déclarent avoir subi des faits répétés
- 8 femmes sur 10 déclarent avoir été également soumises à des atteintes psychologiques et/ou des agressions verbales
- 93 000 femmes âgées de 18 à 75 ans déclarent avoir été victimes de viols et/ou de tentatives de viol sur une année.
- 9 victimes sur 10 connaissent l’agresseur. Dans 45% des situations, l’agresseur est leur conjoint ou ex-conjoint
- Moins d’une victime sur dix déclare avoir déposé plainte
(Sources : Enquête « Cadre de vie et sécurité » 2012-2017, INSEEONDRP- SSM-SI)
- 37 000 victimes de violences sexuelles, mineures et majeures, ont déposé plainte ou ont fait l’objet d’une constatation par les services de police et de gendarmerie
- 1 viol sur 3 commis sur une femme majeure, parmi ceux enregistrés par les forces de sécurité, est le fait de son partenaire ou ex-partenaire
Source : Ministère de l’intérieur

Avec l’impression de « garantie » d’anonymat qu’ils peuvent procurer, les nouvelles technologies et modes numériques de communication ont permis de développer une nouvelle forme de violence à l’égard des femmes : le cyber-harcèlement . Les menaces de viol, les injures sexistes et autres invectives font partie du quotidien de nombreuses femmes sur le Web.
Aussi, la loi du 7 octobre 2016 pour une République numérique sanctionne sévèrement la pratique de la "vengeance pornographique" (revenge porn), qui consiste à diffuser des images à caractère sexuel sans le consentement de la personne concernée. L’auteur de cette infraction encourt une peine de deux ans d’emprisonnement et une amende pouvant aller jusqu’à 60 000 euros.
Le rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes publié en 2018 fait état de 73% de femmes déclarant en être victimes, et pour 18% d’entre elles sous une forme grave. Ces violences visent, selon le Haut Conseil, à contrôler la place des femmes et à les exclure de l’espace public. Elles se manifestent principalement sous deux formes :

  • le cyber-contrôle dans le couple : un conjoint ou un ex-conjoint violent surveille l’activité de sa conjointe (conversations, déplacements, dépenses, etc.), éventuellement à son insu via des applications dédiées ;
  • le harcèlement sexiste et sexuel en ligne, qui consiste à envoyer des messages ou à publier des propos insultants, dénigrants, voire menaçants.

La France n’a pas été épargnée par la pandémie, et a dû aussi prendre des mesures de confinement, créant ainsi des situations critiques pour les femmes victimes de violences conjugales.
Selon une première estimation, celles-ci ont augmenté d’au moins 36% pendant la période de confinement. Depuis le reconfinement, le 30 octobre dernier, la plate-forme de signalement en ligne des violences conjugales, sexuelles ou sexistes a enregistré une hausse de 15 % des appels de victimes
Des dispositifs supplémentaires ont vu le jour tout au long de l’année. Loin d’être une victoire, on peut noter toutefois certains « améliorations »

  • création de lieux "refuges", dans les centres commerciaux et pharmacies permettant aux victimes de se signaler, afin de pallier la fermeture des lieux d’accueil habituels ; Ces mesures ont permis de porter secours à de nombreuses femmes.
  • interventions systématiques à domicile des forces de l’ordre à la suite d’un signalement ;
  • priorisation du traitement judiciaire des violences intrafamiliales (comparutions immédiates, ordonnances de protection, attribution de téléphones) ;
  • mise en place de moyens silencieux tels que les tchats, les SMS (via le 114 qui a été ouvert à toutes les victimes de violences conjugales à partir du 31 mars) ou les plateformes de signalement
  • A noter également que pendant les périodes de confinement, les victimes peuvent quitter leur domicile à tout moment, sans devoir disposer d’une attestation.
  • Mais aussi la mise en place d’une ligne téléphonique destinée aux hommes sur le point de passer à l’acte. Près de 200 auraient appelé ce numéro.

En Turquie

En plus de la pandémie du Coronavirus, l’année 2020 y aura été marquée par des discussions portant sur l’éventualité du retrait de la Turquie de la Convention d’Istanbul de 2011. Après avoir été le 1er pays à la ratifier, la Turquie est aussi le 1er pays a envisager son retrait, au motif douteux et teinté d’homophobie que cette convention « constitue un outil de « propagande homosexuelle », contraire aux valeurs familiales donc selon Numan Kurtulmuş, vice-président de l’AKP.

Outre les mesures de confinement appliquées en Turquie aussi, les associations de défense des droits des femmes ont dû redoubler d’efforts pour la défense de cette convention. L’opposition mène une campagne d’éducation politique en faveur du texte. Des mairies distribuent des fascicules aux couples se mariant, d’autres occupent les panneaux publicitaires pour défendre la convention. Même au cœur de l’AKP, parti au pouvoir, des soutiens à cette convention se font entendre : Mustafa Sentop, président du Parlement, dit être défavorable à un retrait de la convention. De même, la propre fille du Président Erdoğan, Sümeyye Erdoğan Bayraktar, accessoirement vice-présidente de la puissante Association femmes et démocratie (KADEM), a publiquement exprimé son soutien à la Convention d’Istanbul qui selon elle contribue à la lutte contre les violences domestiques et « n’encourage pas l’homosexualité », déclarant « dans une relation sans amour et sans respect et où l’une des parties est victime de violence, il n’est plus question de “famille” ».

Selon les données difficilement collectées en Turquie - puisque depuis 2014, les autorités turques ne publient plus de statistiques sur les violences contre les femmes - militantes et associations doivent s’appuyer sur des articles de presse, depuis le 1er janvier 2020, à ce jour, 25 novembre 2020, ce sont 353 femmes tuées. 64% de ces féminicides ont été commis par un conjoint / petit ami ou ex-partenaire.

A l’heure du déconfinement en juin, en 10 jours, ce sont 10 femmes qui ont été tuées. En outre, il a été découvert seulement en juin dernier que la mort en novembre 2019 de la jeune Irem âgée de 17ans avait été maquillée en suicide.

Pour rappel, ces chiffres s’élevaient à 418 pour l’année 2019, 440 en 2018, 353 en 2017 et 304 en 2016.

Entre le 1er janvier et le 31 octobre 2019 seulement :
- 42 femmes/filles violées (54 en 2018)
- 485 femmes/jeunes filles forcées à se prostituer (468 en 2018)
- 178 femmes et filles sont victimes de harcèlement (169 en 2018)
- 217 filles ont subi des abus sexuels (306 en 2018)
- 513 femmes brutalisées (341 en 2018)

Ces données ont été rassemblées d’après des faits rendus publics, imaginons quelques instants quelles auraient été les proportions si on pouvait comptabiliser toutes les violences de toutes les victimes, y compris celles qui n’osent pas parler.

Au surplus, les féminicides ne sont que le résultat ultime d’une violence en escalade : la Professeure Serpil Sancar, également Présidente du conseil d’administration de l’association d’observation de l’égalité des genres, explique que le meurtre d’une femme ne survient pas d’un coup mais qu’il y a tout un historique, chargé de violence, préalable à ce meurtre. Le même constat est également fait en France où près de 80 % des auteurs de féminicides ont déjà commis des violences répétées sur leur conjoint (70 %) ou sur un ex-conjoint (10 %) avant l’acte ultime.

Sur les 513 femmes brutalisées entre janvier et novembre 2019, en Turquie, on peut donc craindre que nombre d’entre elles changent de catégorie et passent ainsi dans celle des femmes assassinées.
En 2009, le ministre turc de la Justice a rendu public un document faisant état d’une recrudescence de 1 400 % des meurtres de femmes : 66 en 2002, contre 953 assassinats sur les sept premiers mois de 2009.
Bien que la Turquie ait ratifié, en 2011, la Convention contre la violence à l’égard des femmes du Conseil de l’Europe, force est de constater la résistance de policiers ou magistrats à faire appliquer les lois adoptées en la matière. Serait-ce donc pour leur faciliter la tâche qu’il a été suggéré de révoquer la Convention d’Istanbul ??

Si le meurtre atroce de la jeune Özgecan Aslan, le 13 février 2015, a secoué les esprits, générant une telle mobilisation, soutenue également par les hommes, que l’on a pu observer une procédure judiciaire très rapide, pour obtenir une condamnation de l’assassin 9 mois seulement après son arrestation, on ne peut pas encore parler d’amélioration des conditions de la femme en Turquie puisque chaque année, pour ne pas dire chaque mois, un crime horrible vient à nouveau faire la une des médias : Emine Bulut criant « je ne veux pas mourir » égorgée sous les yeux de sa fille de 10 ans et sous les yeux de témoins, dont un qui a filmé la scène le 18 aout 2019, ou encore Pınar Gültekin, 27 ans, qui a été battue et étranglée par son compagnon, puis a incinéré son corps avant de le couler dans du béton et de tenter de le faire disparaître en forêt. Les restes de Pınar ont été découverts le 21 juillet dernier.

Aggravées par des propos sexistes et violents des membres du gouvernement, on est encore loin d’un climat de confiance dans le système juridique et dans l’action des pouvoirs publics pour faire cesser les violences à l’encontre de femmes. Pire encore, c’est au lendemain de la découverte macabre du corps calciné de Pinar Gültekin que le gouvernement formulait sa volonté de se retirer de la Convention d’Istanbul !

Mais depuis lors, tant d’autres crimes ont été commis, notamment une tentative de féminicide à la bombe, déjouée hier par les forces de l’ordre… Le soir même le Ministre de l’Intérieur Süleyman Soylu s’est adressé aux hommes depuis la réunion d’évaluation sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique organisée par la Direction générale de la sécurité : « Je m’adresse aux hommes : Reprenez vos esprits ! Oui vous avez certainement une force physique supérieure, mais que cherchez-vous à prouver ? Quel besoin cherchez-vous à satisfaire ? Quel sentiment glorifiez-vous ? N’avez-vous pas honte ? » .

Malgré les promesses et les mesures prises, telles que les bracelets électroniques, ou encore les plateformes de signalement en ligne des violences sexuelles et sexistes, ou encore les applications téléchargées sur smartphone telles que KADES en Turquie qui a permis de secourir près de 8.000 femmes en moins d’une année, depuis son lancement en mars 2018 afin de secourir des femmes en danger, les chiffres noirs ne cessent de croitre. Depuis mars 2018, KADES a été téléchargé par 620.829 personnes et a enregistré un total de 48.686 signalements depuis lors. Le Chef du département de la sécurité publique Levent Tuncer assure quant à lui que la politique de « la réconciliation » entre conjoints agresseur/victime appartient désormais au passé.

Si en Turquie les auteurs de ces violences et crimes ne sont pas découragés par le système judiciaire, qui continue à relaxer les auteurs ou diminuer leur sanction dès lors que ceux-là remettent en cause « l’attitude » ou la « provocation » de la victime, en France également, les forces de l’ordre, le système judiciaire sont pointés du doigt pour leur laxisme et leur défaillance dans la prise en charge des alertes (https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/04/20/la-justice-reconnait-une-faute-lourde-de-l-etat-apres-un-feminicide_6037211_3224.html).

La violence faite aux femmes doit être traitée avec plus de vigilance, plus de sévérité, quel que soit le pays où elle a lieu, quelle que soit « l’attitude » que les bourreaux condamnent.
Et malheureusement, aucun pays n’est épargné, aucune femme au monde n’est à l’abri de violence, qu’elle soit verbale, physique, sexuelle.

La violence à l’égard des femmes ne doit pas se résumer à un sujet d’étude comportementale : profil social des bourreaux, armes employées, lieux des faits, motivations…

Avant tout, il faut souligner que la violence à l’égard des femmes constitue une violation des droits de la personne humaine et des libertés fondamentales des plus dévastatrices mais aussi des plus répandues dans le monde et demeure un obstacle majeur à l’égalité des droits entre hommes et femmes.

Il n’y a pas lieu de se cacher derrière une question de religion pour s’absoudre non plus, aucun Dieu ne placerait une de ses créations en supériorité sur une autre au point de lui donner droit de vie ou de mort.

La violence à l’égard des femmes ne peut, ni ne doit être une tradition, une culture.
L’intégrité physique ou mentale d’une personne humaine n’est pas le privilège d’un seul genre.

Ne fermons donc pas les yeux sur ces crimes, dénonçons, agissons !