Il est paradoxal d’avoir à constater que c’est de la France qu’est parti l’hallali contre l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.

Paradoxal, car depuis le 18ème siècle, la Turquie, ottomane ou kaméliste, s’était fixé pour objectif de ressembler à la France en tout point : adopter l’ordre politique et social français était la visée des responsables turcs. Aussi est-il bon de rappeler que l’empire bien musulman des ottomans, en pleine restructuration politique, alors qu’il s’étalait sur une bonne partie de l’Europe, avait adopté, en 1850, le Code commercial français en le traduisant et sans en changer une seule virgule.

Mieux, la nouvelle Turquie en formation, adopta, en 1858, le Code pénal français, tel quel.

Cette nouvelle Turquie naissante au 19ème était soutenu par l’empereur français Napoléon III dans l’application pour le pays « des principes d’uniformité administrative, et d’égalité civile et religieuse. »

Mais, si l’on ferme la parenthèse française, d’une France frileusement électoraliste, les enseignements sont plus compliqués, disons plus alambiqués ! Ce n’est pas aussi simple que cela. Ils concernent, au premier plan, le passé historique de la Turquie, et, dans le lointain peu discernable, les relations de la Russie avec l’Europe.

Face à l’Europe qui se déclare “Club chrétien", ce que l’on reproche à la Turquie, avant tout, c’est d’avoir renié son passé chrétien, et après tout, sa laïcité “trop musulmane".

De plus, l’Europe, aux dirigeants bien amnésiques en fonction des contingences électorales, ne veut pas, non plus, se rappeler que le point de départ du rayonnement de la religion de Jésus, bien plus que Jérusalem ou Rome, fut Byzance, aujourd’hui Istanbul.

Laïcité

L’ancêtre de l’Etat turc fut, de 130 à 1683, l’Empire Chrétien d’Orient avec pour capitale Byzance, et en 313, l’empereur Constantin fit de la religion chrétienne, la Religion d’Etat, et les ancêtres des turcs ont érigé la cathédrale Sainte Sophie en 573, quelques sept siècles avant Notre-Dame à Paris.

Et donc, en simplifiant la pensée, la Turquie d’aujourd’hui, fut chrétienne quelques bons siècles avant les Normands ou les Suédois, voire les Irlandais.

Par rapport à ce que l’on appelle l’"Espace européen", en relisant l’Histoire, celle qui forge l’identité des peuples, la Turquie ottomane titillait les périphéries de Venise et Vienne… Or particularité bien bizarre, aujourd’hui, selon de curieux concepts, c’est la Guyane bien américaine et les Canaries bien africaines qui font partie de cet espace.

Surprenant !

En lui imposant le fameux « deux pas en avant, trois pas en arrière », la Turquie est donc sanctionnée pour avoir perdu l’Empire Chrétien d’Orient et pour n’avoir pas su gérer ses frontières européennes au moment où les Etats modernes se constituaient. Cela est la lecture brute et brutale des événements. Mais l’analyse est toute autre ; elle dévoile une apparence des phénomènes plutôt machiavélique.

Bien sûr, la masse votante de l’Europe ne veut pas de Turquie musulmane comme membre de l’Union Européenne : normal, en respectant tous les métiers, la concierge du 15eme à Paris et le taximan de Hambourg ont plus de droits, et leurs votes sont déterminants pour certains. Mais il y a ce qui se dit pour l’électorat, et ce que le responsable politique pense, mais ne dit pas : la Turquie n’est qu’une diversion... Une de plus pour conjurer d’autres appétences, de grosses appétences.

Apparence

En effet, l’Etat qui menace le délicat et complexe équilibre de l’Europe institutionnelle et, qui, plus grave, peut mettre en péril le condominium franco-allemand, ce n’est pas la Turquie, mais bien la Russie, sosie démesuré de cette Turquie par ses composantes géographiques et démographiques. A des degrés divers, la Russie démultiplie ce que redoute l’Europe en ouvrant la porte à la Turquie.

Et accepter aujourd’hui la Turquie, c’est créer un précédant dangereux et dégager une voie grandiose à la toujours tsariste Russie, majeure et dominante. Or avec la Russie les alliances restent précaires tant son hégémonie est égale à sa composante géographique, sociale et historique.

Elle est absolue, autoritaire, et l’Europe des 25 ne peut conjurer cette suprématie. On laisse croire que la Turquie doit changer foncièrement ses fondements politiques et sociologiques à commencer par la religion alors que la cible des dirigeants européens est toute autre.Il est vrai que l’alibi « islamique », par les temps qui courent, facilite les hypocrisies et l’Islam de la Turquie a bon dos…

Sources : Maroc Hebdo