Rapport du Consul de Russie à Bitlis - Turquie News
samedi 1er octobre 2022

Rapport du Consul de Russie à Bitlis

Publié le | par Hakan | Nombre de visite : 264 |
Rapport du Consul de Russie à Bitlis

Rapport adressé par le Consul de Russie à Bitlis à l’Ambassadeur de Russie à Istanbul, à la date du
(Extrait de la partie finale)

La guerre balkanique, on ne saurait le nier, a engendré chez les Musulmans de Bitlis une aversion, non seulement contre les Slaves et les Chrétiens, mais contre le monde entier, de même qu’elle a surexcité les Arméniens et a réveillé en eux l’espoir d’un meilleur avenir hors de la domination turque. Ces dispositions réciproques et les bruits répandus par les Arméniens de l’occupation par la Russie de Van, Bitlis et Erzouroum peuvent, sous le moindre prétexte, donner lieu à des incidents et, dans le choc qui s’en suivrait entre Turcs et Arméniens ceux-ci pourraient bien être la rançon des défaites balkaniques. L’animosité turco-arménienne avait déjà atteint son point culminant avant les délibérations de la conférence de Londres, lorsqu’on apprit que les Bulgares étaient sur le point d’entrer à Constantinople. A ce qu’on racontait, les Musulmans, en lisant au Marché les dépêches de la Capitale, pouvaient difficilement contenir leur colère contre les Chrétiens. Par contre, on remarquait chez les Arméniens un état tout différent. Ceux-ci, d’après ce qu’on m’a rapporté, tenaient, le soir, des conciliabules chez eux et se partageaient déjà les propriétés et les terres des Musulmans, supposant qu’à l’arrivée des soldats russes, ils se retireraient vers le Sud, abandonnant leurs biens.

J’ai moi-même vu et entendu les Arméniens et leurs chefs religieux se plaindre au Vali de ne plus pouvoir vivre avec les Turcs et ceux-ci déclarer qu’ils ne pourraient plus supporter les Arméniens. Il existe donc actuellement, dans la province de Bitlis, une violente animosité qui augmente ou diminue selon les phases de la guerre balkanique et ses conséquences présumées. Si cet état de choses continue, on peut s’attendre, comme je l’ai exposé plus haut, à ce que le moindre prétexte fasse éclater le fanatisme musulman.

L’activité du Comité Tachnaktzoutioun est pour beaucoup dans cette exaltation de l’opinion publique arménienne. Ce comité travaille opiniâtrement à amener des collisions entre Arméniens et Musulmans afin de mettre à profit le malheur qui pourrait en résulter, pour provoquer une intervention russe et l’occupation du pays par notre armée.

Les membres de ces comités se sont réunis il y a quelque temps au monastère de "Sourp Carabet", près de Mouche, et, après avoir adopté une décision dans le sens indiqué plus haut, ont désigné un délégué pour le Congrès général qui se tiendra à Genève ou à Constantinople.

Actuellement les Tachnakistes tâchent de se réhabiliter aux yeux des Arméniens paisibles qui s’étaient détournés d’eux, les accusant d’avoir causé le malheur et la misère de la nation arménienne. Ils se conforment à leur nouvelle devise qui est selon leurs propres termes d’"amener ici les Russes".

Pour arriver à cette fin, les Tachnakistes ont recours à différents moyens et s’efforcent à amener les Arméniens à des collisions avec les Musulmans et spécialement avec les troupes Ottomanes. Ainsi, les Comités Tachnakistes de Bitlis et de Mouche, pour semer la panique parmi la population, ont poussé les Arméniens des bazars à fermer leurs boutiques. Ils ont, en outre, armé une bande de révolutionnaires qui, après avoir parcouru, en octobre et en novembre, le caza de "Hizane", a assassiné quelques Kurdes pour venger la mort de "Raphaël", inspecteur d’école arménien et partisan du Tachnaktzoutioun. Tout ceci n’avait d’autre but que d’amener une rencontre entre Musulmans et Tachnakistes. Si cela se produisait, les Musulmans, naturellement, attaqueraient les villages arméniens, ce qui aurait comme conséquence l’intervention armée de la Russie. Les notables Tachnakistes de Bitlis déclarent qu’ils commettraient une grande faute s’ils ne profitaient pas de la situation actuelle pour amener ici les Russes.

De tout ce que j’ai eu l’honneur d’exposer, Votre Excellence comprendra que les futurs chocs entre Arméniens et Musulmans dépendront, en partie, de la ligne de conduite et de l’activité du Comité Tachnaktzoutioun, du cours des négociations de paix entre la Turquie et les Etats slaves des Balkans, et, à la suite de ces négociations de l’éventualité d’une occupation de Constantinople par les alliés. Si les délibérations de la conférence de Londres n’aboutissaient pas à la paix, l’approche de la chute de la capitale ottomane ne serait pas sans influencer les rapports entre les Musulmans et les Arméniens de Bitlis.

Les Arméniens des villes, aussi bien que ceux des campagnes, ont, de même que leurs chefs religieux, toujours témoigné de leur penchant et de leur affection pour la Russie et déclaré à plusieurs reprises que le gouvernement turc est incapable de faire régner ici l’ordre, la loi et la prospérité. Beaucoup d’Arméniens promettent dès maintenant d’offrir leurs églises aux soldats russes pour être converties en temples orthodoxes.

L’état actuel des Balkans, la victoire des gouvernements slaves et hellénique sur la Turquie, ont surexcité les Arméniens et rempli leur coeur de l’espoir et de la joie d’être délivrés de la Turquie. Les Arméniens chez lesquels bout le sentiment de la vengeance, considèrent les défaites turques comme un bienfait de Dieu et comme la revanche de la misère et de l’humiliation de leur race. La comparaison entre les villes et les provinces de Bitlis, Erzouroum et Van et celles du Caucase ; entre l’état de la population, du commerce et des moyens de communication du Caucase et celui des vilayets habités par les Arméniens, leur dit dans un langage éloquent, qu’ils n’ont à attendre aucun bonheur ni aucune liberté de la domination turque. Tous les espoirs des Arméniens, et, je crois même, de tous les Chrétiens de Bitlis et des environs, sont dans la Russie.

La nouvelle qu’une commission présidée par un Anglais venu de Londres et composée d’Arméniens et de Turcs allait arriver à Bitlis pour l’application des réformes, produisit sur les Arméniens une obsession que je ne saurais décrire. Ceux-ci demandent si la délégation qui s’est rendue précédemment d’Etchmiadzine à Petersbourg sous la présidence de l’évêque Mesrop a sollicité l’envoi d’Anglais auprès des Arméniens d’Anatolie.

Les Arméniens se montraient contrariés et désillusionnés de ce que l’on eût chargé des Anglais d’introduire des réformes dans les provinces turques, voisines du Caucase et pétries avec le sang des soldats russes. Abstraction faite de l’activité future des Anglais, l’envoi par eux, ici, de fonctionnaires pour les réformes, paraît, à tous, aussi incompréhensible que si des fonctionnaires russes allaient au Yemen ou à Bassorah. Selon moi, en confiant à des Anglais l’exécution des réformes dans les provinces habitées par les Arméniens, le gouvernement ottoman a voulu se ménager l’appui de l’Angleterre lors des négociations de paix à Londres, et créer un conflit entre les gouvernements russe et anglais.

En parlant des sympathies arméniennes pour la Russie, il ne faudrait pas omettre de rappeler la pétition, revêtue de plus de deux cent mille signatures, présentée en 1907 à ce Consulat par les Arméniens de Bitlis, Diyarbakir et Kharpout pour demander leur admission à la sujétion russe, et les démarches faites en 1904-1905 par les Nestoriens qui priaient qu’on leur envoyât des prêtres russes pour passer à l’orthodoxie. Ces deux faits démontrent d’une façon suffisante l’état d’âme des Chrétiens dans ce pays et leur penchant pour la Russie. Depuis lors, la situation n’a pas changé et les regards des Chrétiens sont restés, comme par le passé, tournés vers la Russie. Il faut dire tout de même que parmi les Arméniens de Bitlis, comme parmi ceux des autres provinces, il se trouve quelques riches, égoïstes et hypocrites, qui pour assurer leurs intérêts et leur tranquillité, tâchent de se créer des amitiés parmi les Turcs et les fonctionnaires turcs au détriment de toute la nation arménienne. Mais ceci n’est que provisoire et durera autant que la domination ottomane. Les Arméniens, aussi bien que les autres Chrétiens, à quelque classe qu’ils appartiennent, sont unanimes et sincères dans leur affection pour la Russie et il n’y a pas de différence à ce sujet entre les citadins et les villageois.

Le comité Tachnaktzoutioun, moralement déchu aux yeux de la population calme et paisible, tâche de regagner la confiance des Arméniens et, ainsi que je l’ai exposé plus haut, s’efforce d’amener des chocs entre Arméniens et Kurdes, et, en général entre Arméniens et Musulmans, pour troubler la situation et créer un prétexte à l’intervention armée de la Russie. Il faut classer parmi les tentatives de ce genre, l’apparition il y a quelque temps, à Oharitchkan et Karkar, près de la frontière du vilayet de Van de bandes révolutionnaires arméniennes qui parcoururent les montagnes pour avoir l’occasion de se mesurer avec les Kurdes.

La conduite des membres du Tachnaktzoutioun envers les Arméniens et les autorités, et leurs sympathies à l’égard de la Russie, sont réglées et dirigées par les instructions de leur siège central à Constantinople.

Quoique ne comptant que peu d’adhérents, il existe dans le vilayet de Bitlis deux autres partis arméniens : le Hintchak et le Sahmanatragan. Les Hintchakistes ont à Mouche quatre, à Bitlis un et à Kharpout cent affiliés.

Le Sahmanatragan n’a ici que deux à trois membres. Ce parti est sympathique aux Arméniens plus ou moins instruits de Bitlis. Les membres du Sahmanatragan et du Hintchak étant trop peu nombreux, la question de savoir s’ils sont amis ou adversaires de la Russie, n’a pas d’importance spéciale. Le Hintchak n’est pas opposé à la Russie et, quant au Sahmanatragan, il est russophile et très pessimiste en ce qui concerne l’avenir et les progrès de la Turquie.


Rapport du Consul de Russie à Bitlis en date du 3 décembre 1910, numéro 602.

Un fait digne d’attention dans le vilayet de Bitlis, c’est l’activité que déploie constamment dans l’intérieur de cette province le comité révolutionnaire arménien Tachnaktzoutioun, au sujet duquel j’ai l’honneur de communiquer à Votre Excellence les renseignements suivants :
La population arménienne, ignorante quoique laborieuse, avait ouvertement témoigné, ces derniers temps surtout, une véritable antipathie envers ce comité dont les affiliés, qui s’affublaient du titre de "sauveurs de la nation" lui avaient fait endurer depuis des années les pires souffrances. En dépit de ce sentiment, le Tachnaktzoutioun continue toujours à exister dans le vilayet de Bitlis et, sans toutefois renoncer à ses anciennes visées, se consacre à l’éducation des masses, mettant de côté les armes et attendant tranquillement les événements. Par une métamorphose incompréhensible, les anciens chasseurs d’hommes de la vallée de Mouche se sont transformés en pédagogues dans les écoles arméniennes de la province. Les chefs des révolutionnaires qui en 1909-1910 avaient combattu à Sassoun contre les troupes ottomanes, sont venus à Bitlis en qualité de juges et, sans aucun mandat, sont entrés en négociations, "au nom de la nation" pour trancher les différends existants entre Arméniens.

Un fonctionnaire judiciaire ottoman chargé d’exercer des poursuites contre le révolutionnaire arménien Karnik qui extorquait de l’argent aux villageois, soi-disant pour les écoles, disait très justement : "ces Karniks se considèrent maintenant comme les Consuls généraux de la nation arménienne en Turquie".

Depuis la proclamation de la Constitution, l’activité des révolutionnaires a diminué et ils se tiennent actuellement tranquilles. Mais, il serait difficile de dire combien ce changement durera et jusqu’à quel point il sera nécessaire. Les comités arméniens ont, jusqu’à présent, très habilement profité de l’ignorance de leur nation. Aujourd’hui, les membres du Tachnaktzoutioun à Sassoun, au Sandjak et dans la vallée de Mouche, dans les cazas de Boulanik, Ahlat et Malazgirt et dans la ville de Bitlis, sont au nombre de 100 000. Le principal chef de cette organisation dans l’intérieur du vilayet est Carmen, autrement appelé Karnik .

Avant d’entrer au Tachnaktzoutioun, Karnik était un prêtre du nom de "Dadjad Vartabète". Il abandonna la soutane pour s’affilier à ce comité et, à l’exemple des autres révolutionnaires arméniens, il adopta un pseudonyme et se fit connaître sous le nom de Carmen, qu’il a conservé jusqu’aujourd’hui.

Les collaborateurs de Carmen à Mouche sont, en premier lieu, Simon Zavarian, et puis Agop Hodoyan, Mejobolian et Simpate. Il a comme représentants, à Houppe, dans le caza de Boulanik : Mochèhe ; à Sassoun : Manouk ; dans la vallée de Mouche : Isso Koumssel et les deux Missak. Dans la ville même de Bitlis, c’est Oussep Parsihian qui dirige les affaires du Tachnaktzoutioun. Celui-ci, qui jouit d’une autorité pleine et entière, ne manque pas de visiter les hauts fonctionnaires de Bitlis, mais, malgré cela, la police ne se gêne pas de faire parfois des perquisitions chez lui.

Le siège de ce comité aux cent mille membres est à Mouche. Cette organisation est divisée en 20 comités, 100 sous-comités et 8 000 groupes. Conséquemment, chaque groupe comprend de dix à douze membres. Cent à mille Arméniens, forment un sous-comité, et mille à cinq mille personnes, un comité. Le grand centre du comité se trouve, à titre permanent, à Mouche, et les sections du Tachnaktzoutioun dans la ville et dans la vallée de Mouche, dans les cazas de Sassoun, Boulanik et Malazgirt et dans la villes et les environs de Bitlis dépendent de ce centre. Tous ceux qui font partie du Tachnaktzoutioun sont tenus de verser mensuellement à la caisse du comité une cotisation variant entre dix paras et une piastre. On croit que de ce chef, le comité a, rien que dans le vilayet de Bitlis, un revenu annuel de 1000 à 1500 livres.

L’argent ainsi ramassé par chaque groupe ou comité, est envoyé au "Bureau du Tachnaktzoutioun pour l’Occident" qui se trouve à Genève et en dispose conformément aux décisions du "Comité supérieur Tachnakiste de Suisse".

Les révolutionnaires arméniens (c’est-à-dire les membres du Tachnaktzoutioun) originaires du vilayet de Bitlis, ne reçoivent officiellement aucun traitement ni aucune récompense des comités ou du bureau. Naturellement ces gens peuvent exiger de la population plus d’argent qu’il ne faut et garder le surplus. L’entretien des révolutionnaires qui, comme Carmen ne sont pas originaires de Bitlis, est assuré par les comités.

Les chefs des comités et des sous-comités et les anciens révolutionnaires qui ont combattu contre les troupes ottomanes, ont des revolvers, des fusils Moussine ou Berdan, et un nombre suffisant de cartouches. Quant aux autres membres du Tachnaktzoutioun, ils ont entre leurs mains 7 à 800 fusils de différentes marques (Gras, Berdan, Martini, Kramnowka etc...). Sous l’ancien régime, ces fusils étaient cachés sous terre dans les villages. Maintenant on les en a fait sortir.

Depuis la proclamation de la Constitution, et surtout cette année-ci (1910), les Tachnakistes paraissent avoir renoncé à leur activité armée dans l’intérieur du vilayet. Ils ne s’occupent, en apparence du moins que des affaires nationales, travaillant, d’après ce que j’ai entendu, à faire appliquer le système de décentralisation dans les provinces et à développer l’instruction publique parmi les Arméniens. On me fait savoir que, grâce aux efforts du Tachnaktzoutioun, il existe des écoles pour garçons et jeunes filles à Sassoun et dans les villages arméniens de la vallée de Mouche. Je ne puis prétendre que les écoles n’exercent leur activité que grâce seulement aux Tachnakistes.

Mais, on ne peut nier non plus que les personnalités Tachnakistes, comme par exemple Carmen, quand elles passent par Bitlis, ne manquent pas de visiter, en qualité d’inspecteurs supérieurs, les écoles entretenues par la communauté arménienne et ses chefs religieux.

La participation des membres du Tachnaktzoutioun aux affaires spirituelles arméniennes dans le courant de l’année dernière et au commencement de cette année-ci, a été plus importante que de coutume. Comme dans les années précédentes, l’absence à Bitlis de l’évêque arménien et de son vicaire a facilité cette participation.

Les affaires spirituelles sont administrées par un prêtre quasi-ignorant du village de Yultun qui se laisse dominer par toute espèce d’influence. Conséquemment, il n’a pas été difficile aux Tachnakistes de gagner ce prêtre à leur cause pour agir selon leurs désirs. Il faut noter aussi que les Arméniens de Bitlis ayant commencé, vers la fin de cette année à témoigner du mépris aux affiliés du Tachnaktzoutioun, l’influence de ceux-ci en a été gravement atteinte. Beaucoup de notables Arméniens répétaient que des chefs tels que Carmen n’ont procuré jusqu’à présent à la nation que préjudice, déboires et misère. Cette animosité des habitants de Bitlis contre les Tachnakistes s’est aggravée depuis que quelques membres de ce comité vinrent en ville et extorquèrent, par des menaces, des sommes importantes aux Arméniens qui passaient pour riches. Un de ceux-ci fut même battu à cette occasion et dut garder la maison assez longtemps. On comprend par là que les Tachnakistes lorsqu’ils demandent de l’argent ne manquent pas de recourir aux grands moyens, c’est-à-dire aux lettres de menaces et aux coups. Ils n’ont pas été encore jusqu’a l’assassinat.
Les habitants du village de Kirtakoume, dans la vallée de Mouche, ont aussi manifesté leur vif mécontentement vis-à-vis des agissements des Hintchakistes et ont porté plainte cette année aux autorités de Mouche et à celles de Bitlis contre Carmen qui ramasse chez eux de l’argent soi-disant pour les écoles, mais leur recommande en même temps de s’armer. L’activité des Tachnakistes en ce qui concerne l’instruction publique cache leurs autres aspirations.

Quant à leur intervention dans les affaires religieuses de Mouche, là, leur force et leur influence sont plus sensibles, car la population arménienne de Mouche est plus portée que celle de Bitlis à toute espèce de mouvement et voit d’un meilleur oeil l’activité des révolutionnaires et des Tachnakistes. Cette particularité avait attiré l’attention dès 1904, lors de la révolution de Sassoun qui avait abouti à un combat dans la vallée de Mouche entre plusieurs révolutionnaires arméniens et les troupes ottomanes. On comprend par là que les Tachnakistes, possédant un terrain d’action plus favorable dans la ville de Mouche, se servent d’une façon plus efficace de leur influence dans les affaires religieuses des Arméniens de cette ville et forcent les fonctionnaires ecclésiastiques à se conformer à leurs désirs. J’ai appris que l’évêque de Mouche, Nersès Karahanian, lors de sa dernière visite à Bitlis s’est plaint de l’intervention des Tachnakistes dans toutes ses affaires.

Le fait que le principal centre du Tachnaktzoutioun se trouve à Mouche est aussi de nature à expliquer la faveur dont ce comité jouit auprès de la population de cette ville. Le terrain de Mouche est plus propice à recevoir la semence des idées Tachnakistes. Il est encore à noter que l’activité des Tachnakistes à Mouche n’est pas sous les yeux des autorités centrales de Bitlis.

L’ingérence des Tachnakistes dans les affaires spirituelles de la ville de Mouche se fait voir aussi lors des tournées des prélats arméniens en province. Il y a quelque temps lorsque l’évêque de Mouche, Nersès Karahanian, vint à Bitlis, le fameux Carmen l’accompagnait. Bien qu’on ait prétendu que celui-ci n’était arrivé à Bitlis que pour se disculper auprès du Vali des accusations portées contre lui par les Arméniens de la vallée de Mouche, les agissements de Carmen ont prouvé que son séjour ici n’avait pour but que de surveiller les mouvements de l’évêque. Partout où celui-ci a été, Carmen l’a suivi, sauf au Consulat où ce prélat est venu à diverses reprises avec les prêtres de sa suite.

Si on considère les agissements de Carmen à Bitlis, on a l’impression qu’il a toujours voulu se faire passer comme investi d’un pouvoir suprême sur ses co-nationaux, Ce désir de Carmen, corroborait les paroles du fonctionnaire judiciaire ottoman, selon lequel "tous les Carmen sont des Consuls de la nation arménienne" sans que cependant cette nation leur ait donné à ce sujet le moindre mandat.
Les autorités supérieures de Bitlis, tout en agissant maintenant avec une parfaite réserve vis-à-vis des Tachnakistes, ne manquent pas de les tenir sous une constante observation. Les gouverneurs qui s’étaient suivis à Bitlis l’année dernière, avaient déclaré qu’à condition de ne pas agir contrairement à la loi et à l’ordre public, tous les révolutionnaires Tachnakistes pourraient venir à Bitlis.

Si l’on veut résumer ce qui a été dit plus haut au sujet des rapports réciproques des prélats arméniens et des Arméniens avec les membres du Tachnaktzoutioun, et si on prend en considération la marche et le développement ultérieur de ces rapports, on acquiert la conviction que l’ingérence de ce comité dans les affaires politiques, agricoles, etc., des Arméniens ainsi que dans les élections des députés arméniens au Parlement ottoman, est toujours proportionnée à l’influence qu’il exerce dans l’administration ecclésiastique arménienne.

On sent la main du Tachnaktzoutioun dans toutes les affaires communales arméniennes des localités où, comme à Mouche, les Tachnakistes ont réussi à accaparer l’administration spirituelle. Le député arménien de Mouche à la Chambre ottomane se soumet entièrement aux ordres des Tachnakistes ; dans les tribunaux de Mouche, les juges arméniens n’agissent que d’après les indications du Tachnaktzoutioun ; enfin, dans la vallée de Mouche, les professeurs et les Conseils des Anciens se conforment volens nolens, aux décisions du comité de Mouche ou de ses représentants et exécutent leurs ordres.

Quant aux villageois arméniens, bien qu’ils se plaignent de temps en temps aux autorités ottomanes du Vilayet, ils ne peuvent se débarrasser des Tachnakistes, et, comme tous les autres, se font, avec plus ou moins d’hésitation, inscrire dans les listes du Tachnaktzoutioun et, par des coups et des menaces donnent une partie du fruit de leur labeur, pour des buts qu’ils ne sont même pas en état de comprendre. En supposant que les villageois aient eu autrefois un penchant pour le comité, il n’en reste plus trace actuellement.

Quant aux rapports des Tachnakistes avec l’étranger, ils se sont beaucoup développés après la proclamation de la Constitution à la suite de la suppression des anciennes mesures de police et de la pleine liberté qu’ont eue les Arméniens de voyager.

Avant de terminer mon rapport, je présente à Votre Excellence le programme du Tachnaktzoutioun imprimé à Genève en français et en arménien. La partie de ce programme se rapportant aux demandes relatives au Caucase est assez importante.

À lire aussi