samedi 10 décembre 2022

« Obama, la Turquie et la Résolution G » par Asli Aydintasbas

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« Obama, la Turquie et la Résolution G » par Asli Aydintasbas

Par Asli Aydintasbas | Asli Aydintasbas est une journaliste basée à Istanbul et l’ancien chef du bureau d’Ankara du journal Sabah.


Il n’y a aucun doute que beaucoup de musulmans dans le monde soutiennent Barack Obama dans la présidentielle américaine. Le sénateur de l’Illinois âgé de 47 ans est le favori de beaucoup dans le Moyen-Orient qui est enchanté de son deuxième prénom "Hussein" qui croient même que le sénateur est un musulman qui cache ses vraies couleurs pour obtenir une place dans l’établissement politique américain. Malgré celà d’autres accueillent l’idée d’une présidence Obama comme un changement de la politique impopulaire au Moyen-Orient de l’administration Bush.

Mais ici en Turquie, l’Obamania du le reste du monde musulman s’est rapidement effacé. Une fois lassée par l’intrigue de ce jeune sénateur et de son histoire personnelle nombreux sont ceux de l’élite d’Ankara et de Turquie qui affirment maintenant qu’ils préfèrent que John McCain prenne la place de président. Et tout cela à peu à voir avec Barack Obama lui-même.

La Turquie moderne est une nation issue de heurts culturels et politiques qui ont vu l’apparition d’une république séculaire moderne issue des cendres de l’Empire Ottomane en 1923. C’est une nation habituée aux conflits à la fois domestiques et de l’étranger et hanté par l’idée de son isolement sur la scène mondiale. Donc ce n’est pas une surprise que sur tous les sujets la plupart des turcs demandent « Mais est-ce que c’est bon pour la Turquie ? »

Dans ce cas, l’élite politique à Ankara et l’élite séculaire de Turquie semblent penser que Barack Obama n’est pas bon pour la Turquie.

« Tout cela a un lien avec la question arménienne » m’a déclaré un politicien turc se référant à ce qui est essentiel dans un problème sémantique (...). Les Turcs et les Arméniens sont depuis longtemps en désaccord sur la qualification des événements tragiques qui ont eu lieu dans les provinces orientales de l’Empire Ottoman en 1915. Les Turcs parlent de déplacements obligatoires et de massacres d’arméniens chrétiens ont eu lieu dans un contexte de guerre civile et qui ne peuvent pas être considéré comme "un génocide". Pour des arméniens de l’Arménie voisine ou de la grande diaspora c’est le "premier génocide des temps modernes" [1] et comme tel mérite selon eux une reconnaissance universelle.

Qu’est-ce qui fait que tout cela a un lien avec Barack Obama ? Sans presque aucun contact direct [2], Turcs et Arméniens se sont longtemps battus sur la question dans des forums nationaux - le plus notable étant le Congrès américain. Presque chaque année, le puissant lobby arméno-américain essaye de passer une résolution devant Congrès marquant les événements de 1915 comme "un génocide". (...)

Mais Barack Obama a promis qu’il soutiendrait une résolution [pro-arménienne] sur le "génocide". Pire pour Ankara, son colistier le sénateur Joe Biden longtemps été un allié des lobbies grecs et arméniens à Washington et a soutenu les projets de loi mettant en doute la politique turque à Chypre et en Arménie.

« John McCain d’un autre côté peut comprendre notre valeur stratégique » m’a dit le même politicien turc. Ankara préfère essentiellement un homme qui aurait une appréciation nostalgique du rôle de la Turquie lors de la Guerre froide et de la maîtrise de Saddam Hussein sans insister sur "un changement de paradigme" de cette équation.

« Il y a aussi le facteur Clinton » note un diplomate occidental. La plupart des turcs ont été enchantés par Bill Clinton quand il s’est rendu en Turquie suite au tremblement de terre en 1999 et a poussé la politique turco-américain vers une association stratégique sur l’énergie et les questions régionales. Bill et Hillary Clinton ont depuis visité la Turquie et entretiennent des liens avec le gouvernement turc. (Le Premier ministre de Turquie, Tayyip Erdogan, ne manque pas de rencontrer l’ancien président ou sa femme à presque tous ses voyages en amérique.)

« La défaite d’Hillary face à Obama n’est pas bien passé ici » dit le diplomate.

(...)

Article paru le 29 septembre 2008 dans Forbes


Les événements de 1914-1922

Des affrontements inter-ethniques et des déplacements forcés de populations en Anatolie orientale, entre 1914 et 1922, ont fait plusieurs centaines de milliers de morts parmis les Turcs et les Arméniens. L’Empire ottoman était alors engagé dans la Première Guerre Mondiale aux côtés de l’Allemagne et de l’Empire Austro-Hongrois. Dès 1914, des Arméniens ottomans ont massivement pris le parti des Russes, contre les Turcs, se livrant à des massacres de masse et à des pillages dans l’est de l’Anatolie. A la suite de ces événements, le gouvernement ottoman décida d’éloigner une partie de la population arménienne des zones de front et à risque. Ce transfert se solda par un lourd bilan humain.

La Turquie et de nombreux historiens rejettent catégoriquement la thèse controversée d’un "génocide" que le gouvernement ottoman aurait perpétré contre la population arménienne de l’Empire. Cette thèse, défendue par les nationalistes arméniens, est aujourd’hui instrumentalisée afin d’exercer des pressions politiques sur la Turquie, notamment pour entraver la perspective de son adhésion à l’Union Européenne.


[1NDLR : La formule "premier génocide du XXème siècle" est surtout une accroche fort sensationnelle utilisée par les ultra-nationalistes arméniens dans leur propagande anti-turque. Le premièr véritable génocide du 20ème siècle étant celui du peuple Héréro perpetré par l’Allemagne en Namibie en 1905. Ce génocide et les techniques qui y ont été mis en oeuvre serviront d’ailleurs de laboratoire d’essai et le principal modèle pour le génocide des Juifs durant la 2ème guerre mondiale.

[2NDLR : Toute tentative de contact entre Turcs et Arméniens sur le sujet épineux du "génocide" a par le passé été systématiquement saboté par les ultra-nationalistes arméniens qui considèrent qu’une réconciliation et/ou un dialogue quelconque entre les deux pays représente la fin de leur raison d’être. En effet, un tel rapprochement risquerait avant tout de couper l’herbe sous le pied des nationalistes arméniens qui surfent principalement sur le peur du Turc et la haine anti-turque en maintenant isolés leur "public" et en propageant une image négative des Turcs qu’il faudrait à tout prix craindre.


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