samedi 10 décembre 2022

Entre Arménie et Azerbaïdjan : Où est la réalité ? (Analyse)*

Publié le | par Engin | Nombre de visite : 467 |
Entre Arménie et Azerbaïdjan : Où est la réalité ? (Analyse)*

Entre Arménie et Azerbaïdjan : Où est la réalité ? (Analyse)*

 Les intervenants sont plusieurs et l’historique est multiple, au point que l’effet est pervers.

Tunisia
AA/ Tunis/ Slah Grichi**

En 44 jours de combats qui ont fait 6500 morts au moins, l’Azerbaïdjan reprenait, fin 2020, les larges pans de son territoire, occupés par l’Arménie, depuis le début des années 1990, dont essentiellement le Karabagh sécessionniste et non reconnu à l’international. Moscou, qui ne pouvait plus se positionner en faveur de l’un des deux, sinon trois, protagonistes, comme il l’a fait 30 ans plus tôt, imposera un cessez-le-feu, le 9 novembre 2020, déploiera 2000 de ses soldats sur les frontières séparant les deux pays et poussera vers des pourparlers pour une résolution définitive du conflit et l’avènement d’une paix durable.

- Le Karabagh, poudrière du Caucase Sud

Avec la dislocation de l’Union soviétique (URSS), fin des années 1980, et avant l’autonomie effective des Républiques qui la composaient, le Haut Karabagh à majorité arménienne, montrait ses velléités de scission de l’Azerbaïdjan, avant de s’auto-proclamer République indépendante, non reconnue par la communauté internationale et de fait rattachée à l’Arménie. La guerre qui a éclaté entre les deux pays entre 1988 et 1994, remportée par les Arméniens soutenus par Moscou, fera 30 000 morts, déplacera près d’un million d’Azéris, en majorité musulmans turcophones, rescapés des pillages, des viols et des exécutions systématiques que les populations azéries subissaient. Des horreurs qui ont atteint des territoires occupés, au-delà du Karabagh et qui ont touché même de nombreux Azéris d’Arménie.

Depuis, Erevan fait la sourde oreille aux médiations de pays "amis" et aux sommations, à travers des résolutions sans appel, de l’ONU de rétrocéder les territoires azerbaidjanais occupés, dont le Karabagh que l’Arménie considère "historiquement" sien et qu’à défaut de lui revenir, il devait devenir une prépublication indépendante et reconnue. Ce que non seulement Bakou mais le monde refusaient. Aussi le conflit demeurait-il entier, même s’il devenait de plus en plus voilé aux yeux de l’opinion internationale, par la deuxième guerre d’Irak, puis de Libye et de Syrie, par les "révolutions" arabes... Il aura fallu les escarmouches de 2016 avec ses quand même 200 morts et, surtout la vraie guerre de 2020 qui a permis à Bakou de recouvrer ses terres, pour que le monde se rappelât que le Karabagh était toujours là poudrière du Caucase Sud. L’Europe, en particulier...

Gênées par la réussite de Moscou à imposer un cessez-le-feu -approuvé par la Turquie- et à déployer ses soldats pour le maintenir, sans la participation des Français et des Américains, les autres membres du Groupe de Minsk, l’OSCE et l’Union européenne se sont déployées à organiser des pourparlers directs entre les deux belligérants, notamment après la reprise des hostilités aux frontières en novembre dernier, vite arrêtées, à la demande arménienne d’un nouveau cessez-le-feu.

- L’autre face du conflit... en France

Et si les bombes, les missiles et les obus se sont tus sur le front et si les négociations pour un accord de paix sont menées au plus haut niveau, le confit s’est poursuivi en France, par personnes interposées. Effectivement, sous la poussée des réseaux nationalistes arméniens de l’Hexagone, le soutien à un Haut Karabagh "arménien" s’est invité comme un sujet de la récente campagne présidentielle et de celle des législatives en cours, sous prétexte, pour certains candidats, que sa population est à majorité chrétienne, occultant les dizaines de milliers azéris musulmans déplacés de leurs terres, depuis la fin des années 1980. En effet, après les candidats Éric Zemmour et Valérie Pécresse qui se sont rendus à Erevan, dans un manifeste ralliement à l’Arménie, c’est le président du Sénat, Gérard Larcher, qui les a imités, à la tête d’une délégation, appuyant l’initiative parlementaire et sénatoriale préconisant la reconnaissance de l’indépendance du Haut Karabagh. Plus réaliste et plus responsable, Emmanuel Macron qu’on ne peut sûrement pas qualifier de sympathisant des musulmans surtout turcophones, aux dépens des chrétiens Arméniens, avait répondu sur ce point, lors de son face-à-face avec Marine Le Pen, qu’en Droit international, "l’on ne peut reconnaître des territoires annexés par la force".

Il faut reconnaître que la folie chauviniste qui s’est emparée des réseaux nationalistes arméniens de France, après la guerre de 2020 leur a fait perdre tout sens du rationnel. A la véritable guerre menée sur les réseaux sociaux, où ils diabolisent l’Azerbaïdjan et massacrent tous ceux qui le soutiennent ou même reconnaissent la légitimité de ses positions, s’ajoutent des manifestations haineuses d’une violence inouïe, dont celle, début avril, où le drapeau azéri et celui turc (!?) ont été brûlés. Cette fureur aveugle les entraîne jusqu’à exiger la tête du Premier ministre Nikol Pachinian qui mène les pourparlers avec Ilham Aliyev, le président azéri, rien que parce qu’il a rendu compte que "la communauté internationale appelle l’Arménie à réduire ses exigences". Une simple information qui lui vaut une accusation de traîtrise, à défaut de trahison. Pour certains politiques, les voix sont, à l’évidence, à conquérir d’où qu’elles viennent, notamment de la part de passionnés. Il est toutefois à admettre que tout en élevant les aides et le niveau de la coopération avec Erevan, en lui accordant de plus en plus de prêts souverains et non souverains, en plus que doublant le nombre des étudiants arméniens suivant un cursus en France (1770 en 2020), en permettant que le Sommet de la Francophonie se tînt, en 2018, dans la capitale arménienne, Paris montre un souci de maintenir les relations politiques, commerciales et culturelles avec Bakou, à un niveau, au moins, appréciable. En attestent l’université franco-azérie, le lycée français de Bakou, la contribution de la Fondation Heydar Aliyev au département des Arts islamiques du musée du Louvre, à la rénovation des vitraux de la cathédrale de Strasbourg, et surtout les activités de l’Association Dialogue France Azerbaïdjan qui privilégie les échanges et met de l’avant la laïcité du pays où cohabitent les trois religions monothéistes, les traditions, les arts, l’artisanat, les actions humanitaires inclusives, au profit des personnes âgées, des enfants handicapés... Il est également important de souligner les efforts remarquables de l’ambassade d’Azerbaïdjan en France, notamment durant la guerre de 44 jours. En dépit des pressions et intimidations exercées par les réseaux nationalistes arméniens de l’Hexagone sur la classe politique, les médias et les Azerbaïdjanais de France, pour relayer sa propagande belliqueuse et censurer la voix de l’Azerbaïdjan, l’ambassadeur Rahman Mustafayev n’a eu de cesse de souligner la prééminence du droit international et du dialogue interétatique et interculturel, privilégiant le chemin de la paix, et ferraillant pour faire entendre la voix de son peuple.

​​​​​​​

**Slah Grichi, journaliste, ancien rédacteur en chef du journal La Presse de Tunisie.

À lire aussi

Pelosi en Arménie

Pelosi en Arménie

19 septembre 2022