L’édition française du Huffington Post (journal en ligne) semble s’intéresser à la réinsertion des repris de justice. Ainsi, trois semaines environ après que Laurent Leylekian eut annoncé le retrait de son pourvoi en cassation, rendant ainsi sa condamnation (pour diffamation publique envers un particulier) définitive, il publiait une note de blog sur le HP. S’il n’y a rien de mal à réinsérer dans la société les repris de justice, le minimum est de lutter contre leurs mauvais penchants, or c’est exactement ce que le Huffington Post France ne fait pas. Faut-il le rappeler aux lecteurs de Turquie-news.com ? M. Leylekian est l’auteur de ce morceau de bravoure, daté d’octobre 2009, qui repousse les limites du racisme généralement connues en France depuis 1945 :
« Alors oui, les “maudits Turcs” restent coupables ; ils restent tous coupables quelle que soient leur bonne volonté, leurs intentions ou leurs actions. Tous, de l’enfant qui vient de naître au vieillard qui va mourir, l’islamiste comme le kémaliste, celui de Sivas comme celui de Konya, le croyant comme l’athée, le membre d’Ergenekon comme Orhan Kemal Cengiz qui est “défenseur des droits de l’homme, avocat et écrivain” et qui travaille pour “le Projet kurde des droits de l’homme”. Aussi irrémédiablement coupables que Caïn, coupables devant les Arméniens, devant eux-mêmes, devant le tribunal de l’Histoire et devant toute l’Humanité. »
Il est aussi l’auteur d’un éditorial venimeux contre Sırma Oran-Martz, laquelle l’a attaqué en diffamation, obtenant gain de cause devant la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, puis, après l’appel du diffamateur, devant la 7e chambre (pôle 2) de la cour d’appel parisienne. La 17e chambre avait parlé « d’une véritable ‟chasse aux sorcières” ». La cour d’appel, pour sa part, a remarqué que l’éditorial de M. Leylekian était marqué par « une constante : celle de présenter, avec animosité, la partie civile dans des termes diffamatoires, sans support factuel suffisant. »
Or, sa note de blog révèle-t-elle une évolution idéologique par rapport aux articles évoqués ci-dessus ? Malheureusement — et sans surprise — non.
Le cœur du raisonnement présenté dans le « Huffington Post » par Laurent Leylekian, le voici :
« La "mémoire juste" du couple Erdogan/Davutoglu, c’est ce gauchissement de l’âme et de l’esprit qui nous enjoint à l’égalisation morale des soldats ottomans morts au front et des civils ottomans victimes de leur propre Etat. Et c’est encore plus rendre hommage à la mémoire des enfants empalés et des femmes éventrées comme à celles de leurs bourreaux, les Talat, Enver et autres Behaeddine Chakir. Où pour évoquer des noms qui parleront plus aux Européens que nous sommes, de compatir dans une même geste aux sorts d’Anne Frank et de Mengele, de Sophie Scholl et de Eichmann, d’Olga Bancic et de Himmler. Voilà le programme ! »
Ce faisant, M. Leylekian tombe exactement dans le travers qu’il reproche (généralement sans preuve) à ses contradicteurs : la négation totale de massacres massifs. En effet, si les mots ont un sens, M. Leylekian nie, sans présenter aucun argument, l’existence même des massacres des Turcs et autres musulmans par des Arméniens, des Cosaques, des Grecs, des Assyriens, etc., durant la Première Guerre mondiale et la guerre d’indépendance turque. Selon lui, il n’y aurait de Turcs morts qu’au combat ; pas de civils victimes de crimes de guerre. Pour ne pas rallonger encore cette liste, je m’abstiendrai de faire un développement sur les massacres et expulsions de Turcs durant les guerres balkaniques (1912-1913), par les forces grecques et bulgares (lesquelles comptaient des volontaires arméniens), ainsi que — dans une moindre mesure – serbes et monténégrines [1].
Cependant, puisque Laurent Leylekian a choisi de ne pas donner dans la légèreté en évoquant (sans donner de sources) des « enfants empalés » et des « femmes éventrées », je ne vais pas non plus faire dans l’allusif — à ceci près que je vais donner des sources, contrairement à lui. Le premier rapport russe sur des crimes de guerre commis par des volontaires arméniens de l’armée du tzar durant la Première Guerre mondiale est daté du 1er décembre 1914, bien avant, donc, la loi de déplacement forcé, qui date du 27 mai 1915. Les plaintes des officiers russes se sont, sans surprise, multipliées durant l’année 1915. Par exemple, le prince Vassili Gadjemoukov a pu écrire qu’avec leur massacre indiscriminé de musulmans à Van, expliquait-t-il, « les Arméniens eux-mêmes » avaient donné le « signal de la destruction barbare de la nation arménienne en Turquie ». De fait, les premiers massacres de Turcs et de Kurdes à Van par des insurgés arméniens, puis des Arméniens de l’armée russe, ont commencé avant la loi du 27 mai 1915 sur le déplacement forcé [2].
Voici un document ottoman, un parmi tant d’autres, sur de tels faits :
« N° 8. - Déposition sous serment de Mehmed Toufan effendi, fils du Major Essad effendi, juge suppléant au tribunal de Hakiari.
[...]
Dès la déclaration de la guerre générale, des bandes arméniennes formées d’avance entrèrent en activité et se firent les éclaireurs et les estafettes des troupes russes se trouvant à la frontière persane.
Ils appelèrent les Russes et les introduisirent le 9 novembre 1330 (1914) dans le villase de Dir, chef-lieu de la commune de Chikefti, du district de Hekguiari.
Pendant que les Russes occupaient Dir, ces bandes massacraient de leur côté tous les habitants mâles des villages kurdes qui se trouvaient sur leur chemin et au fil de l’épée des milliers d’enfants.
Plus de 400 jeunes filles kurdes et femmes âgées furent massacrées.
[...]
Partout où ils avaient passé, gisaient des corps de femmes éventrées avec des mamelles coupées, des enfants mis en morceaux, des jeunes filles violées, des hommes aux yeux crevés. Il est impossible d’énumérer toutes les cruautés commises par les Arméniens [3]. »
S’agissant des crimes commis aux alentours de Van, et dans cette ville même, au printemps 1915, voici quelques extraits du rapport de gendarmerie à ce sujet :
« À Tcharpik-Ser, plusieurs personnes ont affirmé sous serment avoir vu un enfant que les révolutionnaires firent rôtir et attacher ensuite à un poteau, à la pointe d’une baïonnette. Les restes de cette créature infortunée nous furent montrés. […]
Au village d’Ahtoudji, pendant que Zuléiha, femme de Kémo était en train de cuire du pain, on jeta en sa présence son enfant, une fillette de 6 mois, au feu et on lui dit d’en manger la chair. Sur son refus, on la tortura impitoyablement en lui brûlant la jambe. Le récit de cette malheureuse, qui vit encore, arrache des larmes aux cœurs les plus durs.
On voyait dans ce même village des corps calcinés de petits enfants, qui avaient été jetés dans des amas de bouse et brûlés. […]
Au quartier Stlim Bey, Sivar-Oglou Halid Zia, Riza et son frère Faïk, le religieux Tchévik-Oglou Mehmed Effendi et une cinquantaine d’autres personnes furent surpris dans une maison par une bande que guidait un certain Panoss de Van. On rangea les hommes et les enfants mâles sur une même ligne devant laquelle on plaça les toutes petites fillettes et les femmes invalides ou impotentes. Au signal donné par Panoss, un violent feu fut ouvert sur ces infortunés. Ceux qui n’en moururent pas sur le coup furent égorgés. La même scène se répéta dans d’autres endroits de ce quartier où plus de 300 personnes périrent dans les mêmes conditions. On voit encore les traces de ces crimes, confirmés par les dépositions sous serment de la femme du religieux Mehmed Effendi dont le mari fut assassiné niais qui, elle, parvint à avoir la vie sauve en se cachant avec ses deux enfants. […]
Près de 300 Israélites qui avaient voulu s’échapper de Hekkjari [Hakkari], furent massacrés au village de Sil, et leurs corps entassés les uns sur les autres. Des témoins ayant vu les restes de ces victimes, l’ont affirmé sous serment.
Toutes les mosquées de Van furent détruites et les quartiers musulmans brûlés au point que le centre de la ville et ses environs ne présentent plus qu’un monceau de cendres et de ruines. Quatre-vingt malades que l’on n’avait pu transporter à temps de l’hôpital, ont été brûlés vifs [4]. »
Envoyés comme enquêteurs par le gouvernement des États-Unis en Anatolie orientale durant l’année 1919, le capitaine Emory H. Niles et Arthur E. Sutherland remirent un rapport particulièrement précis et rigoureux, concluant, notamment, qu’autour du lac de Van, des Arméniens commirent « des meurtres, des viols, des pillages et d’horribles atrocités » ; que, de Bitlis à Trabzon, « les Arméniens commirent contre les Turcs tous les crimes et toutes les atrocités commises par des Turcs à l’encontre d’Arméniens » ; et que, toujours dans cette partie de la Turquie, « les Arméniens sont responsables du plus grand nombre de destructions dans les villes et les villages ». Ce rapport concerne l’ensemble de la Première Guerre mondiale, mais plus particulièrement la période du retrait russe (1917-1918). Sur cette période, outre des documents ottomans et le rapport Niles-Sutherland, signalons les notes du lieutenant-colonel russe Vladimir N. Twerdokhleboff. Celui-ci rapporte, par exemple, que « dans la nuit du 26 au 27 [février 1918], les Arméniens ayant trompé l’attention des officiers russes firent un nouveau massacre, mais bientôt effrayés de l’approche des soldats turcs ils prirent eux-mêmes la fuite. Ce massacre n’était pas occasionnel ; il avait été organisé d’avance et tous les Turcs qui jusque-là avaient été arrêtés furent rassemblés et exécutés l’un après l’autre. Les Arméniens racontaient avec beaucoup de fierté que le total des meurtres commis pendant cette nuit atteignait 3 000 [5]. »
Je ne reviendrai pas sur ce que j’ai déjà écrit à propos de l’occupation française en Cilicie ou de la guerre gréco-turque (1919-1922), toutes deux accompagnées d’un cortège de crimes de guerre contre la population turque, dans un cas par la Légion arménienne et les civils arméniens qui la soutenaient, dans l’autre par les forces helléniques, lesquelles comprenaient aussi des volontaires arméniens, à la pointe quand il s’agissait de massacrer, de piller et d’incendier. Je citerai simplement ce rapport de la Croix-rouge internationale sur la péninsule de Yalova, publié en 1921 et récemment mis en ligne :
« L’enquête a été menée d’une manière impartiale. Tous les témoignages qui s’offraient, tant grecs et arméniens que turcs, ont été entendus.
La mission est arrivée à la conclusion que des éléments de l’armée grecque d’occupation poursuivaient depuis deux mois l’extermination de la population musulmane de la presqu’île. Les constatations faites — incendies de villages, massacres, terreur des habitants, coïncidences de lieux et de dates — ne laissent place à aucun doute à cet égard. Les atrocités que nous avons vues ou dont nous avons vu les traces étaient le fait de bandes irrégulières de civils armés (tcheti) et d’unités encadrées de l’armée régulière. Nous n’avons pas eu connaissance de cas où ces méfaits aient été empêchés ou punis par le commandement militaire. Les bandes, au lieu d’être désarmées et dissipées, étaient secondées dans leur action et collaboraient la main dans la main avec des unités régulières encadrées. »
Selon un décompte partiel, le nombre de Turcs et autres musulmans tués par des Arméniens et des Cosaques durant la Première Guerre mondiale dépasse les 500 000 [6] ; selon l’homme d’affaires Elzéar Guiffray, chef élu de la communauté française d’İzmir à partir de 1914, le nombre de Turcs exterminés par les forces helléniques dépassait déjà les 150 000 en juillet 1922 [7], c’est-à-dire avant la phase finale du retrait grec, la plus violente de toutes.
Nier ainsi de tels crimes, comme le fait M. Leylekian, est profondément préjudiciable, non seulement aux relations ente la Turquie et l’Arménie, mais aussi, et d’abord, au lien social en France même, car il exacerbe ainsi les tensions entre Français d’origine turque et Français d’origine arménienne. Isolés de leur contexte historique, les crimes subis par une partie de la population arménienne de l’Empire ottoman, en 1915-1916, peuvent être utilisés pour exacerber le racisme antiturc, et c’est exactement le but poursuivi par M. Leylekian, comme par les autres extrémistes qui prétendent parler au nom des Français de culture arménienne — profitant du silence d’une majorité de ceux-ci. La condamnation de deux Arméniens d’Alfortville pour menace de mort contre Emine Çetin, une militante associative franco-turque, montre jusqu’où peut mener, dans les années 2010, la haine exprimée de façon si crue par Laurent Leylekian.
Enfin, la référence au nazisme est d’autant plus grotesque que, si Talat (ministre de l’Intérieur puis grand vizir de l’Empire ottoman) et son gouvernement ont accueilli massivement des Juifs russes, en 1913-1914 puis en 1917-1918, à l’inverse la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA), parti de Laurent Leylekian, a fait alliance avec le Troisième Reich (comme avec l’Italie fasciste), pour des raisons idéologiques, notamment l’obsession de la « race aryenne ». La « repentance » sur ce passé n’est pas à l’ordre du jour de la FRA. Les condoléances non plus.




