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Nariman Narimanov et la question nationale sous le régime soviétique

jeudi 27 mai 2021 | par SibiryaKurdu


Antoine Constant, L’Azerbaïdjan, Paris, Karthala, 2002, p. 285-288 :

"Au printemps de 1921, une commission chargée des questions frontalières fut instituée au sein du Kavburo, l’instance régionale du Parti dirigé par Ordjonikidzé et Kirov. Réclamée par les Arméniens, la restitution du Karabagh était refusée par les Azéris au motif que la géographie (ses vallées ouvrant vers l’est) et l’économie (de tout temps, les liens d’affaires étaient dirigés vers Bakou) le rattachaient à l’Azerbaïdjan mais qu’en contrepartie la population arménienne « serait largement engagée dans la construction de la société soviétique », sans subir ni pression ni ostracisme.

En juillet, un plénum élargi du Kavburo, en présence de Staline, se réunit pour trancher la question. Un premier vote, malgré les efforts de Narimanov, remit la région à l’Arménie. Les protestations de Narimanov permirent de porter l’affaire devant les instances centrales du Parti à Moscou. Staline , qui jusqu’alors s’était tu, paraît avoir mis son poids dans la balance pendant la soirée et le lendemain, 5 juillet 1921, Ordjonikidzé fit part de la décision de principe du plénum de laisser le Karabagh à l’Azerbaïdjan, dans le cadre d’une large autonomie régionale, dont les modalités seraient examinées ultérieurement. Dans les deux semaines qui suivirent, un Russe, Sergueï Kirov devint premier secrétaire du Parti communiste d’Azerbaïdjan. Il faudra désormais attendre jusqu’en 1933 pour qu’un Azéri occupe ce poste, soulignant encore la véritable mise sous tutelle des dirigeants du pays ; l’exemple de la personnalité et de la combativité de Narimanov en faveur d’un communisme coloré de particularités nationales devait être évité à l’avenir. Le 1er juillet 1923, le Présidium du Comité central du PC d’Azerbaïdjan proposait officiellement la création de la région autonome du Karabagh. En juin 1923, l’autonomie du Nakhitchevan fut réaffirmée. La fixation précise de leur statut respectif prit encore quelques mois. (...)

Poursuivant sur la voie de l’intégration régionale, le Kavburo déclara qu’il était nécessaire de bâtir une union fédérative des républiques caucasiennes. Le Parti, sous la direction du premier secrétaire Kirov, était le meilleur soutien du projet. Contrairement à l’appareil de l’Etat, composé majoritairement d’Azéris, les Russes et les Arméniens dominaient la direction du PC d’Azerbaïdjan, depuis sa fondation en février 1920. Il faudra attendre 1925 et les premiers résultats de la politique de « korenizatsia » (favoriser l’élément local dans les régions non russes) pour que les Azéris composent un peu plus de la moitié de ces membres. Le principal thème de propagande pour vendre le projet était l’antinationalisme.

Narimanov prit encore une fois la tête de l’opposition. Le pouvoir était bien embarrassé que les critiques les plus fermes proviennent du sommet, formulées par une figure historique du mouvement dans la région. A cela, s’ajoute l’influence de Narimanov sur la Géorgie, dont il était natif. L’impopularité du projet était telle que Moscou en fut alerté. Lénine critiqua la façon trop hâtive dont l’affaire était menée et recommande une large action de communication pour apaiser les masses. Un Congrès des Soviets dans chaque République pourrait en débattre...

On procéda à des élections en Géorgie et en Arménie fin 1921 , mais pas en Azerbaïdjan, « en raison de l’impréparation des masses » ! Narimanov fut nommé à plusieurs postes prestigieux qui l’éloignèrent de son pays, ainsi que le représentant géorgien Mdvani. Les comités exécutifs de chacun des PC adoptèrent le projet de Fédération transcaucasienne. Cette adoption mit fin à l’indépendance de l’Azerbaïdjan.

Narimanov fut nommé en son absence membre de l’organe exécutif de cette Fédération. Les compétences de cette nouvelle institution s’étendaient aux questions militaires, financières, commerciales, aux relations extérieures et à la lutte contre-révolutionaire. Elle formalisait aussi la suprématie du Parti sur les organes de décision étatiques. En décembre 1922, elle était en place. Simultanément, une Constitution soviétique était adoptée le 30 novembre 1922 après examen par les trois PC de Transcaucasie et la Fédération transcaucasienne en était un des éléments constitutifs. Narimanov fut élu en 1923 au Présidium du comité exécutif central de la nouvelle Union soviétique à Moscou et écarté durablement des affaires azerbaïdjanaises. Il écrivit que « la tendance nationale durera tant qu’une force s’efforcera de l’étouffer » et ajouta plus tard qu’une politique du Parti faite par des non-Azéris ne pourra que se heurter à l’hostilité de la population. Il mourut subitement en 1925. Son corps fut incinéré. Avec sa mise à l’écart des affaires s’éloignait aussi son espoir de faire de l’Azerbaïdjan soviétique indépendant le phare de la révolution parmi les nations musulmanes."

Umm El Banine, "Haut-Karabakh : Un point de vue azéri", Le Monde, 20 janvier 1990 :

"Le problème épineux du Haut-Karabakh est toujours présenté du seul point de vue arménien, forcément partial.

En réalité, le Karabakh et le Haut-Karabakh (jardin noir en Azéri, ce qui en dit long sur ses origines) n’ont jamais appartenu à l’Arménie. Si le Haut-Karabakh comprend une si forte population arménienne, cela provient d’un accord conclu au XIX siècle entre le tsar Nicolas I et le shah d’Iran qui stipulait le transfert d’un nombre important d’Arméniens au Karabakh et en Transcaucasie pour diminuer d’autant la population chrétienne en Perse chiite.

Les prétentions arméniennes ont débuté après 1918 quand, à la faveur de la guerre civile russe, furent constituées les trois Républiques du Caucase : l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie, qui se proclamaient indépendantes de la Russie. Auparavant ces pays faisaient partie, dès le début du XIX siècle, de l’Empire russe, et les prétentions de l’Arménie ne pouvaient s’exprimer d’aucune manière.

Pendant les années 1920 et 1921, ces Républiques furent reconquises par la Russie devenue soviétique entre-temps et connurent dès lors le régime commun à toutes ses composantes.

Ce qui n’empêcha pas qu’à la fin de l’année 1920 l’Arménie soulevât quand même le problème du Karabakh. Cette fois-ci, elle n’exigeait que le cinquième, c’est-à-dire précisément le Haut-Karabakh, dont la population était en majorité arménienne.

A la suite de ces exigences, le bureau caucasien du Parti communiste se trouva, au début de juillet 1921, face à ce dilemme : laisser le Haut-Karabakh (soulignons ce terme laisser : c’est donc qu’il avait toujours appartenu à l’Azerbaïdjan ) ou l’incorporer à l’Arménie. D’abord prévalut la dernière proposition : mais comme le gouvernement azéri présidé par Narimanov exigeait que la question fût soumise à Moscou, Ordjonikidze et Nazaretiyan décidèrent de reconsidérer la question. Ce ne fut donc pas Staline (thèse soutenue par les Arméniens) qui laissa le Haut-Karabakh à l’Azerbaïdjan. Certes, il eût aimé le faire pour des raisons tactiques : en échange de l’incorporation du Haut-Karabakh aux Arméniens, il aurait pu satisfaire les prétentions de la Géorgie sur certaines régions (n’oublions pas qu’il était géorgien quand même) ; mais il dut reculer quand Narimanov exigea que l’on soumette cette question à Lénine en personne.

Après 1921, on vit cette situation paradoxale : les Azéris vivant en Arménie (six cent mille) et en Géorgie (cinq cent, mille) ne reçurent pas l’autonomie alors que les Arméniens vivant au Karabakh la reçurent.

Ce dont personne ne parle

N’oublions pas d’autre part qu’au cours du dernier millénaire l’Arménie ne fut indépendante qu’entre 1918 et 1920 , comme nous l’avons déjà noté, et que le Haut-Karabakh n’en faisait aucunement partie. L’Arménie voulait se l’approprier non pour des raisons économiques, sociales ou religieuses, mais à seule fin d’agrandir son territoire.

Il est un autre aspect que j’aimerais souligner à titre de témoignage personnel, aspect dont jamais personne ne parle.

Si les Arméniens ont été des victimes dans l’empire Ottoman, sans possibilité de rétorsion , il en allait tout autrement en Azerbaïdjan. Ils y disposaient de ce que l’on pourrait appeler un droit de réponse, les Russes ne voyant aucun inconvénient à laisser s’affronter et s’entre tuer les deux ethnies, l’une musulmane, l’autre chrétienne.

Et c’est ainsi qu’en 1905, lors de la première révolution, les Arméniens, soutenus par les révolutionnaires, purent se livrer à des massacres sur la population azérie. Ma mère, enceinte, dut fuir Bakou pour se réfugier dans une région lointaine où il n’y avait ni médecins ni hôpitaux, où elle accoucha et mourut faute de soins. L’enfant c’était moi.

En 1918, lors de la révolution d’octobre, les Arméniens du parti d’extrême gauche, les Dachaktsutisun, cette fois encore soutenus par les rouges, se livrèrent à des massacres d’Azéris, ce qui obligea ma famille à fuir dans des conditions très difficiles , en Perse.

► Mme Banine, écrivain d’origine azérie, vit en France."

Nariman Narimanov, mémoire adressé au Comité central du Parti communiste soviétique, 1924, source : Cahiers du mouvement ouvrier, n° 33, 1er trimestre 2007, p. 63-67 :

"Il y a beaucoup de questions que je n’aborde pas, mais, en liaison avec ce qui précède, je dois parler de l’Azerbaïdjan. Je veux d’abord rappeler les rapports que j’ai écrits en 1919 et 1920 sur la soviétisation de l’Azerbaïdjan. Cela montrera combien mon orientation est conséquente dans la question de notre politique orientale.

Au début de 1919, alors que j’étais encore à Astrakhan pour me soigner, j’ai publié une petite brochure en turc, sous le titre Avec quel mots d’ordre venons-nous au Caucase ? Dans cette brochure, je montrais notamment quelles erreurs énormes avaient causé notre chute à Bakou en 1918. Puis, j’esquissais un plan de travail pour l’avenir dans l’Azerbaïdjan soviétique.

Cette brochure a été rapidement diffusée en Azerbaïdjan par nos camarades dans la clandestinité, et, d’après leurs dires, elle a eu un immense succès parmi les ouvriers et les paysans. Il est caractéristique qu’aujourd’hui, les ouvriers et les paysans d’Azerbaïdjan, surtout les musulmans, la citent en suggérant que tout ne se passe pas comme il était dit dans la brochure...

En même temps que cette brochure, j’ai envoyé une lettre au Premier ministre d’Azerbaïdjan, Oussoupbek. Cette lettre a ensuite été intégralement publiée dans notre presse.

A ce moment-là, j’ai été convoqué à Moscou par le comité central du parti, et j’y ai lu mon rapport sur notre travail futur en Azerbaïdjan (étaient présents le camarade Stassov, secrétaire du comité central, Smilga et encore d’autres responsables dont j’ai oublié le nom). Dans l’ensemble , toutes les positions essentielles du rapport ont été approuvées.

Parmi les principales questions, il y avait les suivantes :

1) Compte tenu du fait que la révolution que nous souhaitons en Occident tarde à venir et aura un caractère prolongé, nous devons nous lier avec l’Orient pour percer le front, afin de contraindre l’Europe à s’adresser à nous et sortir ainsi de l’encerclement.

2) Lors de la soviétisation de l’Azerbaïdjan, nous ne devons pas tolérer les erreurs que nous avons faites en Russie, nous devons tenir compte des conditions locales, créer une République soviétique indépendante modèle, pour que les travailleurs d’Orient, premièrement, sachent que nous n’avons pas de buts impérialistes de conquête, qu’ils voient et sentent que l’on peut vivre et construire sa vie sans khans, sans beks et autres

3) Après avoir pris le contrôle de la grande industrie, ne pas toucher les petites entreprises et permettre le commerce.

J’ai alors timidement proposé d’ appliquer ce dernier point aussi à l’échelle de toute la Russie.

Déjà, j’étais convaincu à l’époque que nous en viendrions là, mais tout de même il ne me serait pas venu à l’esprit que sous notre régime on verrait des gens saouls couchés dans la rue...

Puis, est venu le temps (un an plus tard) où j’ai dû me rendre au Caucase pour y organiser une République soviétique indépendante modèle, et ainsi ouvrir une fenêtre sur l’Orient.

Avant mon départ, j’ai été reçu par le camarade Lénine , qui a approuvé, a donné sa bénédiction au projet que j’ai exposé. En chemin, j’ai appris que nos troupes avaient pris Bakou. Pour être tout à fait exact, nos troupes sont entrées sans rencontrer de résistance et la population les a bien accueillies.

Le gouvernement des Moussavats, en désespoir de cause, a décidé officiellement de remettre le pouvoir aux communistes musulmans. A Balajari, j’ai été accueilli par quelques camarades visiblement très heureux de mon arrivée.

"Peut-être est-ce la fin des excès qui ont eu lieu jusqu’à présent." Ce sont leurs propres paroles. Je les ai rassurés et je leur ai demandé de m’aider dans le difficile travail qui nous attendait. Le présidium du comité révolutionnaire était alors composé de moi (président), M. D. Gouseïnov (adjoint) et d’un membre, Karaev.

"L’Azerbaïdjan est pillé, on fusille de partout." C’est par ces mots que m’ont accueilli les camarades (ni Karaev ni Gouseïnov n’étaient là). Après m’être informé de la situation, je convoquai une réunion de la direction du comité révolutionnaire et je fis la proposition qu’aucune exécution n’ait lieu sans la sanction du comité. Gouseïnov et Karaev se prononcèrent contre. Et tout continua comme avant... (...)

Dans un de mes rapports au camarade Staline, j’ai dit que si, demain, le feu de la révolution prolétarienne prenait en Europe et que le pouvoir soit partout aux mains des ouvriers, il ne faudrait tout de même pas compter que nous recevrions gratuitement tout ce qui est nécessaire au rétablissement de notre industrie, qu’il n’y aurait pas de sitôt une situation où nous pourrions dire : "Ce qui est à moi est à toi, ce qui est à toi est à moi."

Le capitalisme européen, l’industrie européenne, s’est développé au compte d’autres pays. Le gouvernement ouvrier anglais ne renoncera pas si facilement à une politique exploiteuse en Inde.

Tant que cette politique existera, une politique de dépendance économique..., peut-on dire que nous réussirons à créer, si l’on peut dire, une atmosphère d’internationalisme ? Il en sera de même des relations entre la Russie soviétique et l’Allemagne soviétique. C’est ce qui se passe entre la Russie soviétique et les républiques périphériques.

Les belles paroles, c’est facile, mais les actes, c’est plus difficile.

L’Azerbaïdjan ne s’est pas contenté de paroles. Il a lui-même déclaré que le pétrole était le bien de tous les travailleurs de la Russie soviétique, mais fallait-il lui imposer un roitelet en la personne de Serebrovski ?

J’affirme que, dans les conversations intimes que j’ai eues avec des Azerbaïdjanais, personne ne s’est plaint de perdre sa principale source de revenus, mais il y a beaucoup de mécontents parce que Serebrovki ne reconnaît pas l’Azerbaïdjan soviétique (...).

Il y aura un déviationnisme national tant que ce déviationnisme existera en face.

Ce n’est pas en deux, trois, quatre ans qu’on le déracinera, parce que la politique nationale de chauvinisme grand-russe a pris trop profondément racine sous Nicolas II.

Les plaies sont trop profondes et récentes. Récents aussi les sentiments de supériorité des ouvriers russes.

Le déviationnisme national est le fruit de la politique du centre ou de ses représentants.

Dans leur langue, la défense des intérêts locaux s’appelle déviationnisme national et la défense des intérêts de la Russie soviétique au détriment des intérêts de la périphérie s’appelle internationalisme (...).

Il est tout de même risible d’accuser les membres de l’ancien comité central de Géorgie de nationalisme. Leur seule faute est d’avoir déclaré sans ambages à Sergo (Ordjonikidzé), Kirov et Miasnikov que, par leurs fausses informations, ils induisaient le centre en erreur. Ce groupe, avant que le centre n’ait pris une décision définitive sur l’union, a sans arrêt parlé d’une fusion totale des républiques transcaucasiennes dans la RSFSR, et c’est avec ce projet qu’il est parti à Moscou. Il est revenu avec une toute autre décision. Mais quand Sergo a voulu faire passer le projet de Lénine pour le sien propre, ses camarades géorgiens de l’ancien comité central ont dit : "Vous mentez, ce n’est pas votre projet. Vous n’informez pas correctement le centre." D’où la dispute. Sergo, Kirov et Miasnikov auraient dû avoir le courage de dire : nous pensions ainsi, mais nous avons reçu une gifle. Et il ne se serait rien passé, parce que le projet du camarade Lénine – une union des républiques sur la base de droits égaux – aurait été adopté sans discussion par les camarades géorgiens.

Avant mon départ pour Gênes, le camarade Staline m’a dit comme ça : "Sergo a mal tourné." Non, il n’a pas mal tourné, on l’a corrompu en surestimant ses capacités d’homme d’Etat... Il n’a vu de salut que dans le cassage de gueule. A quels procédés n’a-t-il pas eu recours au dernier congrès des organisations transcaucasiennes pour faire la peau à ses ennemis ! On a même honte d’en parler.

Tous mes efforts et ceux de mes compagnons d’idées, depuis 1918, ont eu pour but de rassembler autour et auprès de la Russie soviétique tout l’Orient révolutionnaire et de mettre fin d’un coup à toute cette abomination, qui, à notre grande honte, règne encore sur l’autre moitié du globe terrestre peuplée de centaines de millions d’habitants. L’esclavage où est réduit la population de plus de la moitié du globe terrestre est consciemment entretenu au profit de la population de l’autre moitié, moins peuplée, du globe, où une classe ouvrière de plusieurs millions d’hommes, sous le joug d’un nombre encore plus restreint d’exploiteurs, souffrait et continue de souffrir malgré nos appels depuis cinq ans.

Je le répète : j’ai abordé cette question en matérialiste. La dépendance économique de l’Occident vis-à-vis de l’Orient m’a poussé à lancer le mot d’ordre : "Vers l’Occident par l’Orient."

C’est le but que je poursuivais dans les questions de notre tactique dans les républiques limitrophes, ainsi qu’en Azerbaïdjan, comme en Afghanistan , en Perse et en Turquie.

Même au Deuxième Congrès des Tatares communistes, à Moscou, dans les années 1920, j’ai dit : il n’y a pas de mouvement panislamiste , mais, s’il apparaît comme phénomène temporaire, il faudra l’utiliser pour anéantir la domination du capital en Europe de l’Ouest. Mais il est indispensable que nous dirigions ce mouvement, pour que, quand nous ayons atteint notre but, il ne devienne pas un obstacle à notre révolution.

Parce que je croyais alors que le prolétariat de Russie saurait et devait le faire. Mais ce que nous avons fait m’a définitivement déçu et je suis de plus en plus convaincu que la grande mission de la libération de l’Orient s’éloigne de nous, ou, plus exactement, que nous l’éloignons de nous.

C’est précisément ce que montre le résultat du mouvement de libération en Turquie. Et où en serait l’Entente si nous n’avions pas étouffé, par les mains de Rotstein, le mouvement de libération en Perse ?

Car c’est clair : si nous avions correctement pris tout cela en compte et dirigé, par une politique ferme et réaliste, le mouvement de libération en Perse et en Turquie, on pourrait dire que maintenant, sans exagération, nous serions en mesure de dicter nos conditions à l’Entente.

Deux exemples : les détroits et les portes de l’Inde seraient sous notre influence directe... Voilà ce qu’est la question d’Orient dont j’ai constamment parlé.

Mais pour cela, il était nécessaire de régler la question nationale chez nous. Et malheureusement, elle n’est toujours pas résolue d’une façon qui puisse attirer à nous l’Orient opprimé.

La solution apportée par le XIIe Congrès à la question nationale peut-elle nous rassurer ? Qui, dans les républiques limitrophes, va appliquer les résolutions ? Voilà la question à laquelle il nous faut réfléchir. Je l’affirme : ceux qui peuvent mettre en oeuvre les décisions du XIIe Congrès, ce sont ceux qui, dès les premiers jours de la révolution, sans craindre personne, ont audacieusement proclamé cette position, pas ceux qui, affichant une position gauche, feront échouer cette politique, parce qu’il ne croient pas que le centre y croit vraiment.

Ils ont toujours pensé et pensent que ces résolutions sont faites pour la montre, pour impressionner. C’est au centre, bien sûr, de montrer, par son attitude à leur égard, qu’il prend ces résolutions au sérieux, et souligner ainsi sa position sur la question de l’Orient. (...)

En conclusion, je dois dire : moi et mes compagnons, nous nous sommes efforcés sincèrement et consciemment, en idéalisant le pouvoir soviétique, de réaliser une forme nouvelle de gouvernement en Orient. C’était la voie la plus sûre pour libérer l’Orient du joug du capital européen et hâter ainsi l’effondrement de celui-ci. Nous nous y sommes efforcés, avant tout, en justifiant les erreurs de la Russie soviétique comme des erreurs de la période révolutionnaire et en tentant de les éviter en tenant compte des particularités et des conditions plus paisibles de la périphérie.

Nous avons cru à la sincérité de nos appels à la libération des peuples et à la fusion des peuples moins avancés avec le peuple grand-russe , nous avons donc cherché les voies naturelles du renforcement et du développement de la révolution. Mais nos aspirations se sont heurtées au chauvinisme russe, aux carriéristes, aux irresponsables, aux aventuristes en quête d’une popularité facile, qui cherchaient à se faire un nom devant le centre par n’importe quel moyen, et aussi aux membres de partis ennemis du nôtre, qui se sont infiltrés dans notre parti et y ont joué les radicaux pour mieux le détruire. C’était la voie la plus sûre.

Ces éléments nous ont accusés de nationalisme, de déviations diverses , d’indécision, de séparatisme, etc. Malheureusement, le centre les a écoutés et continue. Nous n’avons pas le choix : ou nous exigeons qu’on reconnaisse que notre tactique était la bonne et on nous fait pleinement confiance, ou nous devons quitter la scène, c’est-à-dire ne plus occuper de poste de responsabilité, travailler à développer la culture dans les masses, ce qui est tout à fait satisfaisant pour l’esprit. Pour diverses raisons, le premier terme de l’alternative n’est pas réalisable. Il reste le second, c’est ce que j’ai fait en Azerbaïdjan. (...)

Après la déclaration solennelle, au dernier congrès du parti d’Azerbaïdjan, des deux groupes (de "droite" et de "gauche") sur la dissolution des groupes, le groupe "de gauche", couvert par le comité de Bakou, a commencé à mener une lutte acharnée contre ceux qui s’étaient opposés à lui.

Avec ma nomination comme membre du Conseil de l’Union, et, donc, mon départ pour Tiflis, le groupe "de gauche" s’est senti totalement libre. Je n’ai aucune influence sur le comité central d’Azerbaïdjan, qui est composé uniquement de mes adversaires. M’ayant éloigné d’Azerbaïdjan, ce groupe s’est impitoyablement vengé de mes compagnons d’idées. Les uns ont été liquidés politiquement, les autres, par peur d’être exclus, se sont soumis, d’autres encore réduits à la clandestinité.

Il n’y a plus maintenant de groupe de droite et le destin de l’Azerbaïdjan est dans les seules mains de la "gauche" avec Mirzoian [Levon Mirzoyan] à sa tête. Maître de la situation, la "gauche" [fraction hostile à toute forme d’autonomie territoriale pour les républiques du Caucase] fait obstinément passer tout ce qu’elle n’avait pu faire jusqu’à présent.

J’affirme que l’action de ce groupe en Azerbaïdjan y créera, à brève échéance, un second Turkestan [allusion à la révolte des Basmatchis ]. Le parti dégénère, le système des dénonciations prolifère.

Les ouvriers et paysans musulmans sont poussés, dans le meilleur des cas, à quitter le parti, au pire passent sous l’influence des moussavites et de ittikhadistes [du parti azerbaïdjanais Ittihad , à ne pas confondre avec le Comité Union et Progrès de l’Empire ottoman].

J’affirme que l’action de ce groupe développe un dangereux antagonisme entre les nationalités. Si le comité central du RKP trouve tout cela normal et renonce à une politique orientale, je n’y peux absolument rien, mais je déclare qu’à partir de maintenant, je ne réponds plus de la situation en Azerbaïdjan et que toute la responsabilité retombe sur ce groupe et sur ceux qui le soutiennent.

Dix mois ont passé depuis l’envoi de ce télégramme, et, depuis, la situation en Azerbaïdjan s’est encore aggravée.

J’affirme qu’il y a un an, le pouvoir en Azerbaïdjan était soutenu par la sympathie générale des masses pour l’Union soviétique, mais aujourd’hui le pouvoir ne repose plus que sur les baïonnettes.

Bien sûr, on peut garder encore quelque temps le pouvoir en s’appuyant sur les baïonnettes s’il n’y a pas d’affrontement armé avec le monde extérieur, mais si un tel affrontement se produit, le pétrole d’Azerbaïdjan sera en danger. Il est indispensable, sans perdre une minute, de prêter attention aux désordres créés ces temps derniers en Azerbaïdjan.

Il y a deux mois, il y a eu un soulèvement. Il a été facilement réprimé, mais quelle impression cette répression a-t-elle eue sur la population quand on a sorti du marais des femmes avec leurs enfants qui y avaient trouvé refuge plusieurs jours, fuyant les gardes rouges ?

Suivant la théorie d’Ordjonikidzé, bien sûr, on peut exterminer systématiquement la population de cette petite république, mais qui alors la peuplera ?

Je dois répéter ce que j’ai dit dans mon premier rapport au comité central en 1919. Nous ne sommes pas en mesure de conserver Bakou sans l’ensemble de l’Azerbaïdjan, comme nous ne sommes pas en mesure de conserver la Transcaucasie à l’aide des baïonnettes dans la situation internationale qui est la nôtre.

Pas de confiance envers les communistes de fraîche date, qui, avant 1919, étaient membres des partis moussavat , dachnak, menchevik et S-R."

Charles Urjewicz, "Caucase : Moscou et les Azéris", Le Monde, 6 février 1990 :

"Le 27 mai 1924, Nariman Narimanov (1870-1925), père du bolchevisme azéri, note au bas d’une lettre adressée au comité central du Parti communiste russe : "Pour moi, il ne fait pas le moindre doute que le comité central du Parti communiste russe, en la personne de Staline [...], ne nous fait pas confiance, à nous les Turcs, et confie le destin de l’Azerbaïdjan aux dachnaks arméniens. Il est étonnant de constater qu’on nous croit assez bêtes pour penser que nous ne comprendrions pas tout cela. Jamais les [...] travailleurs turcs n’oublieront le mépris avec lequel l’Azerbaïdjan a été traité par le comité central du PCR."

Sept ans après la révolution, les fantômes et les haines du passé continuent de hanter la région : aux yeux des Azéris, l’image de l’Arménien est souvent assimilée à un capitalisme exploiteur et étranger , avant de l’être bientôt à un agitateur bolchevique aux ordres d’un centre russo-arménien coupable des massacres de mars 1918 à Bakou."

Sur Nariman Narimanov : Histoire des Arméniens : massacre de la population azérie à Bakou

C’était Enver Paşa (Enver Pacha) : l’homme par-delà les légendes noires

Les racines de la révolte des Basmatchis

Voir également : Aux sources de l’insatiable violence stalinienne : la culture de violence clanique des Arméniens et Géorgiens

Le bolcheviste arménien Stepan Shaoumian (Stepane Chaoumian) : un ami intime de Staline et le massacreur des Azéris de Bakou

Transcaucasie (1918) : les tueries de populations azéries par les forces dachnako-bolchevistes

La première République d’Azerbaïdjan et la question arménienne Le panislamisme et le panturquisme de Nuri Paşa (frère d’Enver Paşa)

Les Arméniens (notamment dachnaks), troupes de choc de la dictature bolcheviste en Asie centrale

Gueorgui Tchitchérine, la Turquie et les Arméniens

"Appel aux asservis de Perse, d’Arménie et de Turquie" (1920)

Drastamat "Dro" Kanayan : de Staline à Hitler, parcours d’un "héros national" arménien

Comment Staline n’a pas "donné" le Karabakh à l’Azerbaïdjan

Histoire des Arméniens : la politique anti-azérie et pro-arménienne du régime bolcheviste

La double oppression des Azéris en Arménie soviétique

Les "opérations nationales" de "nettoyage" des frontières soviétiques (1935-1937)

Sud-Caucase soviétique : les déportations de divers musulmans dans les années 30 et 40

Le plan stalinien de déportation du peuple azéri

Histoire des Arméniens : les déportations arméno-staliniennes d’Azéris

Joseph Staline et le mont Ağrı/Ararat

L’élimination de Lev Karakhan (Karakhanian) par Staline et le refroidissement des relations turco-soviétiques

Anastase Mikoyan : l’exceptionnelle longévité d’un ponte du stalinisme


Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


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