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Mustafa Abdülhalik Bey : les tâches d'un haut fonctionnaire ottoman à Bitlis, Alep et Kars-Batoum

jeudi 1er juillet 2021 | par SibiryaKurdu


Mustafa Abdülhalik Bey : les tâches d'un haut fonctionnaire ottoman à Bitlis, Alep et Kars-Batoum

Mehmet Polatel, "The State, Local Actors and Mass Violence in Bitlis Province", in The End of the Ottomans : The Genocide of 1915 and the Politics of Turkish Nationalism (ouv. col.), Londres, I. B. Tauris, 2019 :

"Les mois qui ont précédé le déclenchement de la Première Guerre mondiale ont vu d’importants changements dans les rapports de force au sein de la province. L’internationalisation des débats sur la réforme et une rébellion kurde ont encouragé une refonte des alliances locales entre le gouvernement central et les puissantes familles provinciales.

La question de la réforme dans les provinces orientales de l’Empire ottoman était redevenue un sujet de débat international au printemps 1913, lorsque la Russie, soutenue par des groupes arméniens à l’intérieur et à l’extérieur de l’Empire ottoman, a ravivé la question en présentant sa propre proposition à l’Empire ottoman et aux autres grandes puissances. A l’automne, les débats sur la réforme s’étaient transformés en dispute entre deux camps. Alors que la Russie faisait pression pour des réformes étendues, l’Allemagne s’efforçait de limiter la menace potentielle pour la souveraineté ottomane. Le bras de fer entre la Russie et l’Empire ottoman se termina par un accord de compromis le 8 février 1914. L’accord déclarait que sept provinces d’Anatolie orientale devaient être regroupées en deux grands "secteurs", chacun avec un inspecteur général européen nommé par la Sublime Porte. Le plan de réforme a abordé plusieurs questions, notamment le recrutement de la gendarmerie et les élections aux organismes dirigeants locaux. Le plus explosif était le conflit sur les terres arméniennes qui avaient été saisies par les Kurdes pendant la période hamidienne. Selon l’accord final de réforme, les litiges fonciers devaient être résolus sous la supervision directe de deux nouveaux inspecteurs généraux, un pour chaque secteur. Cet article inquiéta particulièrement les notables et les chefs kurdes des provinces orientales , car ces saisies leur avaient apporté une richesse considérable. Ainsi, les réformes arméniennes ont ajouté aux problèmes du gouvernement du CUP , déjà alarmé par des signes de proto-nationalisme dans les rangs des cheikhs kurdes et des chefs de tribus — des groupes dont ils avaient des raisons de craindre qu’ils aient le soutien de la Russie.

Environ six semaines plus tard, en mars 1914, trois éminents Kurdes (Cheikh Sahabettin, Seyyid Ali et Cheikh Selim) ont déclenché une rébellion à Bitlis. En quelques jours, la rébellion avait attiré un soutien local. Deux facteurs ont contribué à l’escalade de la tension sur le terrain. Premièrement, il y avait l’opposition populaire musulmane au régime constitutionnel qui avait été établi en 1908. Les développements politiques et juridiques au cours de la période constitutionnelle ont été interprétés comme un passage d’un pouvoir religieux à un pouvoir laïc. Bien que la loi religieuse, la sharia, n’ait pas été remplacée par le droit civil, l’opinion populaire a pressenti un mouvement dans ce sens. Deuxièmement, un nombre considérable de notables locaux et de chefs tribaux ont été irrités par l’accord du 8 février 1914, qui devait introduire l’égalité civique entre musulmans et chrétiens dans l’Est ottoman et constituait une menace directe pour le pouvoir kurde , en évoquant la possibilité que dans un avenir indéterminé, ils seraient obligés de restituer les terres et les propriétés des Arméniens saisies pendant la période hamidienne. Tahsin Bey, gouverneur de la province adjacente de Van, a informé le gouvernement central que les rebelles de Bitlis exigeaient le rétablissement de la sharia et (en protestant en même temps contre les réformes arméniennes imminentes) envisageaient une alliance avec le principal promoteur des réformes, la Russie.

Bien qu’elle ait des caractéristiques religieuses, la révolte de Bitlis n’était pas ouvertement anti-arménienne. Les rebelles ont en fait tendu la main aux dirigeants de la communauté arménienne et ont donné l’assurance que leur cause n’était pas spécialement contre les Arméniens. Il convient de noter, cependant, qu’en dépit de ces assurances, et alors qu’il n’y a eu ni massacres ni violences de masse, il y a eu quelques crimes épars contre les Arméniens. Le fait que la révolte ne se soit pas déroulée de manière à déclencher une violence de masse contre les Arméniens peut s’expliquer par les décisions tactiques des organisateurs de la rébellion, qui se sont peut-être abstenus d’un geste qui aurait pu transformer l’affaire en crise internationale.

Le gouvernement central a pu réprimer la rébellion par la force en peu de temps. Une question plus compliquée était de savoir ce qui arriverait aux coupables qui avaient organisé le soulèvement et à ceux qui l’avaient rejoint, ainsi que les mesures que le gouvernement central devrait prendre pour améliorer son contrôle dans la région. Le 4 avril 1914, Tahsin Bey, gouverneur de Van, et Mustafa Abdülhalik Bey, gouverneur de Bitlis (qui avait été nommé sur recommandation de Tahsin Bey ), envoyèrent un télégramme au ministère de l’Intérieur. Selon les gouverneurs, la structure politique et sociale de la région avait des caractéristiques "féodales" , une structure facilement manipulable par la Russie. Les gouverneurs ont souligné que des mesures substantielles seraient nécessaires pour transformer cette structure. La mise à l’écart de familles influentes comme les Bedirxan et les Barzan au cours des dernières décennies avait été un exemple efficace et significatif. Selon eux, le plan d’action du régime pour transformer la structure du pouvoir local et améliorer le contrôle du gouvernement central aurait dû inclure des mesures concrètes telles que la poursuite et la punition de ceux "qui entravaient le développement du pays" ; la capture des meurtriers et des brigands qui avaient fui le pays ; la distribution de récompenses aux détenteurs du pouvoir local qui avaient été fidèles à l’Etat ; la restitution des biens arméniens et kurdes saisis ; la création d’unités administratives plus petites et plus faciles à gérer ; et la nomination d’une personnalité crédible, forte et compétente, comme les anciens réformateurs Kurt İsmail et Topal Osman Pachas, pour promouvoir une conduite civique et des activités religieuses appropriées parmi les Kurdes. Selon les gouverneurs, "il était impossible de gagner dans cette région autrement"." (p. 124-126)

Hilmar Kaiser, "Tahsin Uzer : Talaat’s Man in the East", in The End of the Ottomans..., op. cit.  :

"Au début de 1914, cependant, le défi à la domination du CUP est venu des cercles kurdes. Mécontents de l’accroissement des impôts et du contrôle du gouvernement, y compris la chasse aux hors-la-loi kurdes, certains dirigeants ont planifié un soulèvement. Malgré des préparatifs incomplets, quelques militants ont poursuivi la rébellion. A Bitlis, les autorités ont été prises par surprise, mais dans l’ensemble le mouvement manquait de coordination et de soutien, et a été rapidement réprimé par les forces ottomanes. Les conséquences du soulèvement ont montré que le CUP avait changé sa politique. A la surprise de nombreux Kurdes, les autorités ont exécuté de nombreux dirigeants et envoyé d’autres en exil au Hedjaz. Mais ce n’était pas tout : le CUP a également arrêté ou tué des membres du clan kurde Bedirkhan, qui n’avaient pas été impliqués, bien que certains dirigeants éminents se sont enfuis vers l’Azerbaïdjan persan, où ils se sont regroupés et ont maintenu des relations étroites avec le consulat russe. Tous les doutes sur le fait que le CUP signifiait des affaires ont disparu lorsque Tahsin [l’homme fort du régime unioniste en Anatolie orientale] a remplacé le gouverneur de Bitlis, Mazhar Bey [Mazhar Bey fut muté à Ankara , comme plus tard Mehmet Reşit (vali de Diyarbakir), et pour la même raison : son indécision face aux violences kurdes], par le gouverneur du district de Siirt, Mustafa Abdulhalik Bey (Renda), un vétéran du CUP qui, comme Tahsin, avait servi en Macédoine." (p. 97)

Michael A. Reynolds, The Ottoman-Russian Struggle for Eastern Anatolia and the Caucasus, 1908-1918 : Identity, Ideology and the Geopolitics of World Order (thèse de doctorat), Université de Princeton, 2003 :

"En raison de l’expérience passée , peu d’Arméniens faisaient confiance aux assurances de Selim qu’il ne leur serait fait aucun mal. Alors que Selim consolidait ses forces dans la région de Bitlis, il s’efforçait également d’obtenir un soutien à l’extérieur de la région. Selim était en contact avec Cheikh Taha, qui était le mursid, ou chef spirituel, du tekke, ou loge des derviches de Selim. Cheikh Taha était à l’époque en Russie, mais après avoir appris la révolte, il partit à la frontière iranienne pour mobiliser les Kurdes dans une force de secours pour les rebelles. Des armes pour Selim et ses hommes ont été envoyées de Hoy contrôlé par la Russie. Abdurrezzak, également en Russie, a envoyé une lettre à Selim disant aux rebelles que le soutien de la Russie serait imminent.

Selim a pris soin de faire des efforts pour ne pas contrarier les chrétiens locaux, qui constituaient environ un tiers de la population du sancak central de Bitlis. Selim les a rassurés sur le fait que lui et ses hommes ne leur étaient pas hostiles, mais qu’ils se levaient seulement pour défendre leurs droits. Le 10 mars, Selim donna des instructions aux chefs tribaux rebelles selon lesquels ils ne pouvaient recevoir des Arméniens qu’une aide financière. Dans une lettre au patriarche arménien, il expliqua que son mouvement était dirigé uniquement contre le gouvernement et qu’il attendait l’aide arménienne. De même, il a également fait appel au soutien des chrétiens assyriens et chaldéens locaux. Malgré les assurances de Selim qu’ils n’avaient rien à craindre, les chrétiens de Bitlis étaient paniqués. Le métropolite arménien a envoyé un télégramme au patriarche l’avertissant que la population arménienne locale était en danger. Les sources du malaise chrétien étaient au nombre de deux. Premièrement, la principale demande des rebelles pour l’imposition de la sharia était essentiellement une protestation codée contre les récentes réformes constitutionnelles du gouvernement et en particulier l’institution de l’égalité des droits juridiques pour les non-musulmans. Deuxièmement, les Kurdes avaient généralement profité d’un chaos similaire dans le passé pour voler les Arméniens.

Dans la soirée du 13 mars, les Kurdes envoyèrent un détachement s’emparer du monastère arménien de Khentrkadir près de Bitlis. Le gouverneur de Bitlis, Mazhar Bey, avait également envoyé des forces gouvernementales au monastère, et celles-ci ont capturé trois Kurdes armés qu’ils ont ramenés à Bitlis. Loin de dissuader les rebelles, les arrestations n’ont fait que les enflammer. Mollah Selim a ordonné à ses hommes d’encercler Bitlis.

La situation devenait désespérée pour les autorités. Sentant que l’ampleur du soulèvement échappait à sa capacité de contrôle, le gouverneur a demandé des renforts le 25 mars. Il a déclaré la loi martiale, mais a avoué qu’il ne pouvait pas faire grand-chose pour défendre la ville. Les forces de Mush, Van et Erzinjan ont été mobilisées et Istanbul a demandé à un fonctionnaire nommé Abdülhalik Bey de se rendre à Bitlis et de remplacer Mazhar Bey en tant que vali.

Abdülhalik a proposé que Selim le rencontre pour discuter. Mais Selim a refusé d’aller chez le vali, insistant plutôt pour que le vali vienne à lui. Un Kurde nommé Cheikh Sahabeddin a exigé que le vali rende l’arsenal, limoge les administrateurs locaux et libère les Kurdes arrêtés. Après le rejet des demandes par Abdülhalik Bey, les Kurdes ont attaqué et remporté une première victoire sur les forces ottomanes dans les montagnes à l’extérieur de Bitlis.

Débordés, les soldats gouvernementaux ont abandonné leurs armes et se sont enfuis dans la ville. Les rebelles ont marché sur leurs talons et le 2 avril sont entrés dans la ville et ont pris sa moitié orientale. Le consulat russe a proposé de servir d’intermédiaire dans des négociations entre les parties belligérantes, mais Abdülhalik Bey a rejeté la proposition des Russes. Les forces ottomanes avaient maintenant retrouvé leur sang-froid et défendaient obstinément les bureaux du gouvernement. Les renforts nouvellement arrivés de l’extérieur et la défection de Kurdes influents de Bitlis du côté du gouvernement ont soudainement fait pencher la balance en faveur du gouvernement.

Lorsque les forces gouvernementales ont contre-attaqué, les rebelles se sont dispersés et leur révolte s’est effondrée. Un Mollah Selim désormais désespéré, ainsi que deux autres mollahs et leurs deux assistants personnels, ont cherché refuge cette nuit-là dans le consulat russe. Les rebelles ont demandé le statut de sujet russe, mais l’ambassadeur de Russie à Istanbul, Girs , a demandé au consulat de faire partir les Kurdes, expliquant "nous ne pouvons pas tolérer le banditisme" ("ne mozhem potakat érazboinichestvu"). Girs a plutôt suggéré que le consulat essaie de résoudre la situation en convainquant les Kurdes de partir et de "fuir vers les endroits qu’ils connaissent", le plus tôt sera le mieux. Mollah Selim et ses compatriotes ont cependant plaidé que s’ils quittaient le consulat, leurs vies seraient en danger. Lorsque, cependant , le consulat a répondu que l’expulsion des Kurdes entraînerait leur capture immédiate et probablement leur mort, Girs a donné son accord. Il a ensuite rejeté les appels répétés du grand vizir ottoman à livrer les insurgés, arguant que la rébellion avait été un acte politique et non criminel. Le consulat a abrité Mollah Selim et ses compatriotes jusqu’à la déclaration de guerre officielle entre les empires russe et ottoman en novembre." (p. 127-130)

"Les affaires d’Orient", Journal des débats politiques et littéraires, 5 avril 1914 :

"Troubles en Arménie

L’annonce de la prochaine application des réformes en Arménie a provoqué à Bitlis un soulèvement des Kurdes, sur lequel le Daily Telegraph donne les rensejgnements suivants :

Environ quatre mille Kurdes armés cernent la ville de Bitlis. Une partie des troupes s’est déjà emparée du monastère arménien de Kiridrakadar, situé à l’une des extrémités de la ville ; les moines ont été chassés. « Nous ne vous en voulons nullement, ont déclaré les rebelles à ces derniers [sic] ; ce sont les mesures [modernistes et égalitaires] prises par le gouvernement ottoman qui ont provoqué cette révolte. »

Deux chefs kurdes, Mollas Selim et Chehabeddin, entraînés par le mouvement populaire, ont attaqué la police et les troupes de l’endroit.

Le ministre de l’intérieur

[Talat Bey]

, au reçu de ces graves nouvelles, a fait partir aussitôt des renforts d’hommes et un certain nombre de mitrailleuses pour Moush-Erzindian, Erzeroum ; les troupes ont ordre d’étouffer la révolte, qui s’étend maintenant à toute la région de Kighi, Diarbekir, Van et Sassoun.

Bien que les chefs de la révolte aient annoncé aux habitants de Bitlis que les personnes et les biens seront respectés, on éprouve des craintes très vives.

Le gouverneur de Bitlis

[Mazhar Bey]

, apparemment favorable aux desseins kurdes, a remis sa démission. Il a été remplacé par un fonctionnaire énergique

[Abdülhalik Bey]

.

D’autre part, un communiqué officiel de Constantinople, en date d’hier soir, dit qu’une partie des brigands qui avaient essayé de pénétrer dans la ville de Bitlis, et s’était abritée dans les quartiers avoisinant la ville, a été repoussée par un petit détachement  ; que d’autres détachements ont attaqué d’autres brigands rassemblés à Cherif-Tepe et ont occupé les hauteurs, et que les insurgés ont été chassés de la ville. Le cheik Molla Selim et trois de ses partisans se sont réfugiés au consulat russe.

Aucun acte de pillage, ajoute le communiqué, n’a été commis en ville ; les habitants et le bazar n’ont pas été attaqués, une confiance absolue règne entre la population musulmane et la population chrétienne ; tous vaquent à leurs occupations et les magasins sont ouverts. La poursuite des brigands a commencé avec les troupes arrivées de Van. La concentration des troupes continue pour châtier d’une façon exemplaire les coupables qui ont troublé l’ordre." (p. 3)

Şinasi Orel et Sürreya Yuca, Les "Télégrammes" de Talât Pacha. Fait historique ou fiction ?, chapitre III : "Les documents d’archives ottomanes", Paris, Triangle, 1986 :

"DOCUMENT AUTHENTIQUE NO VIII (lettre d’accompagnement d’un rapport d’inspection)

« Du Bureau d’inspection administrative du département de Bitlis au ministère de l’Intérieur

« 26 mars 1331 (8 avril 1915)

« Ci-joint le rapport concernant l’inspection accomplie par l’inspecteur administratif Mihran Boyadjian dans la commune d’Eruh [dans le vilayet de Bitlis] auprès des commissions de Guerre et de Défense nationale à la date du 26 mars 1331 (8 avril 1915) » (...)

DOCUMENT AUTHENTIQUE NO XIV

Télégramme chiffré no 142 du ministère de l’Intérieur à la préfecture de Van.

« Le ministère de la Poste et du Télégraphe a fait savoir que certains villageois arméniens de la région située entre Van et Bitlis ont pris les armes, que des déserteurs arméniens les ont rejoints, et qu’ils ont assassiné, après les avoir capturés dans une embuscade, le juge et son compagnon, qui allaient à Gevaş, ainsi que les gendarmes de la poste chargés d’expédier le courrier de Gevaş à Van. De ce fait, les expéditions Van-Bitlis ont été interrompues.

« En prenant contact avec la préfecture de Bitlis, rétablir le service de la poste et du télégraphe et transmettre immédiatement les informations dont dispose la préfecture.

15 décembre 1330 (28 décembre 1914)

Le Ministre de I’Intérieur, Talât. » (...)

DOCUMENT AUTHENTIQUE NO XVI

Télégramme chiffré numéroté 689 de la préfecture de Bitlis au ministère de l’Intérieur en supplément au télégramme chiffré du 16 février 1330 (1er mars 1915).

« 1/ Les documents saisis à Hizan ont été entièrement traduits et remis à la cour militaire. Bien que ces documents chargés de haine , polycopiés à la main, ne portent pas de date, étant donné qu’ils parlent de la Réforme [celle du 8 février 1914], on voit qu’ils ne sont pas anciens. Le règlement du comité Dachnak, polycopié de la même façon, ne porte pas non plus de date.

« Le règlement imprimé du comité Dachnak des Balkans , trouvé parmi les documents, est daté de 1910.

« On a pu constater que la jument manquée, attrapée à Hizan, appartient à Ichkan, l’un des leaders du Dachnak. Ce fait montre que des gens étaient venus de Van spécialement, pendant ou avant les événements. L’un des militants du Dachnak, Lato, du village d’Iririn, et ses hommes, ainsi que 38 personnes identifiées des villages de Karçıkan, sont venus à Hizan et ont pris part aux combats.

« 2/ Un détachement a été envoyé aux trois monastères bien fortifiés qui dominent entièrement la plaine de Muş.

« 3/ L’impression que la force du gouvernement était supérieure à celle du Comité a été suffisamment donnée aux paysans [arméniens]. Les brigands [arméniens] qui avaient fui le monastère d’Arak n’ont pas été reçus par les villages de la plaine où ils voulaient se réfugier. On a appris aussi que les villages arméniens des montagnes ont fait dire qu’ils ne les recevraient pas. Cette dernière nouvelle n’est cependant pas confirmée.

« 4/ Tant que nous tiendrons les monastères avec nos puissants détachements, le moindre mouvement qui risque de se produire dans la plaine sur la ligne de relais pourrait être écrasé rapidement et notre expédition, par la ligne de relais, serait à l’abri de toute menace.

« 5/ On a commencé à faire garder les ponts de Karasu et de Murat par un détachement.

« 6/ N’avoir pas attenté à la vie ni aux biens des Arméniens qui n’ont pas utilisé les armes contre le gouvernement a fait un très bon effet. Les notables arméniens de Bitlis et de Muş, qui ne font pas partie du comité Dachnak, ont explicitement condamné les événements.

« 7/ Selon les renseignements que j’ai reçus de Muş, bien que les principales personnalités connues du comité Dachnak soient introuvables, Papazian [le député de Van, l’un des leaders des comités terroristes arméniens] prétend encore que les événements de Kömüs [village de Çanakdüzü rattaché à Muş] étaient dus à la trahison des civils et des déserteurs, et que ceux du monastère s’étaient produits à cause de l’intervention soudaine du détachement contre les déserteurs qui s’y étaient cachés et qui entreprirent stupidement de se défendre. Il affirme fermement n’avoir pas pris part à ces événements.

« 8/ L’enquête et les recherches concernant les traces des brigands [arméniens] et leur nombre ne sont pas encore terminées.

Le 21 février 1330 (6 mars 1915)

Le Préfet de Bitlis, Mustafa [Abdülhalik Bey]. » (...)

DOCUMENT AUTHENTIQUE NO XXII

Télégramme chiffré du ministère de l’Intérieur aux préfectures d’Edirne, Erzurum, Adana, Ankara, Aydın, Bitlis, Alep, Hudavendigâr, Diyarbakır, Sivas, Trabzon, Konya, Mamuretilaziz, Van, et aux sandjaks d’Urfa, Izmit, Bolu, Canik, Karesi, Kayseri, Niğde, Eskişehir, Karahisârisahib (Afyon), Maraş.

« Le fait que les comités arméniens, par leurs organisations politiques et révolutionnaires , s’efforçaient depuis longtemps d’obtenir une autonomie, que le comité Dachnak avait décidé qu’après la déclaration de la guerre les Arméniens de Russie passeraient immédiatement à l’action contre nous et que les Arméniens ottomans, ayant attendu l’affaiblissement de l’armée , se révolteraient de toutes leurs forces, que ces comités ont osé se livrer à des actes de trahison de nature à influencer la survie et l’avenir du pays, a été démontré une fois de plus par les récentes révoltes de Zeytun et Bitlis, de Sivas et Van, en ce moment où l’Etat est en guerre.

« D’ailleurs, la preuve que les activités de ces comités, dont les centres sont établis à l’étranger et qui portent le qualificatif de révolutionnaires dans leurs noms mêmes, visaient à obtenir l’autonomie en utilisant tous les moyens à leur portée contre le gouvernement a été donnée par la découverte de bombes à Kayseri, à Sivas et en d’autres lieux, par les agissements des chefs des comités arméniens qui, bien que sujets ottomans, ont attaqué le pays avec les Russes en formant des régiments de volontaires dans l’armée russe , par les dispositifs considérables qu’ils ont placés pour menacer les arrières de l’armée ottomane et par leurs publications.

« Le gouvernement ottoman, ne pouvant en aucun cas admettre la continuation de tels conspirations et agissements qui posent pour lui une question vitale, et ne pouvant les tolérer, ni considérer comme légale l’existence de ces comités qui n’étaient que des foyers de conspiration, a naturellement estimé nécessaire d’ordonner rapidement l’interdiction de toutes ces organisations politiques.

Pour cette raison, il est vivement conseillé, comme il en a décidé avec le commandement en chef par intérim, de procéder à la fermeture dans le département de tous les comités locaux Hentchak, Dachnak et autres, de confisquer tous les documents et archives trouvés dans les centres des comités, et d’empêcher leur destruction et leur perte éventuelles, de procéder aux arrestations immédiates des chefs et des dirigeants de ces comités ainsi que des personnalités connues par le gouvernement pour leurs activités subversives ; de rassembler dans les endroits propices, à l’intérieur du département ou du sandjak, les personnes dont le séjour dans leur localité serait nuisible, et d’empêcher qu’elles se livrent à la subversion ; de procéder à des fouilles et à des recherches d’armes dans des endroits déterminés ; d’être prêt à toute éventualité en prenant contact avec les commandants militaires ; de traduire les personnes arrêtées devant les tribunaux militaires, après examen des documents que fournira l’application adéquate de la procédure, et de nous informer au fur et à mesure du nombre de personnes arrêtées et du déroulement de l’application (de ces mesures).

« Pour Bitlis, Erzurum, Sivas, Adana, Maraş et Alep : comme cette instruction n’est qu’une mesure contre les agissements des comités, il est instamment conseillé de prendre des précautions pour empêcher qu’elle n’engendre des meurtres réciproques entre la population musulmane et l’élément arménien.

11 avril 1331 (24 avril 1915)

Le Ministre de l’Intérieur » "

M. Talha Çiçek, "Myth of the Unionist triumvirate : The formation of the CUP factions and their impact in Syria during the Great War", in M. Talha Çiçek (dir.), Syria in World War I : Politics , Economy and Society, Londres, Routledge, 2016 :

"Bekir Sami Bey avait rencontré des problèmes avec Djemal Pacha pendant son séjour à Beyrouth. A Alep, il a également été critiqué par Talat Bey en raison de sa protection des déportés arméniens [ce n’est pas du tout ce que montre le contenu des instructions d’Istanbul à Bekir Sami (sur le ravitaillement et la protection des déportés)] et de sa réticence à suivre les politiques de déportation. En conséquence, Djemal Pacha et Talat Bey convinrent de la destitution du gouverneur. Après le départ de Bekir Sami Bey, Talat Bey et Djemal Pacha négocièrent la nomination d’un nouveau gouverneur. Djemal Pacha proposa d’abord Kazım Bey, l’un de ses alliés politiques et ancien gouverneur de Salonique. Ainsi, lorsque le ministère de l’Intérieur nomma Mazhar Bey à Alep, Djemal Pacha écrivit à Talat Bey :

Vous avez retiré Djelal Bey d’ici. Bien que je ne puisse pas m’opposer à cette [action], quel est l’intérêt d’envoyer Mazhar Bey alors qu’il n’y a aucune chance que je puisse m’entendre avec lui ? Et maintenant, si vous envoyez une autre personne avec un caractère faible, je n’aurai pas d’autre choix que de le renvoyer personnellement. Je suis très sérieux. Veuillez trouver une solution à ce problème.103

Après cet avertissement clair, Talat Bey a nommé Mustafa Abdulhalik Bey [Renda], un individu éminent du CUP et proche de la faction de Talat Bey , auquel Djemal Pacha ne pouvait pas s’opposer.104 Cependant, il est peu probable que la nomination ait réduit l’autorité de Djemal Pacha dans la région.

L’une des raisons fondamentales des efforts de Djemal Pacha pour remplacer les hauts fonctionnaires de son territoire par des responsables proches de lui était de surmonter l’opposition des responsables de Talat Bey à sa politique dans les provinces syriennes. Presque tous les gouverneurs de haut rang avaient résisté à la politique de Djemal Pacha consistant à éliminer les notables locaux, avec lesquels ils avaient entretenu de bonnes relations. De plus, les ambitions de Djemal Pacha de dominer la bureaucratie civile sur les terres syriennes constituaient un autre motif majeur de leur résistance. En conséquence, soit les fonctionnaires ont démissionné, soit Djemal Pacha les a fait limoger." (p. 21)

"103 BOA, DH.ŞFR. 477/48, Djemal à Talat, 26 juin 1915.

104 Bien qu’Abdulhalik Bey n’ait pas été le premier choix de Djemal Pacha [protecteur des Arméniens à Adana , puis en Syrie ], il remerciera plus tard Talat Bey pour sa nomination. BOA, DH.ŞFR. 493/61, Djemal à Talat, 13 octobre 1915." (p. 34)

M. Talha Çiçek, Cemal Pasha’s governorate in Syria, 1914-1917 (thèse de doctorat), Université Sabancı, 2012 :

"Grâce à leurs efforts [Beatrice Rohner (suisse) et Paula Schäfer (allemande) , religieuses et humanitaires], en mars 1916, 1250 enfants [orphelins arméniens ] pouvaient être rassemblés à Alep. Un prêtre arménien, Haron Shiraciyan, s’occupait de 400 d’entre eux, tandis que 250 enfants étaient installés dans l’église grégorienne. L’orphelinat de Rohner a accueilli 600 des orphelins. Les consulats allemand et américain ont également secrètement contribué à l’établissement, à l’ameublement et à l’entretien de l’orphelinat d’Alep. Cependant, l’orphelinat de Rohner a été rattaché par Cemal Pasha au gouvernement ottoman. Il a assuré l’approvisionnement de l’orphelinat. Lorsque l’orphelinat a été créé, Cemal a garanti que l’administration de l’institution resterait entre les mains de Rohner.

Rohner maintint ses activités jusqu’en mars 1917. Cependant, à partir du milieu de l’année 1916, la Sublime Porte adopta une politique d’ottomanisation des orphelinats étrangers. En août 1916, un inspecteur a été nommé à ce poste à Alep. Bien que son orphelinat était rattaché au gouvernement ottoman, l’institution de Rohner a également été fermée début mars 1917. Il convient de mentionner que, même en décembre 1915, Mustafa Abdulhalık Bey, le gouverneur d’Alep nommé par Talat pour remplacer Bekir Sami Bey, l’opposant de premier plan aux déportations arméniennes, a signalé à Talat qu’il n’était pas possible de maintenir deux institutions à Alep comme l’orphelinat arménien, et a conseillé de transporter ces orphelins à Constantinople ou en Anatolie. Conformément à sa première proposition, les enfants protégés dans cet orphelinat, certains d’entre eux ont été envoyés au Liban, tandis que d’autres ont été transportés dans les différentes villes d’Anatolie. Rohner a continué ses travaux de secours à Alep sous la protection du colonel Kemal Bey, chef du commissariat ottoman à Alep, pour organiser les questions d’assistance urgente. Selon les remarques du représentant allemand à Alep, Kemal s’efforçait de tout cœur d’atténuer les misères des déportés, et, par l’emploi de Rohner, il visait à l’utilisation de l’argent dans les mains de Rohner, vraisemblablement fourni par les consuls américain et allemand, au profit des femmes et des enfants arméniens." (p. 209-211)

Şinasi Orel et Sürreya Yuca, op. cit., chapitre III : "Les documents d’archives ottomanes" :

"DOCUMENT AUTHENTIQUE NO LVII

Télégramme chiffré du ministère de l’Intérieur à la préfecture d’Adana. « Nous apprenons que le frère de monsieur Matteus Nalbantian, député de Kozan, a été enlevé dans la montagne par des brigands. Nous demandons qu’une force suffisante soit envoyée à sa recherche afin de le libérer, que les brigands soient arrêtés et punis, et que de pareils incidents ne se reproduisent plus.

« Nous communiquer le résultat.

1er avril 1334 (1er avril 1918)

Au nom du Ministre, Abdulhalik [Abdülhalik Bey a été sous-secrétaire du ministère de l’Intérieur d’avril 1917 à mai 1918, il redevint ensuite vali d’Alep]. » "

Etienne Forestier-Peyrat, "Une autre histoire des relations russo-ottomanes. Trois moments de la frontière caucasienne (1900-1918)", European Journal of Turkish Studies, 22 | 2016 :

"Mais la délégation ottomane dirigée par Enver Pasha qui arrive aussitôt à Batoumi [en avril 1918] ne peut que constater le décalage apparu entre l’Empire et ses régions perdues aux cours des années de domination russe. Fazıl Ahmet Bey [Aykaç], qui a participé aux délégations officielles envoyées au début de mai, souligne ainsi la divergence culturelle forte et la crise de la « turcité » dans la région de Batoum. La culture et le modèle russe, souligne-t-il, ont exercé et exercent encore une forte influence, qu’il convient de compenser par une véritable politique de reconquête des esprits (Ural 2011 : 652 ; Çoruk 2008 : 453-454). On est loin, dans ces rapports, des affirmations d’un Fahrettin Kırzıoğlu décrivant, de manière sans doute exagérée, la mémoire subversive des populations turques restées dans les Elviye-i Selâse [Kars, Ardahan et Batoumi] après 1878 (Kırzıoğlu 1955). Les mesures juridiques, économiques et politiques mises en oeuvre par les autorités tsaristes, pour normaliser le statut des biens du clergé musulman et réformer le code foncier ottoman de 1858 ont progressivement renforcé le particularisme de ces régions (Badem 2010 : 127-168). A l’inverse, les élites de Batoumi, majoritairement russes, géorgiennes et arméniennes, peinent à concevoir le futur de leur région. Un membre du conseil municipal compare ainsi la région à la « queue tranchée d’un lézard » que l’on tenterait de greffer sur un Empire ottoman avec lequel elle n’a plus de rapport organique.

Afin d’évaluer les défis posés par cette réintégration, un haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, Abdülhalık Bey [Renda], est mandaté pour une mission d’enquête. Abdülhalık Bey a derrière lui une longue carrière d’administrateur dans les provinces orientales de l’Empire – ayant été gouverneur à Bitlis et Alep (Kévorkian 2006 : 430-431). Chargé dans le même temps d’organiser des référendums pour légitimer le rattachement de la région, il côtoie directement les populations des zones reconquises au cours de nombreuses réunions publiques et d’échanges avec les élites locales (Uran 2008 : 79-86). Le rapport qu’il rend le 30 juillet exprime une préoccupation forte, en raison de ce qu’il perçoit comme une incapacité de l’Etat ottoman à se montrer aussi performant que son prédécesseur russe dans la mise en oeuvre des politiques publiques. Il commence par souligner la prospérité économique dont ont joui les régions de Kars et Batoumi à l’époque russe, et les investissements significatifs réalisés par le pouvoir russe, notamment en matière d’infrastructures ferroviaires et routières. La période même de la guerre a vu le maintien de hauts niveaux d’investissement économique, comme le remarquent au même moment des groupes de journalistes turcs et allemands envoyés dans la région, ce qui fait reconnaître aux populations qu’elles n’ont pas eu à se plaindre du traitement par l’administration russe (Gust 2005 : 574 ; Akarca 2014 : 1-2). La reconquête apparaît ainsi comme un défi découlant de la nécessité de se confronter au fantôme du tsarisme.

D’emblée, le ministère de l’Intérieur procède à des consultations internes pour sélectionner des fonctionnaires distingués à envoyer dans les Elviye-i Selâse. Les fonctionnaires sélectionnés doivent être capables d’incarner au mieux la dignité particulière (liyâkat-ı mahsusa) des territoires reconquis et de contribuer à leur rattachement, comme le souligne un télégramme du ministère de l’Intérieur au gouverneur d’Edirne, auquel il demande de fournir trois fonctionnaires de police particulièrement bien notés. Les effets de cette politique semblent avoir été plutôt positifs. Un manuscrit inédit conservé dans les archives du musée d’Etat adjar, à Batoumi, souligne la perception positive des Ottomans sur le plan de l’ordre public. Son auteur, un Russe du nom de Mel’nikov, n’a pourtant pas de prédisposition particulière à apprécier le régime ottoman d’occupation, mais la présence ottomane met un terme à l’effondrement de l’ordre public dans les anciens territoires du Caucase tsariste : Mel’nikov souligne que les policiers ottomans dépêchés sur place font appliquer avec rigueur l’ordre et que leur recours aux châtiments corporels met rapidement un terme aux désordres (Mel’nikov 1943 : 24-26). Dans ce manuscrit pourtant écrit à la période soviétique, l’auteur donne une image inédite de l’occupation ottomane de la région, que les historiographies soviétiques et post-soviétiques ont généralement classée dans la lignée des atrocités de guerre ou, plus généreusement, d’une incompétence administrative (Badaljan 1962 ; Gogolishvili 2001 : 5-27 ; Miskin 1980 : 214-215). Il convient, de ce point de vue, de distinguer entre les violences commises à l’intérieur des terres et la situation sur la région littorale, où les témoins ne décrivent que peu de violences lors de la conquête de 1918.

Le témoignage de Mel’nikov met en perspective les inquiétudes ottomanes sur l’administration des nouvelles régions et souligne que la perception de l’occupation varie fortement selon les catégories d’acteurs. Dans son rapport, Abdülhalık Bey souligne la force symbolique de l’administration tsariste, son haut niveau de structuration, de bureaucratisation et son appui sur une « signalétique » de l’Etat :

Les fonctionnaires du gouvernement russe, jusque dans les échelons les plus bas, portent des signes distinctifs et la population s’est habituée à ces signes, qui marquent la dignité des serviteurs de l’Etat. Il est par conséquent indispensable que les fonctionnaires que nous nommerons dans ces régions, en particulier les chefs de commune [nâhiye] et les chefs de districts [kâymakâm], portent des signes rendant visible leur fonction [memuriyete mahsûs alâmet-i fârıka].

De ce point de vue, les soldats en haillons qui arrivent à Batoumi en avril 1918 ne peuvent faire forte impression dans la population (Mel’nikov 1943 : 20-21). Mais contrairement aux craintes d’Abdülhalık Bey, les pratiques administratives ottomanes ne souffrent pas forcément de la comparaison avec leurs précédents tsaristes. Mel’nikov souligne l’agréable rupture que produit le peu de formalisme des administrateurs ottomans envoyés sur place. A Batoumi, le sous-préfet [mutasarrıf] s’avère bien plus accessible à la population et sa capacité à régler par « des bouts de papier magique » griffonnés les problèmes qu’on lui expose apparaît, dans l’immédiat, comme plus efficace que les interminables procédures de l’époque tsariste, scandées par moult sceaux, paraphes, contreseings et tampons (Mel’nikov 1943 : 22-23).

Ces questions symboliques sont indissociables de dimensions plus techniques, concernant l’organisation des territoires et leur transfert, en sens inverse, vers les modes ottomans d’administration. Le ministère des Affaires étrangères souligne ainsi à la fin d’avril que la loi sur la citoyenneté ottomane prévoit qu’un séjour d’au moins cinq ans en terre ottomane est nécessaire pour obtenir la citoyenneté, ce qui suppose de considérer comme russes les habitants de ces régions en attendant que le processus d’intégration soit terminé. De même, la question foncière voit une multiplication des strates juridiques, puisque les Ottomans se trouvent confrontés au système bricolé par les autorités tsaristes, comme le montre une lettre du 15 août 1918 de l’éphémère ministre de l’Intérieur İsmail Bey à Talât Pasha. La question de la restitution des biens appartenant avant 1878 aux fondations religieuses musulmanes (vakıf) constitue un des aspects épineux (politiquement et économiquement) de ce problème. La dégradation de la situation ottomane à la fin de l’été ne permet en définitive pas aux Ottomans d’appliquer le grand programme d’investissement et de réformes qu’ils envisagent un temps pour les régions reconquises, d’autant que la faveur octroyée à ces régions se heurte à la jalousie des provinces plus anciennes d’Anatolie orientale. Fazıl Ahmet Bey fait allusion à cette rivalité dans un article du 4 juin 1918, où il prend le parti de la ville de Trabzon dans la lutte d’influence qui s’annonce. Son article, intitulé « Batoumi ne doit pas faire oublier Trabzon », souligne la nécessité de ne pas négliger le port de Trabzon, tout aussi important que celui de Batoumi et exigeant d’importants investissements (Ural 2011 : 653). La réintégration des Elviye-i Selâse ne met ainsi pas seulement en cause les acteurs de ces territoires, mais aussi les équilibres internes d’un empire très éprouvé par la guerre. La modification frontalière esquissée en 1918 apparaît donc comme un processus mettant en jeu des temporalités diverses, qui dépendent des perceptions des acteurs et des domaines concernés. L’héritage laissé par le pouvoir russe est multiforme, s’incarnant dans l’urbanisme, les pratiques administratives, la culture et les signes les plus matériels du pouvoir. Que faire des monnaies de l’époque tsariste qui restent les plus courantes dans la région, s’interroge au début de septembre le chef du district d’Akhaltsikhe ? « La monnaie caucasienne doit être interdite soit partout soit nulle part », conclut-il, témoignant des incertitudes des nouveaux administrateurs ottomans (Sarı 2014 : 258). Sur bien des points, l’occupation ottomane s’achève avant d’avoir pu reconstituer un système cohérent. C’est un projet inachevé que laisse le dernier mutasarrıf ottoman de Batoumi, comme il le note dans une lettre d’adieu écrite aux membres du conseil municipal de la ville, le 30 décembre 1918, lorsque les troupes ottomanes , vaincues, doivent quitter la région. "

Şinasi Orel et Sürreya Yuca, op. cit., chapitre III : "Les « documents » d’Andonian" :

"Cette partie sur les déportés de Malte est en rapport étroit avec les « documents » d’Andonian.

Celui-ci, nous l’avons vu, fondait « l’authenticité des documents » qu’il publiait sur la prétendue signature du préfet d’Alep, Mustafa Abdulhalik Bey.

De même on a vu que les forces britanniques qui occupaient Istanbul avaient exilé à Malte certains Turcs « qui avaient été estimés coupables des événements arméniens » pour y être jugés, et que ce même Mustafa Abdulhalik Bey était du nombre. Les pays de l’Entente, et surtout la Grande-Bretagne et la France, qui avaient qualifié de « massacre » les transferts des Arméniens par le gouvernement ottoman, avaient déclaré, sans même attendre la mise en application des transferts, en mal 1915, qu’elles puniraient les « responsables des massacres ».

Elles avaient tenté, en recourant à toutes sortes de moyens, pendant la guerre, d’utiliser les « événements » contre les Ottomans, et ces tentatives avaient donné des résultats favorables tant pour eux que pour les Arméniens, particulièrement dans le domaine de la propagande.

A la suite de l’armistice de Moudros du 30 septembre 1918, par lequel l’Etat ottoman acceptait la reddition, les pays de l’Entente qui avaient occupé Istanbul et certaines régions de l’Anatolie avaient procédé sous divers prétextes à des arrestations parmi les dirigeants ottomans. Parmi eux se trouvaient ceux qui étaient considérés comme responsables des « événements arméniens ».

Les arrestations se faisaient d’après les listes préparées par les soins de la « section gréco-arménienne » qui travaillait auprès du Haut-Commissariat britannique à Istanbul et qui, dans cette besogne, n’épargnait aucun effort. Les Britanniques avaient transféré ensuite les détenus à Malte. Andonian précise dans l’édition française de son livre qu’il était au courant de ce développement :

« Au moment où j’écris ces lignes, une nouvelle arrivée à Londres dit que les autorités anglaises de Constantinople [Istanbul], craignant sans doute qu’on ne cessât le procès et qu’on ne laissât en liberté tous ces criminels, les ont fait déporter à Malte dans un bateau spécial. »

Le préfet d’Alep, Mustafa Abdulhalik (Renda) Bey, a été déporté le 7 juin 1920 à Malte, et son numéro d’exilé était 2.800.

Les pays de l’Entente avaient consacré, en outre, les articles 226 à 230 du traité de Sèvres du 10 août 1920, qu’ils avaient imposé au gouvernement ottoman, à la traduction en justice des « criminels de guerre ottomans », y compris « ceux qui étaient tenus responsables des événements arméniens ».

Certains Turcs étaient détenus et exilés à Malte, mais la question de savoir comment et de quoi ils seraient accusés avait fait naître de graves hésitations.

Le Haut-Commissariat britannique à Istanbul avait envoyé à Londres, le 16 mars 1921, les « preuves de 1’accusation », qui consistaient essentiellement en des rapports du patriarcat arménien , des dépositions de « témoins » arméniens, des publications de journaux opposés au comité Union et Progrès et des allégations d’officiers anglais.

Le haut-commissaire Rumbold s’était cru obligé de déclarer, dans une lettre jointe aux « preuves de l’accusation », que le « patriarcat arménien était la principale source pour obtenir des renseignements ».

Ces « preuves », jugées insuffisantes par les autorités judiciaires britanniques, avaient inspiré une profonde inquiétude au Foreign Office et au Haut Commissariat à Istanbul. Dans cette ville, et dans les régions de l’Anatolie sous leur occupation, les Britanniques avaient tenté par tous les moyens, y compris le recours à la violence, de rassembler des « preuves » ; ils s’étaient également saisis des archives ottomanes. Mais ils n’avaient pas pu trouver, malgré le zèle du gouvernement du sultan , qui collaborait avec les forces d’occupation à Istanbul , de « preuves » réelles pour juger les déportés.

Ils s’étaient alors tournés vers les Etats-Unis, qui avaient maintenu leurs relations diplomatiques avec l’Etat ottoman et obtenu des Ottomans la permission d’intervenir en Anatolie par le biais de leurs missionnaires et de leurs sociétés de bienfaisance. Les Britanniques espéraient découvrir ces fameuses « preuves » dans les archives américaines.

Lord Curzon, ministre des Affaires étrangères britannique, dans un télé gramme chiffré adressé à Sir A. Geddes, ambassadeur de Grande-Bretagne à Washington, le 31 mars 1921, avait demandé de « chercher à savoir s’il se trouvait des preuves utiles à l’instruction en possession du gouvernement américain ».

Voici le texte de la réponse de l’ambassadeur Geddes (télégramme chiffré du 1er juin 1921) :

« J’ai fait plusieurs démarches auprès du Département d’Etat. D’après ce qui m’a été annoncé aujourd’hui, il y a plusieurs documents relatifs à la déportation et au massacre des Arméniens en possession des Américains, mais ces documents concernent plutôt les formes du délit que les personnes impliquées dans les événements. Si le gouvernement de Sa Majesté le désire, des documents seront mis à la disposition de notre ambassade, à condition de ne pas en indiquer les sources.

« D’après Ce qui se dit, je doute que des documents soient utiles à l’instruction des Turcs détenus à Malte. »

Malgré cette réponse, le Foreign Office avait insisté, dans un texte envoyé le 16 juin 1921 à l’ambassadeur Geddes : « En réponse à votre télégramme du 1er juin, numéroté 374, j’envoie à votre intention, ci-joint, les listes de noms et les curriculum vitae des Turcs détenus à Malte avant d’être jugés pour les atrocités commises contre les Arméniens et les autres chrétiens autochtones. Je serais heureux si VOUS pouviez obtenir le plus tôt possible des preuves auprès du gouvernement américain contre l’une de ces personnes. »

La réponse à ce texte, signée par le chargé d’affaires de l’ambassade britannique à Washington, R.C. Craigie, arrive le 13 juillet 1921 :

« Lord, En me référant à votre message (E 6311/132/44) du 16 juin 1921, numéro 775, j’ai l’honneur de vous annoncer que l’un de mes collègues a rendu visite hier, le 12 juillet, au Département d’Etat au sujet de Turcs actuellement détenus à Malte avant de passer en jugement pour le massacre arménien. Il eut l’autorisation de voir les rapports de consuls américains concernant les atrocités commises en Arménie au cours de la dernière guerre. Ces rapports avaient été sélectionnés parmi des centaines d’autres dans le but d’être le plus utiles au gouvernement de Sa Majesté.

« J’ai le regret de vous dire que rien n’a pu être trouvé dans ces documents qui soit de nature à être utilisé comme preuve contre les Turcs détenus à Malte. Dans les rapports examinés, bien qu’il soit question d’atrocités commises, on n’a pu relever que les noms de deux personnes parmi les fonctionnaires turcs en question, Sabit Bey et Süleyman Faik Pacha, encore que ce qu’il y est écrit représente plutôt la pensée propre de son auteur et qu’il n’en ressort aucun fait concret qui puisse constituer une preuve suffisante de délit.

J’ai l’honneur d’ajouter que les autorités du Département d’Etat ont souhaité, au cours de l’entretien, qu’aucun des renseignements qu’ils donneront ne soit utilisé devant un quelconque tribunal civil.

Devant cette situation, et comme aucune preuve, même de nature à être utilisée pour confirmer les renseignements dont le gouvernement de Sa Majesté dispose déjà contre ces Turcs, ne ressort des rapports du Département d’Etat, j’ai bien peur qu’une démarche auprès du gouvernement américain pour faire ouvrir une nouvelle enquête à cet égard ne puisse apporter quelque résultat que ce soit. Je regrette que le Département d’Etat ne puisse trouver aucune issue pour éclaircir la situation dans un proche avenir.

R.C. Craigie. »

Il ne faut pas perdre de vue que la presque totalité de des rapports étaient constitués de renseignements et de rumeurs provenant des Arméniens.

Comme on le voit, pas plus dans les archives des Etats-Unis qu’ailleurs les « preuves » que les Anglais cherchaient contre les déportés de Malte n’avaient pu être trouvées. Le Foreign Office, malgré tout, pour faire condamner les 42 personnes, dont le préfet d’Alep Mustafa Abdulhalik Bey, « responsables des événements arméniens », avait tenté d’influencer le procureur général en avançant la raison d’Etat et les « importantes nécessités politiques » ; le procureur général n’en avait pas moins persisté, à juste titre, à refuser de condamner qui que ce fût sur la base des « preuves » qu’il possédait et il en avait averti le Foreign Office par une lettre du 29 juillet 1921.

La propagande étant battue par le droit, la question des « responsables turcs des événements arméniens » fut ainsi close et les déportés de Malte furent tous libérés.

L’un des 17 exilés rentrés de Make en Turquie, à Inebolu, le 1er novembre 1921, à bord du Chrysanthemum fut Mustafa Abdulhalik Bey.

Mustafa Abdulhalik Bey, avec certains autres déportés, s’était adressé en 1927 au tribunal d’arbitrage turco-britannique constitué dans le cadre du traité de Lausanne du 24 juillet 1923 pour intenter un procès au gouvernement britannique afin d’être indemnisé pour les injustices qu’il avait subies. Mais, le tribunal ayant déclaré son incompétence, le procès n’avait pas eu lieu.

Le livre d’Andonian a été publié en Grande-Bretagne et en France en 1920. Cette parution, avec celle des « documents » prétendus « authentiques », est arrivée juste au moment où les Britanniques cherchaient partout des preuves contre les déportés de Malte, fouillant les archives turques aussi bien que celles des Etats-Unis d’Amérique. Il aurait suffi de quelques-uns seulement de des « documents » pour faire condamner nombre des prétendus responsables des « événements arméniens », entre autres Mustafa Abdulhalik Bey. Pourquoi donc les Britanniques n’ont-ils pas accordé crédit à ces « documents » et cherché à les utiliser contre les déportés de Malte ? La réponse à cette question est simple : les Britanniques savaient que les « documents » étaient des faux et qu’ils avaient été fabriqués par les milieux arméniens. Ces faux documents préparés soit par Andonian soit par le Bureau gréco-arménien d’Istanbul ne valaient plus rien. C’en était fini de la légende des « Turcs responsables des événements arméniens » et du « massacre arménien ».

Quelques-uns des faux documents d’Andonian ont été publiés dans un numéro daté du 29 mai 1922 du journal anglais Daily Telegraph sous le titre « Les atrocités turques en Asie Mineure », accompagnés d’un article sans signature et sans indication de source. L’article commençait par :

« Le massacre des Arméniens constitue la preuve la plus concrète de la mentalité funeste et impitoyable des modernes Jeunes-Turcs qui agissent actuellement sous le masque du kémalisme. »

Il est évident qu’une telle présentation du sujet visait pour le moins à discréditer le mouvement d’indépendance turque qui luttait contre les forces d’occupation, y compris contre les Britanniques. C’était au moment où les forces turques se préparaient à porter, en Anatolie, le dernier coup contre les envahisseurs.

Le Foreign Office, qui fit une enquête pour savoir où le Daily Telegraph s’était procuré ces informations, découvrit que « le correspondant du journal tenait les documents d’une publication officielle arménienne réalisée par David Beg à Paris en 1920 ».

Ainsi, on retrouve là encore le livre d’Andonian.

On se souviendra, en se rapportant au premier chapitre, que c’est David Beg qui avait écrit le chapitre intitulé « Note du traducteur » dans l’édition française du livre d’Andonian."

D’origine albanaise (à l’instar de ses collègues Tahsin Bey et Cevdet Bey ), Abdülhalik Bey (Abdülhalik Renda) occupa des fonctions ministérielles (Finances et Défense) sous la République turque , puis fut président de la Grande Assemblée nationale (1935-1946).

Sur Talat Paşa et sa faction : Talat Paşa (Talat Pacha) et les Arméniens

"Génocide arménien" : les télégrammes secrets (authentiques) de Talat Paşa (Talat Pacha)

Les assassinats de Talat Paşa (Talat Pacha) et de Simon Petlioura : la question de leur responsabilité personnelle dans les massacres dont ils ont été accusés

Le contenu des "carnets" de Talat Paşa (Talat Pacha)

Le gouvernement de Talat Paşa (Talat Pacha) et la reconnaissance de la République d’Arménie (1918)


Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


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