dimanche 26 septembre 2021
Accueil | Nos rubriques | France

Millî Görüs : le gouvernement amorce un « tournant » vis-à-vis de l’islam turc

vendredi 2 avril 2021 | par Engin


Millî Görüs : le gouvernement amorce un « tournant » vis-à-vis de l'islam turc

A travers la polémique autour de la mosquée de Strasbourg, l’exécutif entérine la charte des principes de l’islam de France comme l’axe de sa politique à l’égard du culte musulman

Le 22 mars, la mairie EELV de Strasbourg a voté une subvention de 2,5 millions d’euros pour la construction d’une mosquée gérée par l’association Millî Görüs. Une décision vivement condamnée par l’exécutif, sur fond de tensions avec la Turquie, en raison du refus de la fédération islamique de signer la charte du CFCM. « Il n’y a rien à négocier avec ces gens-là », a déclaré Gérald Darmanin jeudi dans Le Point, en promettant des contrôles de l’Etat : « Les gens qui se livrent à des ingérences étrangères ou qui encouragent l’islam politique auront de très gros problèmes, qu’ils s’attendent à avoir l’Etat sur leur dos matin, midi et soir ».
Juin 2017. A la fin de l’iftar du Conseil français du culte musulman, à Paris, Emmanuel Macron se voit entouré des responsables de la Confédération islamique Millî Görüs, association d’origine turque réputée proche d’Ankara. « Ils étaient jeunes, cool, avec les codes, et le Président aime les selfies », se souvient un conseiller de l’exécutif. Emmenés par Fatih Sarikir, secrétaire général du CFCM et président de Millî Görüs France, ils étaient venus demander au chef de l’Etat de venir poser la première pierre de la future mosquée Eyyûb Sultan de Strasbourg, au cœur d’une controverse depuis dix jours.

Le projet, disaient-ils, initié par une association française, témoigne de ce que l’islam a sa place dans la République. « C’est beau, j’espère que vous pourrez le porter », avait félicité Emmanuel Macron, selon un membre présent ce soir-là. « Le Président s’était montré prudent, même s’il n’y avait pas de pin’s à l’effigie d’Erdogan ou des Loups gris », nuance une source exécutive. Certains de ses conseillers avaient tout de même craint un « bad buz », et aucune figure du gouvernement n’avait assisté à la cérémonie.

Naïveté. Le pouvoir, aujourd’hui, ne s’afficherait plus avec le Millî Görüs. « Tenants d’un islam politique et radical » selon Marlène Schiappa, vecteur d’« ingérence étrangère » pour Gérald Darmanin, l’association est sous le feu des projecteurs après le vote d’une aide de 2,5 millions d’euros par la mairie EELV de Strasbourg, fin mars, pour la mosquée — un centre religieux à l’architecture ottomane. « Ce dossier doit marquer un tournant, a lancé Marlène Schiappa mardi, à l’Assemblée nationale. Ce doit être la fin de la naïveté, de la complaisance, pas un euro d’argent public ne doit aller aux ennemis de la République. » Plus encore, l’association n’a pas « vocation à exister dans la République », a complété jeudi Gabriel Attal.

Le virage est soudain. A l’ambassade de Turquie, on assure être tombés des nues. « Cette association ne reçoit pas d’ordre d’Ankara, proteste Ali Onaner, l’ambassadeur turc à Paris. S’il y a du fondamentalisme ou des agissements illégaux, les autorités françaises auraient pris des mesures et nous les aurions encouragées. Mais jusqu’à présent, elles étaient en contact régulier et ont autorisé ces activités. »

C’est ce que répliquent élus de droite et de gauche à l’exécutif. Le Millî Görüs a reçu de l’argent de l’Etat – 2 500 euros en 2020 au titre de la politique de la ville et 22 400 euros en 2019 pour lutter contre la délinquance, selon Le Canard enchaîné. La préfecture du Bas-Rhin a autorisé l’ouverture d’une école hors contrat. « Chaque acteur est dans son couloir de nage, on n’est pas passé à une logique d’alerte globale », regrette une source préfectorale, alors que les cellules départementales anti-repli identitaire avaient été créées à cette fin en 2018.

Le trouble est difficile à objectiver. « C’est un courant nationaliste et religieux, mais il n’y a pas de djihadisme turc, rappelle un acteur du dossier à Paris. Ce n’est pas un sujet ‘‘terro’’, c’est un problème de pression sociétale. Même l’islam politique ne peut être qualifié. Millî Görüs a-t-il présenté des listes aux élections en France ? Non. Prône-t-il un islam conservateur et régressif ? Oui. Et la Turquie est une puissance financière organisée, ce n’est pas l’Algérie des chibanis. » « Millî Görüs conduit au repli identitaire, abonde un préfet informé. On montre qu’on n’est pas dupes. On ne soutient pas la Fraternité Saint-Pie-X ou les Loubavitch ! »

Impasse. Difficile, cependant, d’aller plus loin. La préfète du Bas-Rhin déférera la délibération de Strasbourg au tribunal administratif dans les deux mois. « La subvention peut s’arrêter, pas les financements étrangers… Le piège, c’est que l’exécutif se soit mis dans une impasse et qu’on s’en tienne à de la gesticulation à des fins politiques », prévient le même préfet. A moins qu’il choisisse la dissolution, une piste à haut risque que l’Elysée n’envisage pas « à ce stade », selon un conseiller de l’exécutif.

Car Millî Görüs et ses quelque 80 lieux de culte font partie du paysage cultuel. La fédération est membre du CFCM depuis sa genèse, en 1998, par Jean-Pierre Chevènement. Le conseil régional du culte musulman d’Alsace est présidé par le patron de Millî Görüs Grand Est. Décrit à Beauvau comme « meilleur élève que Ditib » (l’autre fédération affiliée à Ankara), Millî Görüs affiche un désir d’indépendance. « Cela se saurait, si on avait d’autres relais chez les Turcs, soupire un acteur du dialogue avec les cultes. Mais on n’est pas supposé choisir nos interlocuteurs. »

C’est là qu’est le tournant : l’exécutif veut choisir et s’appuie sur la charte des principes pour l’islam de France. Interne au CFCM, elle devient, de fil en aiguille, un label. Signer le document ouvrirait la porte aux subventions en terre concordataire et au dialogue avec les pouvoirs publics. Le ministre de l’Intérieur a ainsi demandé aux préfets d’exclure des assises territoriales de l’islam les trois fédérations non-signataires, dont les deux branches franco-turques, a révélé jeudi Le Figaro. Ce qui fait dire à l’ambassadeur de Turquie, interloqué : « Toute structure doit respecter les lois de la République par définition, qu’elles signent ou non une charte ». L’outil n’a pas pour l’heure de valeur juridique et ne s’applique qu’aux fédérations musulmanes, contrairement au futur « contrat d’engagement républicain » du projet de loi sur le séparatisme.

L’offensive politique ne va pas sans étincelles. Marlène Schiappa jugeait sur TF1, fin mars, que la charte invitait à dire que « dans les prêches, deux hommes ont le droit de s’aimer, de se marier ». L’injonction a fait bondir Chems-eddine Hafiz, recteur de la Grande mosquée de Paris, pourtant proche de l’exécutif, qui a publié un communiqué acéré. « Si l’imam algérien doit bénir les unions homosexuelles, c’est la crise assurée, explicite un acteur du dossier. L’Etat n’a pas à décider du périmètre d’une bénédiction religieuse, il n’a pas de pouvoir hiérarchique. » Faire passer un message en évitant le piège de l’impuissance, voilà, décidément, un tournant délicat à négocier.

Source L’Opinion



Nombre de visite 317

Sélection d'article