Accueil | Nos rubriques | Histoire

Le marxiste Tigrane Zaven : de l'opposition anti-hamidienne aux purges staliniennes

vendredi 21 mai 2021 | par SibiryaKurdu


Anaïde Ter Minassian, "Aux origines du marxisme arménien : les spécifistes", Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 19, n° 1-2, janvier-juin 1978 :

"La question arménienne est encore au centre des réflexions de B. Ichkhanian dans « La question de l’Arménie turque et la diplomatie internationale », où l’auteur entreprend une révision des interprétations traditionnelles et s’essaye à une analyse matérialiste de la Realpolitik des Grandes Puissances. Commencée dans Kiank en 1906, cette étude est poursuivie dans l’excellente revue de Tigrane Zaven, Yerkri Tzaïn, publiée à Tiflis de 1906 à 1908, tout entière consacrée à l’évolution politique de l’Empire ottoman et à la recherche d’une voie révolutionnaire commune aux Turcs, aux Arméniens, et à l’ensemble des nationalités de l’Empire." (p. 104)

"Tigrane Zaven [Tigrane Tchoukassezian] (1874-1936) : né à Sivas en Turquie. Etudes secondaires au collège Ketronagan de Constantinople. Journaliste. Poursuit ses études supérieures à Genève et à Paris. Va au Caucase où il fonde Yerkri Tzaïn, qui trouve des échos jusqu’en France. Après la révolution jeune-turque s’installe à Constantinople, où il collabore à différents journaux [il est resté à Istanbul durant toute la durée de la guerre...]. Publie entre 1918 et 1920 Joghovourt (Peuple) à Constantinople [Anahide Ter Minassian ne mentionne pas ici la raison de la disparition de ce journal dans l’Istanbul occupé : elle n’est pourtant pas dénuée d’intérêt, cf. ci-dessous]. Ami du socialiste macédonien D. Vlahov, collabore avec lui à la création de la revue Balkanska Federacija (Fédération balkanique). Emigre en 1933 en Arménie soviétique. Liquidé en 1936. Cf. D. Vlahov, Memoari (Mémoires), Skopje, 1970, pp. 142-145 (en note)." (p. 116, note 248)

Anahide Ter Minassian, "The Role of the Armenian Community in the Foundation and Development of the Socialist Movement in the Ottoman Empire and Turkey, 1876-1923", in Mete Tunçay et Erik Jan Zürcher (dir.), Socialism and Nationalism in the Ottoman Empire 1876-1923, Londres, I.B. Tauris, 1994 :

"Tigran Zaven est né à Sivas. Il était diplômé de l’école (centrale) Ketronagan d’Istanbul (1895) et a poursuivi ses études à Genève et à Paris. Les années qu’il a passées en Europe ont déterminé sa conscience politique. Il devint un socialiste suivant une étroite association avec les Jeunes Turcs émigrés (il travailla pour l’Osmanlï (Ottoman) d’Ishak Sükuti et Abdullah Cevdet à Genève). Pendant la Révolution de 1905, il séjourna dans le Caucase, et du 8 octobre 1906 au 18 juillet 1908, il publia à Tbilissi un hebdomadaire arménien appelé Yerkri tzayn (La voix du peuple).

Totalement dévoué aux problèmes de l’Empire ottoman, Yerkri tzayn a critiqué non seulement le régime hamidien, annonçant sa chute imminente , mais aussi les partis révolutionnaires arméniens, dénonçant leurs tactiques et illusions fondées sur l’espoir d’une intervention des puissances européennes en faveur de la Arméniens. L’hypocrisie de ces puissances, qui trouvaient dans les traités un moyen de s’immiscer dans les affaires intérieures de l’Empire ottoman, fut dénoncée avec la même vigueur.

Sous divers pseudonymes, Tigran Zaven était le principal rédacteur en chef de Yerkri Tzayn, diffusant le message d’un socialisme vivant. On y trouve aussi les noms de plusieurs spécifistes tels que Yessalem, Ghazar Der Ghazarian et Bakhshi Ishkhanian, qui ont tenté de résoudre les problèmes de l’Empire ottoman par l’analyse marxiste. Il avait des contacts à Istanbul, à Van et surtout à Erzurum, et ses résumés de la presse arménienne, turque et occidentale étaient bien informés.

Yerkri Tzayn a tenté de promouvoir les Jeunes-Turcs et leurs programmes parmi les Arméniens, comme le montre clairement sa publication de biographies non seulement d’Ahmed Rïza, du prince Sabahattin, d’Abdullah Cevdet, de Kemal Bey, mais aussi de Midhat Pacha.

Opposé à tout séparatisme, Tigran Zaven était un partisan fermement convaincu de l’ottomanisme. Il pensait que la question arménienne, ainsi que les questions macédonienne et arabe, pourraient être résolues par un front uni de tous les peuples opprimés de l’empire. Fervent défenseur d’une coopération entre Arméniens et Turcs, il écrivit :


Qu’est-ce qui sépare nos deux peuples ? Nous sommes écrasés sous les pieds du même despote. Nous pleurons le même malheur. Regardez autour de vous. En Turquie, en Perse et en Russie, le peuple turc avec ses préjugés rigides, son immense ignorance et sa misère sans fin, est entre les griffes des exploiteurs ; ces pauvres créatures couvertes de sang souffrent tout autant que le peuple arménien. Les Arméniens turcs ne doivent pas séparer la cause de leur émancipation de celle des autres qui portent le même joug ... Il n’y a qu’une issue possible en Turquie : la Grande Révolution ... Ce régime qui asservit les Arméniens, les Turcs, les Kurdes, les Assyriens, les Yezidis, les Druzes, les Grecs, les Juifs, les Arabes, les Albanais et les Macédoniens, doit être renversé par les forces unies de ces peuples et races.

Il a constamment averti les Arméniens des dangers d’un mouvement national arménien isolé :

Le peuple turc n’est pas dominé, mais dominant ... Notre révolution est nationale, la leur est sociale. Notre révolution nationale peut ne rien signifier pour nos voisins ottomans. Qui peut les inciter à réformer les six vilayets ?

Il a utilisé un pur discours de classe pour résoudre les incompatibilités idéologiques entre les Jeunes-Turcs et les socialistes arméniens :


Nous ne voulons pas parler au nom de la nation arménienne, car pour nous ce ne sont pas les races ni les langues qui séparent les gens, mais les classes, les catégories sociales, économiques et politiques. Il n’y a pas d’Arméniens et de Turcs, seulement des oppresseurs et opprimés, des exploiteurs et des exploités ... Quelle sera notre attitude vis-à-vis des Jeunes-Turcs ? Parce qu’ils se montrent comme une classe libérale de nos jours, nous ne pouvons pas avoir de liens organiques avec eux ... La base d’une véritable entente peut être maintenue par le peuple turc ... s’il forme un parti politique qui ... qui ne sera pas seulement le parti de la "nation musulmane", mais de tous les opprimés ... Ce n’est qu’à partir de ce moment que les Arméniens et les Turcs peuvent créer ensemble un parti de classe.

Yerkri Tzayn a eu une certaine influence dans les cercles politiques en Europe qui étaient préoccupés par les questions arménienne et macédonienne et avec le temps il a contribué à modifier la stratégie du parti Dachnak. Inversement, il n’est pas improbable que Tigran Zaven, correspondant de l’Humanité à Istanbul, ait été influencé par Jean Jaurès , qui a développé ses idées sans jamais renoncer à sa première orientation arménophile. Après 1904, sa philosophie politique est passée du "Concert des puissances" à "l’accomplissement du devoir élémentaire de l’humanité" vers une démocratisation interne de la Turquie, en raison de la montée des Jeunes-Turcs." (p. 134-135)

"Tigran Zaven (tchoukassezien) (1874-1936) a d’abord entretenu d’assez bonnes relations avec la FRA à Genève, Paris et Tbilissi. Après la restauration de la constitution, il a arrêté la publication de Yerkri tzayn (le dernier numéro est paru le 18 juillet 1908) et retourna à Istanbul, où il devint rédacteur en chef de Surhantak, une revue hentchake ou de type hentchak. Il travailla aussi pour Jeune Turc et Azadamart. En 1913, il devint correspondant de l’Humanité à Istanbul, où il réapparaît en 1918. Il fonde un journal appelé Joghovurt (Peuple) dans lequel il dénonce ceux qui sont responsables des "exécutions du peuple arménien en Turquie pendant la guerre", mais aussi les Alliés "qui se comportent comme s’ils étaient en territoire conquis ". Les censeurs alliés ont interdit Joghovurt (1920) [en réalité, en octobre 1919]. Il a émigré en Bulgarie avec des milliers de ses compatriotes (1922). Il a été très probablement compromis pendant la révolte communiste et a dû quitter la Bulgarie en 1924. Avec Dimitar Vlahov, il participa à la fondation d’un périodique appelé Balkanska federatziya (Fédération des Balkans). Comme Vlahov, il est devenu convaincu qu’une telle fédération ne pouvait pas être engendrée par les classes dirigeantes, mais seulement par le peuple et la classe ouvrière. En 1933, il émigra en Arménie soviétique où il fut probablement exécuté (soupçonné d’espionnage) en 1936 [il a été arrêté en 1937 et exécuté en 1938 : auparavant, ses tentatives pour intégrer les PC français et arménien avaient échoué]. Voir D. Vlahov, Memoari (Skopje, 1970).." (p. 201-202, note 48)

Zaven, "La situation à Constantinople : Le nouveau cabinet est prêt à conclure la paix sous condition de garder Andrinople", L’Humanité, 26 janvier 1913 :

"Constantinople, 25 janvier. — (Par dépêche de notre correspondant particulier). — Le calme est parfait dans toute la ville. Des patrouilles sillonnent les rues. Il est interdit de circuler pendant la nuit. Le cabinet est au complet, sauf le portefeuille des Affaires étrangères qui sera confié probablement au prince Saïd Halim, président du conseil d’Etat, Osman Nizami, ambassadeur à Berlin, l’ayant refusé.

Le gouvernement demande l’appui de la presse pour maintenir l’ordre. La censure préalable est établie pour quelques jours.

L’opinion turque est dans l’expectative. Les Grecs sont mécontents et les Arméniens sceptiques. Le patriarcat arménien appréhendant le contre-coup des événements de Constantinople, demanda aujourd’hui au gouvernement de redoubler de vigilance en Arménie. La réponse aux puissances serait remise demain. Le cabinet conclura la paix sous condition de garder le vilayet d’Andrinople et les îles de la mer Egée.

On constate ici un revirement sensible en faveur de la Triplice.

Un membre du cabinet m’a déclaré que la situation militaire est excellente. La seule difficulté est d’ordre financier, mais elle est déjà à surmontée." (p. 3)

Tigrane Zaven, "Le cabinet jeune-turc désire la paix : Le trésor de la Porte est vide, mais la situation militaire est assez bonne", L’Humanité, 20 février 1913 :

"Constantinople, 18 février. — (Par lettre de notre correspondant particulier). — Il est aujourd’hui avéré que la Sublime Porte, parallèlement à son action militaire, poursuit une action diplomatique pour hâter la conclusion de la paix.

L’information sensationnelle d’après laquelle Tevfik pacha, ambassadeur à Londres, aurait demandé à sir Edward Grey de mettre en mouvement la diplomatie européenne, afin de prévenir une effusion de sang inutile, a été confirmée par le grand-vizir dans une déclaration à l’Agence ottomane.

Et la mission de Hakki pacha, ancien grand-vizir, ne serait pas étrangère à ce but.

Donc, le nouveau cabinet, comme son prédécesseur, aspire, sincèrement, ardemment, à la paix.

Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, tout le monde s’attendait de sa part à une politique exclusivement belliqueuse.

Et, en effet, les Jeunes-Turcs, avant de recueillir la lourde succession de Kiâmil pacha, ne se rendaient pas bien compte de la situation terrible dans laquelle se trouvait le pays.

Mais, après avoir assumé les responsabilités du pouvoir, ils n’ont pas tardé à se heurter à des difficultés insurmontables.

Les difficultés financières

Il faut placer, parmi celles-ci, là difficulté financière au premier rang.

Le Trésor ottoman est aujourd’hui absolument vide. Il est dans l’impossibilité de faire face, même aux dépenses ordinaires de l’Etat.

Il y a déjà deux mois que les fonctionnaires n’ont pas été payés. C’est la première fois, depuis la Constitution, que le ministère des finances faillit à ses engagements.

Si j’ajoute que l’écrasante majorité des employés de l’Etat sont des gens vivant au jour le jour, vous pourrez facilement vous faire une idée du dénûment, de l’extrême détresse dans lesquels ils sont plongés. Au surplus, depuis quelques années, la vie a énormément renchéri dans tout le pays. La guerre a fait le reste.

La misère du peuple

Si les fonctionnaires sont pauvres, la population, les masses profondes du peuple ne se trouvent pas dans des conditions meilleures. Le marasme des affaires, la chômage, conséquences ordinaires et inévitables de la guerre, sèment dans la classe moyenne et ouvrière la misère et le désespoir.

Les peuples riches supportent difficilement les guerres. Les peuples pauvres les subissent comme des forçats condamnés à lutter contre le feu et la faim.

Aussi, malgré l’enthousiasme qu’ont éveillé les Jeunes-Turcs dans le peuple, en faisant appela ses sentiments de suprême dévouement, toutes les couches de la société ottomane salueraient-elles la paix avec un véritable soulagement.

Quoi d’étonnant, dès lors, que le cabinet Mahmoud Chevket, après avoir vainement essayé d’obtenir quelques misérables centaines de livres d’institutions financières qui, hier encore, se montraient disposées à les lui avancer, cherche à rouvrir les négociations de paix ?

La situation militaire

Quant à la situation militaire, elle n’est pas aussi sombre, aussi désespérée qu’on la présente et qu’on la croit.

Il est certain qu’il n’existe aucune division dans l’armée et que le moral aussi bien des troupes que des officiers ne laisse rien à désirer.

A Tchataldja, les Bulgares ont reculé de quelques kilomètres après ou sans avoir livré de grands combats.

A Gallipoli, malgré les efforts désespérés des alliés pour s’emparer de Boulaïr, la clé de la presqu’île, les troupes ottomanes restent maîtresse de la situation.

A Andrinople, Chukri pacha oppose une résistance opiniâtre et héroïque, et d’après les informations que j’ai pu puiser à des sources dignes de confiance, cette place assiégée pourra encore résister à ses ennemis pendant quelques semaines.

Si l’on se rappelle les affirmations bulgares qu’ils prendraient Andrinople dans trois jours et qu’ils feraient résonner leurs pavés de Constantinople sous leurs bottes de conquérants dans dix jours, on peut dire aujourd’hui que cette fois au moins les alliés se sont lourdement trompés dans leurs calculs !

Pour ce qui concerne la situation intérieure, tout va bien, pour le moment. Rien d’anormal ni d’extraordinaire, à part une mesure du gouvernement qui a particulièrement ému les populations grecque et bulgare de la capitale.

Il s’agit de l’expulsion de quelques centaines de sujets hellènes et bulgares et de l’exil dans les provinces de l’Asie, de quelques dizaines de Grecs et de Bulgares ottomans.

Je ne saurais vous dire dans quelle mesure cet acte est justifié. Toujours est-il que les autorités policières le motivent par la nécessité de sauvegarder l’ordre et la sécurité publics.

Il y a parmi les expulsés des avocats, des médecins, des journalistes et même le capou-kéhia, c’est-à-dire le chargé d’affairé de l’exarchat bulgare.

Mais ce qui n’a pas manqué de surprendre ici l’opinion, c’est que les dénonciations ont joué un grand rôle dans cette tragi-comédie.

Politique de conciliation

Un autre fait digne d’être signalé, c’est que le gouvernement accentue de jour en jour sa politique de conciliation et de tolérance.

Il avait mis immédiatement en liberté les quelques personnalités politiques du parti adverse [l’Entente libérale ] qui avaient été arrêtées la soir même du coup d’Etat.

Aujourd’hui l’Officiel a publié une loi provisoire relative à une amnistie politique générale qui a fait la meilleure impression.

Si les Jeunes Turcs continuent dans cette voie, ils auront, sans exagération, inauguré une nouvelle période dans la politique intérieure de la Turquie.

La promulgation de la loi d’amnistie est un acte significatif de maturité politique.

Mais les alliés balkaniques et la diplomatie européenne leur donneront-ils un peu de répit ?

Leur laisseront-ils le temps nécessaire pour faire une Turquie nouvelle ?..." (p. 3)

Tigrane Zaven, "Après l’assassinat du grand vizir : Ce crime est-il le commencement d’une série, et d’autres victimes vont-elles suivre le chef du gouvernement Jeune-Turc ? On le craint à Constantinople.", L’Humanité, 17 juin 1913 :

"Constantinople, 11 juin. — (Par lettre de notre correspondant particulier.) — Dans une de mes dernières lettres, en parlant de la situation du gouvernement jaune turc, à la suite de la chute d’Andrinople, j’écrivais :

Plus nous approchons de la paix, plus l’atmosphère politique de notre pays devient lourde. Les passions politiques, qui semblaient être momentanément apaisées, se réveillent et se raniment aux fruits de la paix prochaine. La paix ne serait-elle donc pas désirée sur les rives du Bosphore ? Que si, mais il faut hélas compter avec la situation tragique, dans laquelle se trouvent les Jeunes Turcs, hier partisans d’une « paix honorable », aujourd’hui forcés de capituler presque sans condition. Or, les Jeunes-Turcs ont chassé le gouvernement de Kiamil dans l’intention de sauver Andrinople. Il est naturel que les partisans de ce gouvernement aient maintenant beau jeu. Leurs langues se délient, leur colère se déchaîne, leur haine gronde.

Et les faits, les conclusions de la paix avec la perte d’Andrinople, seront les meilleurs avocats de leur cause. Voilà ce que je me borne à vous signaler avant la paix.

Ces paroles n’avaient rien d’exagéré. Les préliminaires de la paix à peine signés, Mahmoud Chevket pacha, chef du cabinet jeune turc, tombe sous les balles de ses ennemis politiques.

Le télégraphe vous a sans doute raconté les circonstances dans lesquelles a eu lieu ce crime. Aussi je ne veux pas vous répéter ce que vous connaissez déjà. L’essentiel est que Mahmoud Chevket pacha a été assassiné par ses adversaires, en plein jour, malgré l’existence d’un état de siège et toutes les précautions rigoureuses qui avaient été prises par le gouverneur militaire, pour préserver la vie des gouvernants.

L’assassinat du grand-vizir de Turquie vient encore une fois rappeler au monde cette vérité que toutes les rigueurs, toutes les mesures extraordinaires de police sont impuissantes à maintenir au pouvoir un gouvernement qui ne jouit pas de la confiance du peuple.

Mahmoud Chevket pacha, très populaire après le 13 avril 1909, a achevé sa perte en acceptant de succéder à Kiamil pacha et à Nazim pacha, comme chef du gouvernement et ministre de la guerre.

Et quelle destinée, que celle de cet illustre général, de cet homme historique, qui disparaît de la scène politique d’une façon si tragique et si peu glorieuse !

Acclamé, comme sauveur de la Constitution et détrôneur du plus ignoble des tyrans , il finit aujourd’hui sa brillante carrière dans l’indifférence générale.

Ce soir même, un militaire me disant que Mahmoud Chevket pacha avait reçu plus d’une lettre d’officier qui lui reprochaient d’avoir recueilli son portefeuille dans le sang, en, obéissant à la vanité, et qui l’invitaient à abandonner le pouvoir.

Est-ce vrai ou non ? je ne le sais. Mais ce que je sais, c’est que Mahmoud Chevket pacha n’était pas un homme méchant. Bien, au contraire, il avait un cœur tendre que dissimulaient mal ses manières un peu cassantes, sa démarche de soudard galonné.

Le lendemain de son entrée triomphale à Constantinople, à la tête de son armée, il lui était si facile de se proclamer dictateur. A un moment donné, on appréhenda fort une pareille éventualité. Mais Mahmoud Chevket n’avait pas l’étoffe d’un dictateur. Il rentra silencieusement dans le rang. Devenu ministre de la guerre, il ne réussit pas — ou peut-être il ne chercha même pas sérieusement — à extirper la politicaillerie dans l’armée. Il favorisa les uns, négligea les autres. Lorsque sa politique de favoritisme a donné naissance à la fameuse Ligue Militaire, qui l’obligera plus tard à se démettre, et qui renverserait le cabinet jeune-turc, il a fabriqué à la hâte une loi tendant à interdire aux militaires de s’occuper de politique.

Mais il était trop tard. Sans pouvoir mettre à exécution la loi qu’il avait créée, il a eu la sagesse de s’effacer dans l’oubli, en allant prendre place sans bruit sur le fauteuil des Pères Conscrits. Dans la silence et par suite de l’échec retentissant du cabinet Kiamil, il a peu à peu renversé son prestige. On commençait à le rechercher, lui et les Jeunes Turcs. Ceux-ci, au lieu d’attendre que le fruit mûr du pouvoir tombe de lui-même dans leur main, se sont hâtés de s’en emparer par la violence, en versant du sang et en piétinant des cadavres [sic].

Mahmoud Chevket pacha ne put pas, malheureusement, résister à la tentation de présider un cabinet qui était né d’un coup d’Etat.

Le sort, par surcroît, ne lui sourit guère. Il fut obligé de conclure une paix qui était incomparablement plus onéreuse que celle que Kiamil pacha était en train de préparer.

On ne lui pardonna pas sa lourde faute. On le menaça de pires représailles. Mais il dédaigna les menaces et resta attaché au pouvoir. Peut-être pensa-t-il que ce serait une lâcheté de déserter un poste qui était devenu un poste de combat.

Mais il ne put échapper à la vengeance terrible et fatale qui le guettait dès son avènement au grand-vizirat, et qui rôdait autour de lui, après la signature de la paix.

Quels sont les auteurs du crime ?

On a arrêté, aujourd’hui même, quelques civils accusés de l’avoir perpétré.

Mais il n’y a aucun doute que Mahmoud Chevket pacha est tombé sous les balles des officiers qui ont voulu venger l’assassinat de Nazim et la reprise de la guerre. Les civils arrêtés ne sont que de pâles comparses, s’ils ne sont pas, toutefois, victimes d’une erreur policière. On assurait qu’immédiatement après leur coup fait, les assassins qui avaient à leur disposition une automobile, ont pris la fuite sans être inquiétés de personne. Un journal turc du soir croyait pouvoir préciser la direction qu’a prise l’automobile en fuite, en disant que les assassins se sont dirigés du côté de Tchataldja.

Que nous réserve, dans ce cas, l’avenir ?

Ce crime est-il le commencement d’une série, comme on le craint généralement ? D’autres victimes vont-elles suivre le chef du gouvernement jeune-turc ?

C’est le secret de demain.

En tout cas, les jeunes-turcs ne sont nullement décidés à quitter le pouvoir, à capituler sans livrer bataille ; sans avoir épuisé leur dernière cartouche. Djémal bey , le gouverneur de la capitale , me recevant aujourd’hui, me déclarait :

— Nous sommes décidés à faire notre devoir, tout notre devoir. Les assassinats ne nous effraient point. D’autres et moi le pensent peut-être bien encore. Ceux qui sont tombés seront remplacés par des nouveaux qui continueront leur œuvre !

Ces paroles étaient dites avec une conviction qui ne prêtaient à aucune équivoque.

Mais, si comme on l’affirme, toute l’armée est contre les jeunes-turcs, que pourront bien faire ces derniers contre les baïonnettes, avec tout leur courage, tout leur acharnement à défendre leur position ?

Ah ! la Turquie est un pays vraiment à plaindre !" (p. 3)

Tigrane Zaven, "Les événements de Constantinople : L’Assassinat de Chevket pacha : Comment il fut préparé et comment on en arrêta les auteurs", L’Humanité, 23 juin 1913 :

"Constantinople, 17 juin. — (Par lettre de notre correspondant particulier.) — Il est aujourd’hui établi, par l’enquête de la police, que l’assassinat de Mahmoud Chevket pacha a été préparé par un comité de huit personnes, dont sept sont actuellement sous les verroux [verrous].

Ce sont Topal Tevfik, Mehmed Ali et Chevki qui ont tiré sur le grand vizir. Zia prétend qu’il tirait en l’air pour effrayer le public et faciliter ainsi la fuite de ses acolytes. Topai Tevfik, qui en voulait particulièrement au grand vizir, ouvrit la portière de l’automobile, tira plusieurs coups de revoir contre Mahmoud Chevket pacha.

Zia, Nazmi, Abdurranman et Djévad se sont enfuis dans l’automobile. Zia et Nazmi,sont descendus en route, le premier à Eyoub, le second aux environs de Kiathané. L’automobile est revenue au garage avec Djévad seul.

L’ex-capitaine Kiazim n’a pas eu une part directe dans l’attentat. Il en serait l’organisateur. Le coup fait, Kiazim se serait rendu directement à la maison de Péra où il fut pris. (...)

Le nombre des personnes arrêtées est assez élevé. On arrête non seulement dans la capitale, mais même en province. La population musulmane vit dans l’angoisse. On croit que le gouvernement, profitant des circonstances, cherchera à mater l’opposition. C’est ce qu’on peut conclure du moins en lisant les journaux du gouvernement, qui réclament de celui-ci une action énergique.

Un autre indice que la répression sera sévère, c’est le remplacement du président de la cour martiale, Tevfik pacha, par le lieutenant-colonel Kemsy bey, ex-attaché militaire à Saint-Pétersbourg, dont un journal unioniste, le Terdjouman, exalte l’énergie et la décision.

Ai-je besoin de dire que le gouvernement se trouve sur une pente glissante. Certes, il a le droit et le devoir de punir ceux qui ont organisé et exécuté l’attentat contre un homme qui a rendu au pays de grands services en écrasant le mouvement réactionnaire du 13 avril.

Mais l’énergie du gouvernement doit se borner à cette seule tâche, sans prendre le caractère d’une persécution contre l’opposition en général. Et cela dans son propre intérêt. Il n’y a pas de régime constitutionnel sans liberté d’opinion et de discussion et il ne doit pas oublier que toute répression injuste finit par se tourner contre ceux qui en sont les auteurs." (p. 3)

Tigrane-Zaven, "La reprise d’Andrinople et l’opinion turque : Après l’enthousiasme des premiers jours on se montre inquiet de l’attitude de l’Europe", L’Humanité, 31 juillet 1913 :

"Constantinople, 26 juillet. — (Par lettre de notre correspondant particulier.) — Il m’est difficile de vous dire avec quelle joie et quel sentiment de soulagement a été saluée ici l’annonce de l’entrée de l’armée à Andrinople.

La reprise de la « seconde capitale » de l’empire est plus qu’un haut-fait d’armes, c’est un événement des plus importants au point de vue de la politique intérieure. On sait, en effet, que les Jeunes Turcs avaient chassé Kiamil pacha de la Sublime Porte avec l’engagement solennel de sauver Andrinople.

Ils avaient non seulement failli à leur promesse, mais ils s’étaient vus forcés de conclure une paix incomparablement plus onéreuse et plus humiliante.

L’agitation grandissant chaque jour contre eux avait abouti à la tragédie sanglante de la place Bajazid où Mahmoud Chevket pacha, leur chef, avait trouvé une mort violente.

Les Jeunes Turcs avaient répondu au terrorisme de leurs adversaires par la terreur des potences. Ils avaient cherché leur salut dans une répression farouche. Bien entendu, ce n’est pas par la persécution et par la mort qu’ils pouvaient parvenir à relever leur prestige et à consolider leur position.

Tant qu’Andrinople resterait bulgare leurs adversaires ne désarmeraient pas. Aussi lorsque la guerre a éclaté entre les alliés, l’instinct de conservation même poussait le gouvernement jeune turc à intervenir dans le conflit.

La reprise d’Andrinople était pour lui une question de vie ou de mort.

De sorte que ce sont des raisons d’ordre intérieur d’une gravité exceptionnelle qui ont décidé la Sublime Porte à braver le mécontentement anglais et à intervenir dans la guerre actuelle.

Et puis, enfin, pourquoi la Turquie garderait-elle la neutralité, se demandaient les cercles politiques et la presse qui reçoivent leurs inspirations de la Sublime Porte ? Qui est-ce qui l’empêcherait de mettre à profit l’occasion ? Le traité de Londres ? Mais écoutez l’officieux Tanine :

Les préliminaires de Londres ne sont pas un document international signé comme les traités de Berlin et de Paris pour que les puissances aient le droit d’en parler à tout bout de champ.

D’ailleurs, si la Turquie était liée par le traité de Londres, pourquoi, dit-on ici, l’Europe n’a-t-elle soufflé mot en présence d’un cas, analogue se rapportant à un autre pays ? Ecoutez un autre officieux, l’Union :

La Roumanie n’avait-elle pas signé avec la Bulgarie le protocole de Saint-Pétersbourg ? Ce protocole constituait un traite définitif qui avait même reçu un commencement d’exécution par l’envoi à Silistrie d’une commission chargée de l’exécution du traité.

Cela n’a pas empêché la Roumanie, devant le nouveau statut balkanique, d’agir directement à rencontre du traité conclu, mais conformément à ses intérêts, de prendre le pays qu’elle avait demandé et même de s’assurer des gages pour l’avenir.

Si cette action roumaine ne donne pas lieu à une protestation de la part des puissances, et elle n’y donnera pas lieu, pourquoi la nôtre devrait-elle alors amener une action de l’Europe ? Nous ne pouvons croire qu’il existe vraiment deux poids et deux mesures, et que ce qui est bon pour tout autre pays devient détestable et condamnable lorsqu’il s’agit de la Turquie.

Mais il paraît que la joie de la reprise d’Andrinople ne sera pas longue. La lecture des télégrammes a plongé aujourd’hui la population de la capitale, surtout les Jeunes-Turcs, presque dans le deuil.

Les récentes déclarations des hommes d’Etat anglais à la Chambre des Communes et à celle des Lords, ainsi que la décision que vient de prendre la conférence des ambassadeurs, enlèvent à la Turquie tout espoir de rester à Andrinople.

La manifestation projetée hier sur la place du ministère de la guerre pour célébrer la réoccupation de cette ville a été contremandée.

Le gouvernement, qui avait encouragé l’enthousiasme populaire, avant-hier, jour de la fête nationale, à l’occasion de la reprise d’Andrinople, semble craindre les conséquences d’une vive réaction, lorsqu’il sera obligé d’évacuer les territoires situés au delà de la ligne Enos-Midia.

On est extrêmement inquiet de savoir si l’Europe exercera une pression matérielle sur la Sublime Porte pour la forcer à se retirer d’Andrinople.

Et si le gouvernement de Said Halim pacha, pour lequel la possession d’Andrinople est, comme nous l’avons vu, une question de vie et de mort, refusait d’obtempérer à l’ordre de l’Europe !

Serait-ce le déchaînement du conflit général tant redouté ?

Une chose est cependant claire. C’est la partialité révoltante de cette Europe qui se pose en défenseur du droit et de la justice. Objectera-t-elle, par hasard, comme elle a l’habitude de le faire, qu’elle prend le, parti de la civilisation contre la barbarie ? Mais nous avons vu à l’œuvre les civilisés en faveur desquels elle plaide.

En tout cas, de deux choses l’une : ou elle doit donner à ce malheureux pays la possibilité de vivre ou mettre fin à son agonie qu’elle prolonge et empoisonne.

Du moins, ce serait plus humain !" (p. 3)

Tigrane Zaven, "L’opinion ottomane et les grandes puissances : Ce que disent les journaux turcs", L’Humanité, 7 août 1913 :

"Constantinople, 29 juillet. — (Par lettre de notre correspondant particulier). — L’attention de la presse et de l’opinion publique ottomanes se préoccupe, de l’attitude que la diplomatie européenne prendra dans la question d’Andrinople.

Les cercles gouvernementaux semblent reprendre confiance à la suite du fait que la Conférence des ambassadeurs n’a pu se mettre d’accord sur les moyens à employer pour obliger la Sublime Porte à évacuer Andrinople.

On est douloureusement surpris ici de la conduite de la Roumanie qui, après avoir envahi le territoire de la Bulgarie, se pose actuellement en défenseur de la Bulgarie contre la Turquie. D’autant plus que le gouvernement roumain n’a jamais cessé de protester, de sa « sincère amitié » pour l’Empire ottoman.

Par contre, le revirement de la presse française en général, et en particulier, des journaux de Paris, qui jusque-là s’attaquaient systématiquement à la Turquie, est accueilli avec un véritable soulagement.

Une chose reste cependant mystérieuse pour l’opinion. Etant donné le zèle avec lequel certains grands organes parisiens ont toujours soutenu la politique russe, le public de Constantinople se demande les raisons pour lesquelles ces organes emboitent le pas aux journaux indépendants et démocratiques a qui appuient l’idée de la domination ottomane à Andrinople.

On est généralement enclin à croire, que l’opposition du cabinet de Pétersbourg au maintien de la souveraineté ottomane sur la Thrace n’est que de pure forme, étant donné que la Russie n’a aucun intérêt à ce que la Bulgarie devienne un Etat tort et à ce qu’elle menace les rives du Bosphore. N’est-ce pas cette même considération qui a poussé la Russie tsariste à soutenir contre la Bulgarie les prétentions des alliés balkaniques, et principalement celles de la Serbie, dans le partage du butin et à déchaîner contre Sofia la coalition serbo-gréco-roumaine ?

Après la Russie, la puissance qui défraie les commentaires de la presse, c’est l’Angleterre.

Si on comprend ici à la rigueur les menaces russes, l’empire du tsar étant considéré comme l’ennemi mortel de la Turquie, on s’explique difficilement l’attitude peu bienveillante de la Grande-Bretagne, surtout après les concessions faites récemment à cette puissance par la Turquie. Dans un article de fond, l’Union, le successeur du Jeune-Turc, dont les attaches avec la Sublime-Porte sont connues et qui sert d’organe à M. Batzaria [un Valaque ], sénateur, ministre des travaux publics dans le cabinet de Mahmoud Chevket pacha, et second délégué ottoman à la conférence de la paix à Londres, ne dissimule, guère sa surprise et son regret à propos de l’hostilité témoignée par les hommes d’Etat anglais à la Turquie dans la question d’Andrinople.

Il est intéressant de relever que toutes les fois que la Sublime Porte a eu maille à partir avec l’Angleterre, « la plus grande puissance musulmane », la presse turque et les cercles politiques de Stamboul ont fait vibrer la corde musulmane.

Aussi le Terdjuman, organe unioniste, s’étonne-t-il de voir comment la Grande-Bretagne peut concilier le langage violent de ses ministres, à propos d’Andrinople, avec « la bienveillance envers les musulmans » ?

D’autre part, l’Agence ottomane, dans un communiqué qui avait pour but de plaider la nécessité de la réoccupation de la Thrace, déclarait que « le monde musulman n’aurait jamais compris que la Sublime Porte n’ait pas eu, au milieu de tant de massacres le geste de sauver les frères musulmans de la Thrace, déjà victimes de l’oppression bulgare » et que l’Europe ne voudrait pas sans doute, « un seul imitant, creuser un fossé entre le monde musulman et le monde chrétien ».

Je ne sais si l’argument « musulman » a eu et aura jamais quelque effet sur la politique du plus grand Etat musulman, mais il est clair que le Tanine a parfaitement raison de s’écrier :

Nous nous demandons jusqu’à quand continuera cette politique fanatique, oppressive et moyenâgeuse qui veut mettre les Ottomans hors la civilisation, hors l’humanité, hors la dignité, bref, hors le monde ?

N’est-ce pas, cette politique qui, a proclamé le principe bizarre que le « Croissant ne peut entrer où est la Croix ? ». Mais même cette règle, comme le démontre le journal précité, n’a rien à faire dans le cas d’Andrinople, ville musulmane. Voici comment la presse ottomane défend la cause de la Sublime Porte dans la question d’Andrinople.

Certes, les meilleurs arguments seront impuissants à assurer à la Turquie la possession de la Thrace si la diplomatie européenne, unanime, se redresse contre, elle.

C’est ce qui préoccupe l’opinion ici, comme je l’ai dit en commençant ma lettre.

Une autre raison — en dehors du désaccord de la Conférence des ambassadeurs — qui rendrait le gouvernement confiant dans ses efforts pour conserver Andrinople, est, d’après l’affirmation des officieux, que les ambassadeurs accrédités auprès de la Sublime-Porte ne seraient plus d’accord entre eux dans le langage à tenir au gouvernement ottoman.

Selon les renseignements du Tarfiri Ifkino, il y avait un écart sensible entre les déclarations des représentants des différentes puissances. Alors que, fait observer ce journal, quelques-uns des ambassadeurs concluaient à la nécessité d’évacuer Andrinople, d’autres, semblaient donner raison à la décision prise par le gouvernement ottoman.

Il serait, par conséquent, prématuré de parler d’une pression des puissances sur la Turquie.

J’ajoute que si la Sublime Porte, n’était pas certaine de la division des puissances, elle n’aurait même pas tenté de réoccuper Andrinople.

Mais qui peut prédire l’avenir, surtout lorsqu’il s’agit d’une chose aussi incertaine, aussi changeante que la diplomatie européenne ?" (p. 3)

T. Zaven, "La mort de Bebel et les Socialistes ottomans", L’Humanité, 28 août 1913 :

"Constantinople, 25 août. — (Par lettre, de notre correspondant particulier). — La mort de Bebel a produit dans les milieux socialistes et démocrates de Constantinople la plus vive et la plus pénible émotion. La disparition de celui qui incarnait l’âme indomptable et fière de la plus grande fraction de l’Internationale a réveillé ici, comme partout ailleurs, des profonds regrets.

On sait que l’Internationale ouvrière est représentée en Turquie par les deux partis arméniens dont l’existence est antérieure à l’établissement du régime constitutionnel l’un, le parti socialiste-révolutionnaire arménien « Dachnakzoutioun », l’autre le parti social-démocrate « Hintchakian ».

Un nouveau groupement socialiste a été fondé dernièrement ici, sous la dénomination « Club ouvrier », qui a pris plus tard le nom de « groupe d’études sociales » et auquel appartiennent des Grecs, des Bulgares, des israélites. Ce groupement a pris un caractère nettement syndicaliste. Le « Dachnaktzoutioun » seul possède, en ce moment, un organe, le quotidien Chanth, successeur de l’Azatamart. Le Chanth, rendant hommage à l’impérissable mémoire du grand disparu, s’exprime ainsi :

Il n’y avait pas de contradiction dans ses convictions et ses actes. Il ne simulait pas il prêchait ce qu’il croyait. Et cette foi était si profonde, si inébranlable qu’il la criait toujours, malgré les persécutions brutales, les condamnations et l’emprisonnement du gouvernement allemand.

Nous ne croyons pas qu’il y ait dans l’homme un mérite plus grand et plus haut que celui de la grandeur dont les premières conditions sont l’honnêteté, la droiture et la sincérité.

Bebel a voué toute sa vie à la défense de la cause des faibles, des dédaignés et des déshérités. Il a rêvé une organisation sociale plus juste et plus harmonieuse pour l’humanité en mettant au service de cet idéal, jusqu’au dénouement de sa vie, un courage, une sincérité et un dévouement sans égaux. C’est La raison par laquelle tous, amis et adversaires, en Allemagne et hors d’Allemagne, dans tous les coins du monde, disent devant son cercueil avec respect : Voilà un homme !

J’apprends au dernier moment que le Kaitz, l’organe mensuel des « Etudiants Hintchakian », a décidé de consacrer son prochain numéro à la glorification du vétéran dont le deuil vient de plonger dans la douleur le prolétariat mondial tout entier." (p. 3)

Tigrane Zaven, "Les négociations turco-bulgares et turco-russes : M. Natchevitch a commencé les pourparlers avec la Porte", L’Humanité, 31 août 1913 :

"Constantinople, 27 août. (De notre correspondant particulier). La question d’Andrinople semble entrer dans une nouvelle phase. La Bulgarie ayant acquis la certitude que la Turquie ne cédera que devant la force et que, surtout, les puissances ne pourront jamais se mettre d’accord pour l’employer contre la Sublime Porte, s’est décidée enfin d’entamer des pourparlers directs avec celle-ci.

C’est un fait, malgré les démentis de l’agence bulgare.

Les négociations sont menées, du côté bulgare, par M. Natchevitch, qui depuis son arrivée, n’a pas quitté une seule minute les rives du Bosphore, secondé par MM. Dobreff, ex-premier secrétaire de la, légation. bulgare à Athènes et Popoff, ex-premier drogman de la légation de Bulgarie dans notre ville, et du côté turc, par Osman Nizami pacha, ministre des travaux publics, ci-devant délégué ottoman à la Conférence de Londres, assisté de Hrant bey Abro, conseiller légiste à la Sublime Porte et d’un officier d’état-major. Des deux côtés, on garde un mutisme absolu au sujet des négociations qui auraient commencé depuis samedi dernier.

A part la question de la frontière turco-bulgare, les pourparlers porteraient sur la conclusion d’un traité de commerce, et sur deux ou trois autres questions relatives au rapprochement turco-bulgare. Les journaux turcs qualifient de ridicules les bruits suivant lesquels la Bulgarie ferait des préparatifs pour imposer son point de vue dans la question d’Andrinople. La Bulgarie, disent-ils, n’est pas à même de tirer même un coup de fusil. Elle se trouve devant l’alternative ou de se mettre sous la tutelle de l’Europe ou de provoquer une entente directe avec la Turquie. La Bulgarie doit savoir, déclarent-ils sur un ton qui n’admet pas de controverse, que le succès des négociations dépend de l’acceptation complète du point de vue ottoman que la Sublime Porte défend, du reste, avec tant de fermeté, même envers les grandes puissances. Et la Turquie ne peut discuter que des questions autres que celle de la frontière Andrinople Maritza.

Osman Nizami pacha s’est rendu samedi dans l’après-midi à l’ambassade russe où il a eu un entretien avec M. de Giers. On ignore ce qui s’y est traité.

A-t-on parlé des questions relatives aux négociations turco-bulgares ou simplement des affaires concernant la Russie ? car, parallèlement aux pourparlers entre Sofia et Constantinople des négociations sont engagées entre la Russie et la Turquie. En effet, dès vendredi dernier, l’officieux « Jeune Turc  » se félicitait du revirement qui s’était produit dans la politique russe envers la Turquie.

On peut constater, disait ce journal, qu’un revirement s’est produit dans la politique russe et que l’on doit, dans ces conditions, bien augurer des résultats des négociations ouvertes actuellement, et nous avons tout lieu d’espérer que l’on arrivera à une solution qui soit conforme aux vœux de la nation oltomane tout entière.

Nous ne pouvons que nous réjouir sincèrement d’un arrangement qui, étant donnés les bons offices de la Russie, nous rapprocherait également de cette puissance. Le grand empire moscovite a, dans les conjonctures actuelles, une occasion qu’il retrouvera difficilement, qu’il ne retrouvera plus, de se concilier l’opinion ottomane.

Est-ce bien clair ? La Russie, après tant d’autres, veut avoir son bakchich. Son opposition violente à la conservation d’Andrinople n’était donc que de pure forme, comme on le pensait, dès le début, dans les cercles politiques de Stamboul, et n’était dictée que par des motifs absolument égoïstes.

L’appel de la presse turque à engager « une conversation avec la Sublime Porte » a été entendu par Pétersbourg avec d’autant plus d’empressement que la Russie savait l’échec certain de proposition, tendant à exercer une pression financière sur la Turquie.

A en croire le Tanine, la faillite de la proposition russe est complète. Ce journal, parlant aujourd’hui de la mission de Djavid bey, ancien ministre des finances, à Paris, croit pouvoir affirmer que toutes les demandes formulées par la Turquie ont trouvé en principe un accueil très favorable en France.

En ce qui concerne l’emprunt, cette opération financier, doit tarder encore quelque temps, les financiers de Paris se trouvant en villégiature. L’accord étant fait en principe, la conclusion définitive de l’emprunt pourra avoir lieu dans les premiers jours du mois de novembre.

Aussi, la Russie s’est-elle empressée de mettre à profit « l’occasion qu’elle retrouvera difficilement ».

L’entente entre le gouvernement russe et la Sublime Porte doit très probablement être une question de jours, car une mission spéciale se rendra prochainement à Yalta, au bord de la Mer Noire, pour aller saluer, au nom du Sultan l’empereur de Russie. Quant à une entente bulgaro-turque, elle est, certes, très vivement désirée par la Turquie, mais à la condition expresse de garder la ligne frontière Andrinople-Maritza.

Le fait que la Bulgarie a voulu reprendre la conversation avec la Turquie prouve qu’elle est animée de dispositions conciliantes et qu’elle adhérera finalement au point de vue ottoman, après quelques marchandages.

Depuis la guerre qui a mis aux prises les ex-alliés, « la haine du Turc est oubliée »

par ceux qui cherchent maintenant à gagner l’amitié de la Sublime Porte afin de parer tranquillement aux éventualités de l’avenir.

Le Tanine, répondant à la pensée secrète qui agite la Bulgarie, disait l’autre jour à propos d’une entente turco-bulgare :

Le gouvernement ottoman a le devoir de faire entendre à la Bulgarie, en un langage énergique, qu’elle a un véritable intérêt à conclure la paix avec nous sur la base de la conservation d’Andrinople à la Turquie. Aujourd’hui l’opinion publique n’est mue que par un sentiment : la vengeance. Mais contre qui ? Ce ne peut être contre nous. Il est donc plus, logique de croire que le cri de vengeance s’adresse à la Serbie et à la Grèce. Si, laissant de côté le sentiment de vengeance, on n’envisage que l’intérêt, il appert que l’intérêt de la Bulgarie n’est pas en Orient, mais à l’est et au sud-est.

Si la Bulgarie veut suivre une voie logique, conforme à ses intérêts et à ses sentiments nationaux, elle doit regarder vers Cavalla et Monastir et se préparer en conséquence. La population d’Andrinople est musulmane et grecque. En Macédoine il y a des centaines de milliers de Bulgares. Ce serait une absurde politique que de se tourner vers la population musulmane et de laisser les Bulgares sous le joug des Serbes et des Grecs.

Si la Bulgarie envisage ainsi la politique, l’attitude la plus sage pour elle c’est de renoncer au souci d’Andrinople et de porter toute sa force sur la Macédoine peuplée des siens. Mais, pour cela, il faut qu’elle ait foi en nous et nous confiance en elle. Or, tant que la question d’Andrinople restera sans solution, la confiance mutuelle fera défaut.

Il est certain que la Bulgarie, en demandant d’entrer en pourparlers avec Constantinople, et en manifestant le désir de s’entendre avec la Turquie, ne fait qu’accepter les opinions émises par l’organe jeune-turc." (p. 3)

Alexandre Khatissian , Eclosion et développement de la République arménienne, Athènes, Editions arméniennes, 1989, p. 112-113 :

"Aussi, deux projets essentiels occupaient-ils à ce moment-là l’esprit des Turcs [en 1918]. Le premier : soumettre le Caucase à la Turquie en s’appuyant sur la majorité musulmane, réduire la puissance des Arméniens et des Géorgiens à un niveau médiocre, s’étendre sur le Turkestan et, par la voie de Makou, sur l’Azerbaïdjan persan. Le second : créer au Caucase une union militaire des Etats du Caucase et opposer par ce biais un bouclier solide à l’ennemi séculaire russe. Certains parmi les Turcs essayaient de concilier les deux programmes. Hussein Djahid bey était de ceux-là. Il pensait à une puissante fédération des Etats du Caucase sous protectorat turc.

A cette époque, je ne connaissais pas encore Bekir Sami bey , Ministre des Affaires Etrangères du Gouvernement d’Angora. Lui aussi remit par la suite le même projet plusieurs fois sur le tapis.

Nous allâmes voir Hussein Djahid bey en compagnie du publiciste arménien Dikran Zaven  ; sa demeure, son personnel domestique, la disposition et l’ordonnance des choses, son comportement étaient ceux d’un Européen. De haute taille, la physionomie intelligente, élégamment vêtu, parlant remarquablement le français, Djavid [Djahid] bey faisait excellente impression.

Nous lui parlâmes de nos revendications. Il nous répondit qu’il n’appartenait pas au parti au pouvoir mais à l’opposition [?], de sorte qu’il lui serait difficile de nous être d’une utilité pratique ; mais en tant que personnalité publique, il estimait indispensable qu’il fût donné satisfaction aux Arméniens. "Il faut que vous vous rendiez compte des problèmes vitaux de notre nation, nous dit-il, et que vous les compreniez."

Il entreprit de nous les expliquer. Il prit la carte et se mit à exposer ce point de vue qu’après la guerre, il resterait à peine un peu plus de six millions de Turcs en Turquie. "Nous avons besoin de forces vives, dit-il, et il ne faut pas que les Arméniens nous ferment la route en direction de nos frères." Et il désigna les deux voies conduisant vers les frères en question : la première était la route du Zanguezour au Karabagh, la seconde était la ligne Akhalkalak-Bortchalou. "L’une ou l’autre doit rester libre pour nous, conclut-il, mais en même temps quelque compensation doit aussi vous être accordée"

, et là-dessus Djahid bey se mit à désigner sur la carte les territoires au sujet desquels les Arméniens pourraient recevoir satisfaction."

Malgré la radicalité de ses idées politiques (la théorie marxiste de la lutte des classes était contradictoire avec l’ottomanisme), malgré ses critiques (nuancées mais non dissimulées) à l’endroit du Comité Union et Progrès, Tigrane Zaven n’a pas été la cible de la répression (non meurtrière) contre les milieux socialistes ottomans (parfois liés à l’Entente libérale) en 1913, ni de la vague d’arrestations contre les nationalistes arméniens d’Istanbul (printemps 1915).

On retiendra qu’il a "survécu" au régime unioniste mais pas au régime stalinien : ce qui n’est finalement guère étonnant pour ceux qui ont une certaine connaissance de l’histoire contemporaine.

Sur les rapports entre Tigrane Zaven et Hüseyin Cahit Bey : Hüseyin Cahit Yalçın et les Arméniens

Voir également : La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Le projet ottomaniste d’admission des Arméniens dans l’armée ottomane : des Tanzimat à la révolution jeune-turque

Gabriel Noradounghian : du "libéralisme" ottoman au nationalisme grand-arménien

Le nationalisme de Krikor Zohrab

Bedros Haladjian, un cadre dirigeant du Comité Union et Progrès

Hrant Bey Abro et les relations gréco-ottomanes

Berberian Efendi, un officiel ottoman pendant la Première Guerre mondiale

Le sénateur Manuk Azaryan Efendi et la guerre de libération nationale turque

Aram Efendi, une figure laïque de la communauté arménienne catholique

Archak Zohrabian et Alexandre Parvus : anti-tsarisme, nationalisme économique et ralliement aux Centraux

Les relations entre les Jeunes-Turcs et l’Eglise apostolique arménienne

24 avril 1915 : l’arrière-plan géostratégique d’une descente de police

Le 24 avril 1915, la décision des déportations vers la Syrie-Mésopotamie n’avait pas été prise

Que s’est-il passé à Istanbul le 24 avril 1915 ? Une vague d’arrestations contre la mouvance Dachnak-Hintchak

"Génocide arménien" : les élites arméniennes d’Istanbul (après la descente de police du 24 avril) et les Arméniens d’Anatolie exemptés de déportation

L’augmentation de la population arménienne d’Istanbul entre 1914 et 1922

Les officiers arméniens de l’armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale

https://armenologie.blogspot.com/20... La déportation des Arméniens : une mesure conjoncturelle et temporaire

L’élimination de Lev Karakhan (Karakhanian) par Staline et le refroidissement des relations turco-soviétiques


Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


Nombre de visite 298