lundi 20 septembre 2021
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Le major-général James G. Harbord et les Arméniens

dimanche 20 juin 2021 | par SibiryaKurdu


Le major-général James G. Harbord et les Arméniens

Anahide Ter Minassian , "Le Sénat américain refuse un mandat sur l’Arménie (1920)", in Terres promises. Mélanges offerts à André Kaspi (ouv. col.), Paris, Publications de la Sorbonne, 2008, p. 250 :

"Presque au même moment, réagissant aux appels de Herbert Hoover, dirigeant de l’ARA (American Relief Administration), du Near East Relief et de l’ACIA, implorant l’aide alimentaire et militaire américaine pour l’Arménie affamée, Wilson désigna le général James Harbord à la tête d’une mission militaire en Arménie pour examiner les « conditions politique, militaire, géographique, administrative et économique concernant les responsabilités et les intérêts américains dans cette région ». Harbord, qui avait commandé les troupes américaines à Soissons et à Château-Thierry dans l’état-major du général Pershing (1917-1918), avait été pressenti en juin 1919, sur la proposition d’Henry Morgenthau , pour prendre en charge le rapatriement des réfugiés arméniens de Turquie. Entouré d’une soixantaine d’officiers dont deux généraux de brigade, d’experts civils et d’interprètes, il s’arrêta à Paris où il entendit les deux délégations arméniennes. Il débarqua à Constantinople le 2 septembre 1919 pour entreprendre un voyage rapide de plusieurs milliers de kilomètres qui le mena de la Cilicie à Alep , de la Méditerranée à la mer Noire , dans les vilayet orientaux d’Asie Mineure (sans oublier les Colleges de Kharpert et de Marzovan), en Transcaucasie, à Bakou, Tiflis, Batoum et le long de la frontière turco-perse). Le 20 septembre, l’entrevue à Sivas avec Mustafa Kemal , qui, très habilement, présenta le mouvement national turc en termes wilsoniens, fut marquante. En octobre, la mission reçut un accueil triomphal à Erevan et souleva tous les espoirs chez les Arméniens. Rentré à Washington le 11 novembre 1919, Harbord soumit un rapport monumental au Sénat américain. Dans l’ensemble, il était plutôt favorable au mandat américain sur l’Arménie ; son choix personnel étant celui d’un mandat unique Transcaucasie-Turquie , mais au lieu d’une conclusion claire et tranchée, il présenta sur deux colonnes une liste de treize arguments pour et treize contre. Le 14e soufflait le doute. « L’Amérique peut fournir l’argent ; elle a les hommes [...] ; sa politique traditionnelle d’isolement ne l’a pas empêchée de participer avec succès à la Grande Guerre. Est-il dit que notre pays manque de courage pour entreprendre des tâches nouvelles et difficiles ? » Le 4 avril 1920, un article du New York Times révélait le coût financier et militaire énorme d’un engagement qui nécessiterait entre 59 000 et 200 000 hommes dans « l’aventure orientale pour au moins une génération » et prévoyait le refus du Sénat."

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Alexandre Khatissian, Eclosion et développement de la République arménienne, Athènes, Editions arméniennes, 1989, p. 183-185 :

"Les Etats-Unis ne jouèrent pas non plus un rôle politique en Arménie, mais ils auraient pu avoir une influence décisive, si l’idée de Wilson d’un mandat américain sur l’Arménie avait pris consistance. Mais son projet reçut un accueil défavorable de la part du peuple américain qui voulut s’en tenir aux oeuvres charitables. Pourtant, une Commission spéciale présidée par le Général Harbord avait été envoyée en Arménie et en Turquie pour examiner l’opportunité du Mandat. La Commission Harbord traversa toute la Turquie : passant par Sivas, Erzeroum, elle visita Sarikamich, Kars, Erivan, Tiflis, et de Batoum, elle rentra en Amérique. Harbord rencontra Moustapha Kemal. Il eut des entretiens avec Raouf Bey , président du Gouvernement. Il s’informa de leur point de vue. Il se rendit à Kars, où il eut une entrevue avec le Préfet Korganian. Le 25 septembre, il était à Erivan. Nous étions déjà informés de la Mission Harbord par les télégrammes reçus de Paris. Nous savions que bien des choses dépendraient de son rapport et nous nous étions soigneusement préparés à le recevoir.

Un mois avant l’arrivée de Harbord, j’avais communiqué au Gouvernement la liste des questions auxquelles il s’interessait. Nous avions préparé à ce sujet des exposés très détaillés. Des spécialistes furent chargés de traiter plusieurs questions particulières et près de 25.000 roubles furent consacrés uniquement à rétribuer les quelque quarante personnes qui, deux mois durant, travaillèrent d’arrache-pied à faire des études approfondies sur des sujets vastes et importants. La documentation fournie englobait l’Histoire de l’Arménie , la politique , l’économie , la situation de nos voisins , celle de la population, du Gouvernement, de l’Eglise.

En un mot, c’était le dossier complet d’informations sur la base desquelles on pourrait former une opinion sur un peuple, une nation. La réception du Général Harbord à Erivan fut fastueuse. A deux heures, tous les représentants étrangers se réunirent à ma résidence. A huit heures, nous allâmes accueillir le Général et sa Commission à l’entrée de la ville. Un arc de triomphe avait été érigé sur le pont de la Hraztan. La troupe, les orphelines et la foule étaient alignés tout le long du parcours. L’accueil réservé aux Américains fut débordant d’enthousiasme : chant national, détachement d’honneur, ovations frénétiques, gerbes de fleurs tout cela créait comme un climat de fête.

Nous tînmes séance dès le soir même et pendant trois jours consécutifs. La Commission étudia le problème du Mandat. Il faut dire que la veille de son arrivée à Erivan, la Commission avait essuyé des coups de feu de la part des Kurdes. Un de ses membres avait été légèrement blessé et la voiture des Américains avait reçu trois balles. Ce fait divers avait suffi à faire comprendre au Général Harbord quel était l’état d’esprit de nos voisins.

Dès le premier jour, le Gouvernement tint séance avec le Général Harbord trois heures d’affilée. Ce dernier s’informa de la carrière de chacun des ministres , de sa formation intellectuelle ; pour tout dire, il descendit dans le détail. Après la séance, eut lieu un repas officiel et le Gouvernement offrit à son hôte un sabre d’honneur.

S’agissant du résultat pratique, je crois, autant que j’ai pu en juger, que le Général, homme des plus circonspects et avare de paroles, était dès lors arrivé à la conviction que, mandat pour mandat, l’Amérique devait non seulement l’assumer sur l’Arménie, mais encore sur l’Asie Mineure et la Transcaucasie toutes entières, depuis Alexandrette jusqu’à Bakou, c’est-à-dire de la Méditerranée à la Caspienne. Le problème des communications (principalement maritimes) et les conditions économiques avaient conduit la Commission à conclure dans ce sens.

Les Américains se préoccupaient fort de savoir comment ils pourraient garder une liaison avec l’Arménie au cas où Trébizonde serait verrouillée. Voilà pourquoi ils étaient d’avis de s’implanter solidement à Alexandrette pour pouvoir se rendre au Caucase par le rail, au cas où Trébizonde leur serait interdite. On prévoyait pour cela une ligne de chemin de fer à travers toute l’Asie Mineure, l’Anatolie et la Transcaucasie. De plus, pour les Américains, les problèmes du Mandat et du carburant, en d’autres termes du pétrole de Bakou, étaient liés. Du point de vue économique, l’Asie Mineure et la Transcaucasie leur apparaissaient comme un tout, et le Mandat, pour être assumé sérieusement, ne pouvait les dissocier. Aussi, la Commission Harbord se déclara-t-elle en faveur d’un mandat unifié.

Sa mission remplie, le Général Harbord s’en retourna en Amérique. Comme on le sait, ce pays refusa d’emblée d’accepter le mandat. Dans cette affaire comme dans celle des frontières, les bonnes dispositions du Président Wilson n’aboutirent à rien. Il me faut rapporter ici, entre tant [entre-temps], que le Général Harbord, se trouvant seul avec moi dans mon bureau, me dit qu’il m’apportait le salut du président du Gouvernement d’Ankara, Raouf bey [issu de l’Organisation Spéciale ], dont j’avais fait la connaissance lors des pourparlers de Trébizonde. Ce dernier, me dit mon interlocuteur, était tout prêt à entamer des négociations avec le Gouvernement d’Erivan. Le Général Harbord me conseillait, quant à lui, d’accepter cette ouverture. Nous ne suivîmes pas ce conseil, persuadés que nous étions que nos affaires se règleraient à Paris. En tous cas, même si nous avions parlé avec les Turcs, il n’en serait selon toute vraisemblance rien sorti de bon. Nous avions placé tous nos espoirs dans Paris."

Mustafa Kemal, Discours du Ghazi Moustafa Kemal. Président de la République turque. Octobre 1927 (Nutuk), Leipzig, K. F. Koehler, 1929, p. 134-135 :

"Vous devez vous rappeler, Messieurs, que vers cette époque, le Gouvernement américain avait envoyé dans notre pays et au Caucase, une mission d’études, présidée par le Général Harbord. Cette mission vint aussi à Sivas.

J’eus un long entretien avec le Général Harbord, le 22 septembre 1919. Je fis au Général de longues déclarations soutenues par des arguments sur le but poursuivi par le Mouvement National, sur notre organisation et les facteurs qui avaient contribué à la formation de l’Unité Nationale, sur nos sentiments vis-à-vis des éléments non musulmans, sur la propagande et les actes hostiles auxquels les étrangers se livraient dans notre pays.

Le Général me fit quelques questions étranges, telles que celle-ci : « que ferez-vous, si, malgré tous les efforts et tous les sacrifices imaginables de la Nation, on échouait quand-même ? »

Si je me souviens bien je répondis « qu’un peuple, qui fait tous les efforts et tous les sacrifices imaginables pour assurer sa liberté et son indépendance, ne peut pas ne pas réussir. Ou bien il faudrait admettre que ce peuple est mort. Donc, il ne saurait être question d’échec pour un peuple tant qu’il est vivant et capable de tous les sacrifices. »

Je n’ai pas voulu rechercher quelle pouvait être l’intention véritable du Général en me posant cette question. Aujourd’hui je veux seulement dire en passant, qu’il apprécia ma réponse."

Gotthardt Jaschke (Gotthard Jäschke), "Histoire des Frontières Turco-Russes au Caucase", Revue égyptienne de droit international, vol. 10, 1954, p. 118-119 :

"Le Comité National Arménien d’Amérique réclama dans un nouveau mémoire, à la Conférence de San Francisco (5 juin 1945) la ligne Wilson du 22 novembre 1920, tandis que les délégués géorgiens S. Dschanaschia et N. Berdsenischwili, revendiquaient les territoires perdus dans un article paru dans le journal communiste de Tiflis le 14 décembre 1945 (Les grandes Provinces de l’Anatolie Orientale).

En réponse à ces menées, Kasim Karabekir , qui présidait la délégation turque à Gümrü et à Kars en 1920-1921, déclara du haut de la tribune de la G.A.N. [Grande Assemblée nationale turque] le 20 décembre 1945 :

« Les Traités de Moscou et de Kars doivent être la “ pierre tombale de l’amitié ” ( la fin de l’inimitié ) entre la Russie des Tzars et l’Empire Ottoman. Kars est un territoire turc où une domination russe de près de quarante ans n’a pu changer ni la langue, ni la nationalité, ni même les noms des villages. Nous avons en 1918 et 1920 reconquis cette région sur les Arméniens. La Commission américaine (Harbord) loua la discipline de l’armée turque [c’est-à-dire de l’armée kémaliste ; à noter que Fridtjof Nansen (militant arménophile norvégien) avait signalé la persistance d’une présence arménienne à Erzurum et Sivas (et bien sûr à Konya ), au milieu des années 20]. Hanetzki, le délégué russe à Kars déclara, lors de la signature du Traité : “ Peuples d’Europe ! Donnez leurs droits aux Turcs ! Nous avons ramené les frontières à la ligne qu’ils désiraient. Soyez à l’Ouest aussi civilisés que nous ! ”. Les Détroits sont le nœud vital de notre nation. Les hautes plaines de Kars sont sa colonne vertébrale. Si les Russes veulent nous prendre un territoire, nous combattrons jusqu’au dernier Turc. Je fais appel à nos voisins et amis russes en leur disant : « L’amitié turque vous affermit également. Ayez confiance en nous ! » "

Saint-Brice, "Il faut régler la Question d’Orient.", Correspondance d’Orient, n° 225, 15 novembre 1919, p. 289-290 :

"S’il est vrai que la seule cause de l’ajournement de la liquidation orientale soit le désir de ménager la liberté de décision des Etats-Unis, toute cause de retard disparaît et la Conférence n’a plus aucune raison sérieuse de fermer l’oreille à l’appel si pressant des événements d’Asie-Mineure. Aucun doute n’est plus possible sur l’orientation de la politique américaine.

La mission Harbord envoyée sur les lieux par le président Wilson a terminé son enquête. Les conclusions sont connues. C’est l’effondrement du grand rêve de M. Morgenthau. Seuls quelques politiciens admettent la possibilité d’engager l’Amérique dans le guêpier. Les techniciens militaires et navals s’y refusent de la manière la plus catégorique. Comment hésiter devant la logique irréfutable de leur argumentation ? Les Etats-Unis ont cette chance unique de n’offrir aucune prise sérieuse à une action extérieure. Leur masse les met à l’abri de toute attaque armée. La variété de leurs ressources leur permet de narguer tous les blocus d’ailleurs parfaitement irréalisables étant donnée l’étendue de leurs côtes. Par contre, ils ont sous la main un gage magnifique : le Canada. Voilà qui suffit à expliquer la docilité dont l’Angleterre a su faire preuve depuis 1812 à l’égard de la grande fédération transatlantique. John Bull a encaissé sans broncher toutes les provocations de l’Oncle Sam. Imaginez les Etats-Unis empêtrés dans un mandat oriental et appliqués à la rude tâche de civiliser l’Asie-Mineure. La situation se retourne. L’empire britannique, maître incontesté des mers, prend barre sur eux. Pour accepter un tel risque, il faudrait être dépourvu de tout autre moyen de participer à la mise en valeur des territoires ottomans. Les Américains de bon sens estiment qu’il y en a beaucoup et que leur pays peut jouer le grand rôle qui lui revient dans le monde de demain sans compromettre les avantages acquis par un siècle d’histoire."

"Turquie", Correspondance d’Orient, n° 225, 15 novembre 1919, p. 326-327 :

"Les Etats-Unis et la question turque. — Suivant le New-York Herald, le général Harbord, chef de la mission américaine envoyée en Arménie, a déclaré que les conclusions du rapport de la commission ont été prises à l’unanimité. Il est donc probable que les Etats-Unis n’accepteront aucun mandat.

Les techniciens estiment, en effet, que les Etats-Unis ne pourraient accepter, dans des conditions justes et avantageuses, un mandat qui ne comprendrait pas toute la Turquie d’Europe et d’Asie, ainsi que le contrôle des Dardanelles.

Le New-York Herald écrit que, par suite du refus probable des Etats-Unis d’accepter un mandat en Turquie, le règlement de la question turque s’effectuera vraisemblablement sans la participation des Etats-Unis.

Les délégués américains prendraient cependant part à la conférence chargée de négocier le traité de paix avec la Turquie. Il n’est pas certain d’autre part, que la conférence se tienne à Paris. La Grande-Bretagne désirerait qu’elle eût lieu à Londres."

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Victor Bérard, "Les bons comptes", L’Ere nouvelle, 14 avril 1920, p. 3 :

"Le général Harbord avait été envoyé en mission par le président Wilson pour enquêter sur la situation présente et l’avenir de l’Arménie, sur les charges que pourrait entraîner un mandat de pacification et de réformes et sur les chances que les Etats-Unis pouvaient avoir d’obtenir ce mandat des puissances.

La mission Harbord vient de déposer son rapport. Nous n’en connaissons encore que les têtes de chapitres. Il est divisé en deux parties : Raisons pour l’acceptation du Mandat, s’il était offert aux Etats-Unis par les cinq puissances intéressées, France, Angleterre, Italie, Russie et Allemagne ; Raisons contre l’acceptation. Le général semble pencher vers celles-ci. Il leur donne en tout cas une valeur un peu forte.

La troisième Raison contre l’acceptation est même une contre-vérité : « L’Amérique n’a nullement contribué à créer la situation difficile qui existe maintenant en Orient. » Il faut dire et répéter aux Américains qu’ils ont contribué plus que personne à la situation désespérée où se trouvent les Arméniens. Ce n’est pas seulement l’Américain « de la rue » qui ignore le rôle actif, patriotique, héroïque, mais dangereux pour le peuple arménien et mortel pour l’empire ottoman que les missionnaires américains ont assigné depuis un demi-siècle aux élèves de leurs collèges. Je sais un conseiller technique du Président Wilson à la Conférence de la Paix pour qui ce fut une découverte. Jamais, semble-t-il, on n’a mis la brutale franchise, qui convient en ces affaires d’honneur, à dire au Sénat et au peuple des Etats-Unis qu’ils feraient faillite à leurs engagements moraux, à leurs responsabilités les plus honorables, mais les plus certaines, le jour où ils abandonneraient le peuple arménien sur la route où leurs missionnaires l’ont lancé.

— Mais, dit le Rapport Harbord, cela coûtera très cher. Car la cinquième Raison pour estime qu’ « au bout d’un certain temps les bénéfices obtenus par la puissance mandataire finiraient par équilibrer ses dépenses et que le capital américain trouverait à se placer de façon avantageuse. » Mais la sixième Raison contre, celle qui conclut, affirme que « de grandes avances de fonds seraient tout d’abord nécessaires, que les recettes commerciales seraient en premier lieu inadéquates et qu’il faudrait prévoir pour la première année seulement, une mise à fonds perdu de 275 millions de dollars. » "

Louis-F. Aubert, "La défiance des Etats-Unis à l’égard de l’Europe", La Revue de Paris, 1er octobre 1920, p. 654-655 :

"M. W. J. Bryan [démocrate de tendance pacifiste] déclara : « Si nous acceptions le mandat sur l’Arménie, nous serions entraînés dans d’énormes dépenses à un moment où les taxes de guerre sont encore si lourdes que le Congrès éprouve une grande difficulté à trouver l’argent nécessaire pour rendre justice aux hommes qui ont servi pendant la guerre. » Et, au Président Wilson qui parlait d’Arménie, le Sénateur Lodge [républicain] répondit : Mexique. « Le moment est venu de mettre fin à la présente situation du Mexique qui est un déshonneur pour les Etats-Unis et un défi à la civilisation. Si nous devons contribuer à pacifier et à aider le monde, commençons ici, chez nous, au Mexique. » A ces arguments s’ajoutaient d’autres raisons que résumait impartialement le rapport Harbord : le mandat en Arménie affaiblirait la position des Etats-Unis relativement à la doctrine de Monroe. Après tout, ils n’étaient pas responsables des conditions politiques, sociales ou économiques qui existaient là-bas et leurs missions et collèges y seraient aussi bien protégés quel que fût le mandataire. Les dépenses seraient énormes, si l’Amérique recevait le mandat, car il faudrait qu’elle contrôlât également « les territoires contigus d’Asie-Mineure, d’Anatolie, de Constantinople avec l’hinterland de Roumélie  » ; il faudrait, pendant cinq ans, avancer (déduction faite des sommes que les revenus turcs et transcaucasiens pourraient fournir) 756 millions de dollars il faudrait un corps d’occupation de 59 000 hommes environ la première année, et, plus tard, comme minimum irréductible, une division entretenue à gros frais il faudrait une station navale dans chacun des ports suivants Constantinople, Smyrne, Mersina, Batoum et Bakou. Mais, alors, « ce serait pour l’Amérique renoncer à l’avantage stratégique de l’Atlantique qui la sépare de ses ennemis probables sa ligne de communication jusqu’à Constantinople serait à la merci des autres pouvoirs maritimes et spécialement de la Grande-Bretagne, maîtresse de Gibraltar. »

Ici apparaît la défiance de l’Amérique à l’égard de l’Europe et en particulier à l’égard de ses associés, la Grande-Bretagne et la France. Le sénateur Borah [républicain] disait : « Avant que l’Amérique envisage un mandat en Arménie, la France et l’Angleterre devraient restaurer les territoires et les ressources de l’Arménie, sans lesquels assumer un mandat en ce pays équivaudrait à se charger d’une maison de pauvre. » Et l’American Committee for Armenian Independance précisait cette accusation en mentionnant la Cilicie, « cette Californie arménienne, capable à elle seule de nourrir quinze millions d’habitants », et en affirmant qu’ « une certaine Puissance était prête à vendre son âme au diable et au Turc afin d’entrer en possession de la plus riche province non seulement de l’Arménie, mais du monde entier ».

Le 27 mai, le Comité des Affaires extérieures du Sénat refusait d’approuver la proposition du Président Wilson par onze voix contre quatre. Le Sénat confirma ce refus. Ainsi fut repoussé ce mandat sur l’Arménie qui, s’il avait été offert aux Etats-Unis au lendemain de l’armistice, eût été accepté sans opposition par le Congrès et par le peuple tout entier. Mais en dix-huit mois le sentiment avait changé sous la pression d’un puissant parti politique la majorité de l’opinion ne voulait plus désormais entendre parler d’altruisme en politique étrangère."

M. Y. (Mir Yacoub Mehtiev) , "La reconnaissance de l’Indépendance des Républiques du Caucase", Prométhée, n° 72, novembre 1932, p. 9 :

"Quelques jours avant la réception de la délégation azerbaïdjanienne par M. Wilson, l’auteur de ces lignes avait un entretien avec l’un des membres de la délégation américaine, ancien ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople, M. Morgentau. Au cours de cet entretien, l’ex-ambassadeur m’adressa sans ambages la question suivante : Que penserait l’Azerbaïdjan d’un mandat américain ? Par cela même, on voit combien l’Amérique s’intéressait au Caucase.

Effectivement, bientôt après, le président Wilson organisa une mission spéciale composée de 14 hauts fonctionnaires, spécialisés dans différentes branches, à la tête de laquelle avait été placé le général Harbord. Cette mission visita les principales villes du Caucase et de Turquie, prenant contact avec les organisations politiques locales.

Comme suite à son enquête, et après s’être familiarisée avec les conditions générales du pays, la mission présenta à son Gouvernement un rapport sur les possibilités économiques et politiques de la Transcaucasie et de la Turquie.

Nous n’insisterons pas sur ce document qui fut publié à Washington en 1920 par les soins du Sénat des Etats-Unis d’Amérique. Dans ce rapport, il est bien recommandé au Gouvernement américain de s’abstenir de tout mandat sur l’Arménie, attendu que, dans l’Arménie projetée, les Turcs constituent, aujourd’hui comme à l’époque d’avant guerre, une majorité , même si les émigrés arméniens rentraient dans leurs foyers.

Le général Harbord prétend, dans son rapport, qu’on pourrait obtenir des résultats positifs dans le Proche-Orient si l’on parvenait à mettre dans la main d’une Puissance toute la Turquie actuelle et la Transcaucasie en lui confiant évidemment un mandat approprié. Cette grande Puissance, bien entendu, aurait été les Etats-Unis d’Amérique.

Ce projet, évidemment, resta sans lendemain et les républiques de Transcaucasie ne purent profiter de l’appui moral et matériel d’une Puissance mandataire quelconque, les événements de Turquie et d’Europe ayant pris une orientation toute nouvelle."

Le major-général James G. Harbord, Conditions in the Near East : Report of the American military mission to Armenia, Washington, Government Printing Office, 1920, p. 8-9 :

"Dans la région qui a été témoin du flux et du reflux des armées russe et turque , l’état physique du pays est très déplorable. Aucune récolte n’a été cultivée depuis plusieurs années et les terres habituellement cultivées sont devenues des mauvaises herbes. Il existe à peine un village ou une ville qui ne soit pas en grande partie en ruines, le pays est pratiquement sans arbres.

Là où le caractère désespéré de la guerre [la Première Guerre mondiale], avec ses représailles d’incendie et de destruction d’un côté puis de l’autre qui avançait, n’a pas détruit les bâtiments, qui sont généralement d’habitation, les poutres en bois ont été prises pour le combustible et les maisons sont en ruines. Dans le territoire non touché par la guerre d’où les Arméniens ont été déportés, les villages en ruines sont sans aucun doute dus à la démence turque, mais là où les Arméniens ont avancé et se sont retirés avec les Russes, leurs cruautés de représailles rivalisaient incontestablement avec les Turcs dans leur inhumanité."

Sur le rapport du capitaine Emory H. Niles et d’Arthur E. Sutherland Jr. (membres de la Commission Harbord) : Les enquêtes diligentées par le gouvernement américain en Anatolie orientale (1919-1920)

Sur l’amiral Bristol : L’amiral Mark L. Bristol et les Arméniens

L’amiral Mark L. Bristol et les Grecs

Sur les sources américaines en général : Les témoignages américains sur la tragédie arménienne de 1915

Cemal Azmi Bey et les Arméniens

Tahsin Bey : protecteur des Arméniens, homme de confiance de Talat Paşa et membre de l’Organisation Spéciale

L’installation des déportés arméniens à Deir ez-Zor (1915)

Charles T. Riggs et la cessation des massacres d’Arméniens

Première Guerre mondiale : les efforts pour ravitailler et aider les déportés arméniens

Caleb F. Gates, la Turquie et les Arméniens

Le Near East Relief et les déportés grecs d’Harput (1922) Voir également : Les Arméniens pendant la Première Guerre mondiale : les réflexions rétrospectives de Clair Price et Arnold J. Toynbee L’américanophilie d’une partie des nationalistes turcs en 1919

Comment Staline n’a pas "donné" le Karabakh à l’Azerbaïdjan


Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


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