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mercredi 18 mai 2022

"La Turquie aux Turcs" ? Le retour "triomphal" d'Agop Martayan en Turquie (1932)

Publié le | par SibiryaKurdu |

"La Turquie aux Turcs" ? Le retour "triomphal" d'Agop Martayan en Turquie (1932)

"M. Agop Martayan au Congrès linguistique", Stamboul,

"M. Agop Martayan qui occupe la chaire des langues orientales et de l’histoire orientale, à l’Université de Sofia, arrivera aujourd’hui à Istanbul. M. Martayan prendra part au Congrès linguistique. Le docte professeur a publié en arménien des ouvrages remarquables sur la langue turque. L’essentiel de ces ouvrages a été traduit et envoyé au secrétariat du congrès. M. Martayan a préparé trois nouvelles thèses qu’il présentera au Congrès.

Aujourd’hui même il ira au palais et aura un entretien avec Rouchen Echref bey, secrétaire général du Congrès.

M. Agop Martayan est né à Istanbul. Il a fait ses premières études à Guédik Pacha et au Robert College. Il a ensuite achevé ses études en Europe et professé quelque temps au Robert College. Pendant la guerre il était officier de ravitaillement dans l’armée turque sur les fronts du Caucase puis en Palestine. La communauté arménienne lui fera aussi une chaleureuse réception à Istanbul."

"Le Congrès linguistique", Stamboul,

"Les vingt sténographes qui assurent le service pendant les séances de la G A N, quand elle siège, viendront d’Ankara à Istanbul enregistrer à la lettre les travaux du Congrès linguistique.

Le professeur Agop Martayan effendi, professeur de langues orientales anciennes à l’Université de Sofia, est arrivé hier, en notre ville, comme nous l’avons dit, pour participer au Congrès linguistique qui s’ouvrira demain. Il a été reçu à la gare par les représentants de la communauté arménienne. Martayan effendi, s’est rendu dans l’après-midi au palais de Dolma Baghtché où il a eu un long entretien avec Rouchène Echref bey, secrétaire général du Congrès.

Le professeur aurait préparé un certain nombre de thèses sur les origines de la langue turque, les différences qui existent entre les différents dialectes turcs, les rapports entre ceux-ci et les idiomes indo-européens , l’étymologie du mot turc, les caractères turcs avant la naissance de l’islamisme , l’éclosion et le développement de la littérature turque.

Agop Martayan effendi a fait hier aux représentants de la presse les déclarations suivantes :

— J’arrive de Sofia pour assister au congrès linguistique. Je me suis occupé longuement des questions y relatives et j’ai préparé des brochures sur les résultats de mes études.

Les sources de la langue turque sont très riches. Il est aisé de se faire comprendre dans cet idiome sans avoir recours aux langues étrangères. Du reste je vais m’étendre longuement sur ces données au cours des débats du Congrès linguistique. » "

"Le Congrès linguistique", Stamboul,

"Le professeur Agop Martayan dont la participation au congrès est très remarquée, a été reçu par le Gazi. Le professeur a déclaré au sujet du congrès :

« En entrant dans le palais j’ai été frappé par l’impression d’être dans un milieu essentiellement démocratique, on a l’impression à Dolma Bagtché d’être dans sa propre maison. Dès le premier abord le Gazi donne une impression inoubliable. On a le sentiment très net d’être en présence d’un grand homme. Le Gazi a bien voulu s’intéresser aux thèses que je soutiendrai au congrès et s’est entretenu avec moi à ce sujet, y montrant un vif et courtois intérêt.

« Je peux dire, en ma qualité d’homme de science, que le Gazi a influé sur toute la finesse scientifique de la langue turque.

« Je suis convaincu que la réforme linguistique constitue un tournant dans l’histoire turque. Je tâcherai, de mon côté, d’être utile dans la mesure de mes connaissances.

« En participant au Congrès linguistique, j’accomplirai mon devoir de patriote. La génération actuelle ne peut apprécier à leur juste valeur les grandes réformes et le génie du Gazi, mais la génération future parlera avec admiration et avec gratitude de la grandeur des œuvres accomplies. »

Au sujet de M. Martayan, ajoutons qu’il a été dans toutes les gares de la Bulgarie, l’objet d’une chaleureuse réception de la part de la colonie arménienne.

De leur côté, les Arméniens d’Istanbul ont été très heureux de la visite de M. Agop Martayan. Le patriarcat arménien a décidé d’offrir en son honneur un banquet auquel sera conviée la presse.

Comme nous l’avons annoncé dans les principaux centres de Stamboul des hauts parleurs sont installés pour permettre à la population de suivre les travaux du congrès. De même, dans la salle même qui est très grande du congrès, une installation de haut-parleur diffusera la parole des orateurs.

Tous ces appareils ont été essayés hier et ont donné des résultats parfaits. Ils ont été installés, montés et réglés par la Société Telefunken qui y a mis ses soins habituels."

"La ville", Stamboul,

"Le professeur Martayan

Le professeur Martayan a rendu visite, hier, au gouverneur de la ville et à son adjoint. Il a été décidé que le professer [professeur] Martayan collaborera aux travaux du comité linguistique de façon permanente."

" « Turcs et Arméniens de même race », dit Réchit Galip bey", Stamboul,

"Un rédacteur du journal arménien Jamanak [qui n’a jamais été interdit pendant la Première Guerre mondiale, ni après] se trouve depuis quelque temps à Ankara en compagnie du professeur Martayan. Ils ont été reçus par le ministre de l’instruction publique Réchit Galip bey. Le ministre a déclaré au collaborateur du Jamanak :

« Je suis personnellement convaincu que les Arméniens ont la même origine ethnique que les Turcs. Les comparaisons anthropologiques et les données de l’histoire ancienne ne laissent plus subsister de doute à ce propos. En expriment ma conviction à ce sujet, je crois avoir indiqué suffisamment la ligne de conduite logique que doivent suivre les Arméniens de Turquie, en ce qui a trait à l’accomplissement de leurs devoirs de citoyens turcs ».

Le professeur Martayan prépare un ouvrage linguistique en 500 pages. Les crédits nécessaires pour la publication de ce livre sont accordés par le ministère de l’instruction publique."

Quelques informations et réflexions sur la vie de cette personnalité arménienne :

1) Agop Martayan a été effectivement un officier de réserve de l’armée ottomane, sur des théâtres importants de la Première Guerre mondiale ;

2) à l’instar de Hrant Samuelian (journaliste et futur dirigeant dachnak), il n’a jamais été "exterminé" entre 1915 et 1918 : or, les tenants de la thèse bancale du "génocide arménien" ne prétendent pas, à notre connaissance, ou en tout cas pas de manière explicite, que les officiers et soldats arméniens d’origine stambouliote avaient été "épargnés" dans le cadre d’une "extermination planifiée" ;

3) en 1917, à Alep (où il n’y a pas eu de politique d’extermination des Arméniens selon certains historiens partisans de la thèse du génocide), Martayan a été suspecté par les autorités militaires locales d’avoir outrepassé sa fonction d’interprète dans ses contacts avec les prisonniers britanniques : cela aurait été un "prétexte" "idéal" pour se débarrasser de lui promptement s’il y avait eu un plan d’extermination ;

4) mais pourtant, au lieu d’être exécuté, il a été transféré à Damas , où il a rencontré Mustafa Kemal à son quartier général (c’est de là que date leur première rencontre) ;

5) Mustafa Kemal avait déjà des idées radicales et bien arrêtées sur l’avenir de l’Empire ottoman et des Turcs, et commençait alors à assumer son nationalisme turc auprès de sa hiérarchie et du gouvernement ottoman (proposition d’évincer les officiers étrangers, c’est-à-dire allemands , de l’armée ottomane notamment) ;

6) Kemal a apprécié ce premier contact avec Martayan et l’a disculpé ;

7) en 1918, Martayan devint directeur d’une école arménienne à Beyrouth et fonda un périodique en langue arménienne ;

8) en 1919, il retourna à Istanbul et travailla comme professeur d’anglais au Robert College ;

10) en 1922 (ce serait intéressant de savoir si c’est avant ou après l’arrivée du général Refet Bele ), il émigra en Bulgarie avec son épouse : la Bulgarie avait été alliée à l’Empire ottoman à partir de 1915 et n’a pas soutenu la croisade anti-turque de Lloyd George (et pour cause ...) ;

11) il enseigna le turc ottoman et d’autres langues orientales à l’Université de Sofia, il publia également des études en arménien ;

12) Kemal suivait avec intérêt les travaux de Martayan et invita l’intellectuel arménien à revenir en Turquie (ce qui est très "bizarre" pour quelqu’un qui aurait voulu à tout prix purifier ethniquement son pays , d’après certains raccourcis biaisés ) ;

13) Martayan consentit à revenir, à l’occasion du Congrès linguistique (1932) ;

14) d’autres spécialistes arméniens participèrent à ce congrès : Petros Zeki Karapetyan , İstepan Gurdikyan et Kevork Simkeşyan ;

15) le régime kémaliste traversait alors sa phase la plus radicale et autoritaire (politiquement et économiquement ), après la fin des deux expériences multipartites (1924-1925 et 1930 ) ;

16) les théories raciales et turcocentristes promues par le régime kémaliste ne relevaient pas d’un exclusivisme haineux puisque des Arméniens (dont Martayan) ont eu une part considérable dans leur émergence : ces théories contestables ont été combattues en particulier par Nihal Atsız, intellectuel d’extrême droite qui a été proche de l’ultra-nationaliste et anti-kémaliste Rıza Nur (lequel préférait les Grecs micrasiates et les Arméniens aux musulmans non-turcs, aux dönme et aux Turcs des Balkans ) ;

17) Martayan a été secrétaire général de l’association Türk Dil Kurumu (Institut de la langue turque) à partir de 1934, professeur d’histoire et de langues à l’Université d’Ankara (1936-1951), conseiller en chef de l’Encyclopédie turque (1942-1960), il a continué à travailler au sein de la Türk Dil Kurumu jusqu’à sa mort (1979) ;

18) même s’il a adopté le nom de famille turc Dilaçar, il n’a jamais caché son arménité : outre que cela aurait été difficile après la large couverture médiatique du congrès de 1932, il portait toujours le prénom Agop (typiquement arménien) et continua à utiliser son patronyme initial dans ses articles, il a également continué à publier des études en arménien ;

19) inhumé dans le cimetière arménien de Şişli, son patronyme arménien est inscrit sur sa tombe (et en plus dans les deux alphabets : latin et arménien).

Sur Agop Martayan Dilaçar : Le rôle d’Agop Martayan Dilaçar et de Petros Zeki Karapetyan dans le développement des théories turcocentristes

Sur les officiers arméniens de l’armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale : Les officiers arméniens de l’armée ottomane pendant la Première Guerre mondiale

"Génocide arménien" : les élites arméniennes d’Istanbul (après la descente de police du 24 avril) et les Arméniens d’Anatolie exemptés de déportation

Le général Jean-François Pachabeyian : "Ahmed Djemal Pacha, (...) homme plutôt tolérant envers les Arméniens"

Hrant Samuelian : journaliste sous le second régime constitutionnel ottoman, officier ottoman pendant la Première Guerre mondiale, puis figure centrale de la FRA-Dachnak en France

Sur les questions linguistiques dans la Turquie kémaliste : Tigrane Demirian : un calligraphe au service du régime kémaliste

Levon Mazlumyan : un orfèvre au service du régime kémaliste

Yunus Nadi Abalıoğlu et les Arméniens

Voir également : La place des Arméniens dans les révolutions jeune-turque et kémaliste

Kemal Atatürk et les Arméniens

Kemal Atatürk dans l’imaginaire de Philippe de Zara

İsmet İnönü et les Arméniens

Un choix du nationalisme kémaliste : conserver les populations arméniennes encore présentes sur le territoire turc

L’Association de relèvement turco-arménienne

Le rôle de Berç Keresteciyan et de Simon Kayseriliyan dans l’édification du Monument de la République (place Taksim)

L’importance de la musique occidentale dans l’Empire ottoman tardif et la République kémaliste : l’exemple de l’Arménien catholique Edgar Manas

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