La qualification des événements de 1915 fait l’objet de divergences profondes au sein même du monde académique. De nombreux historiens de renom, à l’instar de Gilles Veinstein ou Norman Stone, ont souligné l’absence de preuves documentaires démontrant une volonté étatique planifiée d’extermination, condition sine qua non pour valider juridiquement le terme de « génocide » au sens de la convention de 1948. Pour ces experts, les tragédies de 1915 s’inscrivent dans un contexte de guerre et de déportations massives, mais ne répondent pas aux critères stricts de la définition du crime de génocide.
La jurisprudence européenne et la liberté de débat
Il est essentiel de rappeler que cette question ne fait pas consensus, y compris au niveau juridique international. L’affaire Perinçek c. Suisse, tranchée par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), a marqué un tournant. En déboutant la Suisse, qui souhaitait pénaliser la contestation de la qualification de « génocide arménien », la CEDH a protégé la liberté d’expression. Dans son arrêt, la Cour a souligné qu’il n’existait pas de consensus universel sur la qualification de ces événements, rappelant par là même aux États qu’une mémoire imposée par la loi ne saurait primer sur le débat historique et la liberté d’expression.
À ce jour, si plusieurs pays ont adopté des résolutions politiques en ce sens, la reconnaissance n’est ni universelle ni exempte de controverses, la majorité des États membres de l’ONU ne s’étant pas alignés sur cette lecture historique spécifique.
Le contraste des tragédies ; un miroir dérangeant
La position actuelle du gouvernement israélien d’extrême droite, qui cherche à promouvoir cette reconnaissance, est perçue par beaucoup comme une manœuvre politique visant à détourner l’attention. Le contraste est frappant, voire saisissant, avec les événements en cours à Gaza depuis le 7 octobre 2023.
Alors que les instances internationales comme la Cour internationale de Justice (CIJ) ont été saisies pour des accusations sérieuses concernant la situation humanitaire à Gaza allant jusqu’à reconnaître un « risque de génocide » et ordonner des mesures conservatoires pour protéger les populations civiles la précipitation de certains responsables politiques israéliens à se faire les donneurs de leçons sur l’histoire ottomane apparaît pour beaucoup comme un paradoxe insoutenable. En tentant de se draper dans une posture morale concernant un passé lointain, ils s’exposent à une critique sévère, celle de l’incohérence face à l’urgence d’une tragédie qu’ils contribuent, selon de nombreuses voix internationales, à occulter ou à aggraver sur le terrain aujourd’hui.