Accueil | Nos rubriques | Histoire

Comment les Chrétiens d’Orient ont ruiné Constantinople

lundi 12 avril 2021 | par Hakan


Le 13 avril 1204, les Chrétiens Occident, la quatrième croisade se détourne vers la riche ville sainte des Grecs, pillée pendant trois jours par les croisés et prennent d’assaut Constantinople, capitale et ville sainte de l’Empire byzantin, est livrée au pillage. La ville est mise à sac par les chevaliers et 2 000 Grecs sont massacrés. Le scandale est immense dans toute la chrétienté et de ce jour fatal date la véritable rupture entre la chrétienté orthodoxe d’Orient et la chrétienté catholique d’Occident.

La IVe croisade, pèlerinage en armes a été voulue par le pape Innocent III. Le pape donne pour but aux croisés de s’emparer des ports égyptiens, poumon du monde arabe, en vue de les échanger contre Jérusalem, que le sultan Saladin a reconquise quelques années plus tôt. Pour le transport maritime, on se propose de faire appel aux marchands vénitiens.

En août 1198, Innocent III lance un appel à l’Occident : Jérusalem, arrachée aux Francs par Saladin onze ans plus tôt, doit être délivrée ! Quatre messagers, dont le futur chroniqueur Geoffroi de Villehardouin, sont envoyés à Venise pour organiser le passage outre-mer.

Le sac de Constantinople : l’or de Byzance

Ce 13 avril 1204, les flammes s’élèvent déjà sur une bonne moitié de la ville sainte. Andrea Dandolo, le doge de Venise presque aveugle depuis une rixe lointaine avec des Byzantins viennent de prendre possession du palais. Hommage aux vainqueurs : ils donnent trois jours aux soldats pour piller Constantinople.

Une ivresse d’or et de sang leur monte alors à la tête. Au son des trompettes, derrière une litanie de prêtres en ornements, les croisés se ruent dans la ville sainte des Grecs, tuent tout sur leur passage, massacrent les nouveau-nés, outragent des femmes, rouent de coups de vieux moines. Aucune église n’est épargnée. Ils brisent les icônes et répandent par terre "le corps et le sang du Sauveur". Témoin des atrocités, Jean Masaritès, métropolite d’Ephèse, raconte qu’"ils versent du sang sur les saintes tables et, à la place de l’Agneau de Dieu sacrifié, traînent des gens comme des moutons pour leur trancher la tête".

Si fière de sa culture, Byzance voit s’envoler en fumée des tonnes de manuscrits de l’Antiquité. Car les croisés dépouillent aussi les bibliothèques, les palais et hôtels particuliers, les places et édifices publics de trésors que neuf siècles d’histoire ont entassés. Jamais ils n’avaient osé rêver à pareille manne. Les collections de reliques de Byzance sont les plus belles de l’histoire de la chrétienté. Martin de Pairis, abbé cistercien, et Pierre de Capoue, cardinal et légat du pape, puisent à pleines mains dans des chefs-d’œuvre qui finiront dans les églises de France.

Constantinople abrite des palais de cinq cents chambres, toutes couvertes de mosaïque. "Pas une colonne en ville qui ne fût de marbre, de porphyre ou de riches pierres précieuses." Après les actions de grâces de la semaine sainte d’avril 1204, les vainqueurs se partagent le butin, fondent les pièces d’orfèvrerie pour en faire de la monnaie. Un quart de la ville est donné au nouvel empereur, Baudouin de Flandre. Le reste est divisé entre les chefs de la croisade et les Vénitiens.

"pour l’honneur de Dieu, du pape, et de l’Empire"

Steven Runciman, auteur moderne d’une magistrale Histoire des croisades, est l’un des événements les plus révoltants de l’histoire." Au lieu d’aller traquer les "infidèles" musulmans en Terre sainte, la quatrième croisade a dévié sa route pour attaquer d’autres chrétiens". On aura tout dit sur les raisons de cette diversion, plaidé la fourberie des Vénitiens, invoqué la bonne foi des croisés voulant secourir le jeune prince Alexis, fils d’Isaac l’Ange, empereur dépossédé de sa couronne de Constantinople par son frère et jeté, les yeux crevés, en prison.

L’attaque en juillet 1203

Faible et débauché, l’usurpateur du trône de Byzance s’enfuit quand les Vénitiens percent les murailles de la ville, une première fois, le 17 juillet 1203. Isaac l’Ange est rétabli sur son trône et son fils, le prince Alexis, demande aux croisés et aux Vénitiens de lever leur siège. Ceux-ci acceptent à condition qu’Alexis soit nommé co-empereur et tienne ses promesses.

"On apporte deux trônes en or. On assied Isaac II sur l’un, Alexis IV sur l’autre",
Robert de Clari

Mais la lune de miel ne dure pas. Le trésor impérial est vide. Isaac est incapable de régler le moindre début de la dette promise par son fils. La population aussi se révolte. Écrasée de taxes, elle ne supporte pas que ses icônes soient vendues ou réduites en monnaie afin de payer les Latins. Le clergé grec refuse tout net de se soumettre à Rome. Furieuse de l’occupation, la foule se précipite sur le palais impérial en janvier 1204, dépose Isaac et Alexis enchaînés de nouveau dans un donjon, réclame à grands cris le départ des étrangers, proclame empereur un dénommé Murzuphle, dont le premier geste est d’obliger Alexis à absorber une boisson empoisonnée, avant de l’étrangler de ses propres mains.

Byzance, ton univers impitoyable

Son père, le vieil empereur Isaac, qui fréquentait beaucoup trop les astrologues, meurt, peu après, de mauvais traitements et de désespoir. La guerre est inévitable. Le nouvel empereur Alexis Murzuphle ne se sent aucunement engagé par les promesses faites aux Vénitiens et aux croisés et accepte encore moins d’aliéner à Rome la liberté et la foi orthodoxe des Byzantins.

"ils se sont soustraits à l’obédience de Rome et disent partout que la religion de Rome ne vaut rien et que ceux qui y croient sont des chiens".

Le 6 avril, après s’être confessés et avoir communié, les soldats vénitiens et croisés livrent l’assaut qui se veut décisif et pénètrent dans la ville, mais ils sont repoussés après trois jours d’une résistance héroïque de Murzuphle. "Les Grecs se mirent à les huer, raconte Robert de Clari.

La haine monte

Dépités, les croisés répliquent que les Grecs sont pires que les juifs. Une brèche est enfin ouverte le 12 avril par les Vénitiens qui les mène jusqu’à la Corne d’or, l’estuaire qui forme un port naturel à Constantinople. Un incendie se déclare dans le dos des soldats de Murzuphle, qui s’enfuient à toutes jambes, laissant le champ libre aux alliés croisés et vénitiens. Alors, le carnage et le sac de Byzance peuvent commencer.

C’est ainsi que ces derniers attaquent une nouvelle fois la « deuxième Rome » le 12 avril 1204. Il ne s’agit plus d’une simple occupation mais d’une mise à sac de la prestigieuse cité.

Les chrétiens d’Orient n’oublieront ni ne pardonneront jamais. La première croisade de 1095 avait eu pour cible les musulmans. La quatrième, celle de 1204, ruisselle de sang chrétien.

Le pape Innocent III hésite

Il blâme avec énergie le détournement de la croisade, les violences et les profanations, mais il y voit aussi un moyen providentiel de rétablir l’unité des forces chrétiennes à un moment où la menace des Ottomans en Europe se fait plus précise. Dieu a voulu que l’Empire byzantin passe, dit-il, "des rebelles aux Fils, des schismatiques aux catholiques, des Grecs aux Latins".

Il confirme la nomination du patriarche latin, appelle les Byzantins à devenir des sujets loyaux de la papauté et, dans une encyclique au clergé de France, lance la folle entreprise de latiniser l’Orient.

Il se ravisera devant la résistance du clergé local, dont le patriarche et la plupart des évêques se réfugient à Nicée, et toutes les tentatives de conciliation échoueront. Car deux aires de langues, de cultures et de légitimité s’affrontent ici. Les Grecs se veulent les héritiers de la grande tradition orthodoxe et n’entendent pas se laisser impressionner par le poids de la papauté.

Pour les Grecs, les Latins sont des brutes sans culture. L’Occident n’a-t-il pas été submergé par les barbares dès le Ve siècle, alors que Constantinople résistait et continuait l’Empire romain, que ses écoles et sa culture prolongeaient celles de l’Antiquité. Byzance a toujours été soucieuse de la culture de ses laïcs et de ses fonctionnaires impériaux, tous lettrés.

Mise à sac en 1204

La mise à sac de 1204 servira d’exutoire à cette haine accumulée depuis des siècles. Quand la ville sera reprise par les Grecs en 1261, le récit des assauts féroces des Vénitiens, des Génois, des Francs, des Catalans va se répandre dans tout l’Orient balkanique, slave ou arabe et frapper jusqu’à aujourd’hui la mémoire collective. Chez les Grecs, le mot catalan a encore le sens de "croquemitaine".

"Eux du moins (les musulmans) ne violaient pas nos femmes, ne réduisaient pas nos habitants à la misère, ne les dépouillaient pas pour les promener nus à travers les rues, ne les faisaient pas périr par la faim et par le feu... Voilà pourtant comment nous ont traités ces peuples latins qui se croisaient au nom du Seigneur. Byzance, cité qui fus la splendeur de toutes les cités et la lumière du monde, mère des Églises, maîtresse de l’orthodoxie, siège des sciences, tu as bu la coupe de la colère" (in L’Essor du christianisme oriental, d’Olivier Clément).

Faudra-t-il s’étonner d’entendre les chrétiens grecs, bulgares, serbes, libanais ou syriens - qui seront soumis pendant cinq siècles au joug ottoman - dire qu’ils ont toujours préféré le "turban turc" au "chapeau latin" ?

Le malentendus

Au départ, il y avait bien sûr des différends religieux concernant le dogme et des querelles de préséance entre le patriarche de Constantinople et le pape de Rome. Cela débouche en 1054 sur une excommunication respective de l’un par l’autre. Dès lors, les chefs des deux Églises affectent de ne plus dialoguer.

Mais l’historien Jacques Heers souligne que le fossé entre les deux sensibilités ne devient véritablement profond qu’avec les croisades. Cela commence avec la première, un demi-siècle après la bulle de 1054. Les guerriers francs, qui arrivent en masse à Constantinople en vue de se rendre en Terre sainte, terrifient les Byzantins.

L’empereur voudrait s’assurer que s’ils conquièrent des provinces anciennement byzantines, ils restituent celles-ci à leur ancien propriétaire. Mais les Latins ne l’entendent pas ainsi et se taillent sans vergogne des principautés en Syrie et Palestine.

Les relations entre Latins et Byzantins se dégradent dans les décennies suivantes jusqu’à la tragédie de 1204 : les Francs occupent Constantinople et la pillent sous prétexte de restaurer un ancien empereur. Eux-mêmes finissent par élever l’un des leurs à la dignité impériale. De là date l’éclatement des anciennes structures de la société byzantine. Grands propriétaires et seigneurs grecs sont dépossédés de leurs terres au profit des envahisseurs. Des rebelles grecs se taillent des principautés indépendantes à Nicée, Trébizonde.

Beaucoup de croisés jugent que la trahison dépasse les bornes et préfèrent s’en revenir chez eux. Mais les autres cèdent à l’attrait du fruit défendu et occupent une première fois Constantinople le 17 juillet 1203.

Quand les Latins sont enfin chassés en 1261 de Constantinople, la nouvelle dynastie byzantine, les Paléologue, échoue à restaurer l’unité de l’empire et sa grandeur.

Querelles de palais et guerres civiles deviennent le lot commun de l’actualité. On se bat entre frères, père et fils, cousins... Et l’on n’hésite pas pour cela à s’allier aux Génois, Vénitiens ou même Turcs. Ces derniers n’ont guère de mal à s’emparer en 1453 de la « deuxième Rome ».

Cela commence avec son occupation par de curieux « croisés » venus d’Occident (1204). Cela finit avec sa conquête par les Turcs en 1453.

Source : avec Henri Tincq (Journal LeMonde) et Herdote