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Les communautés religieuses de Turquie se sont largement et virulemment mobilisées en faveur du président sortant Recep Tayyip Erdoğan lors des élections présidentielles du 14 mai dernier. Elles arguent que le soutien au pouvoir actuel relève d’une « obligation religieuse ». Le journaliste conservateur Ahmet Taşgetiren, dans son article d’hier, a publié des documents sur cette situation.


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Le problème politique du monde musulman

Publié le | par Engin, Özcan Türk (Facebook) | Nombre de visite 275
Le problème politique du monde musulman

Dans le document signé par une certaine « Seyda », qui débute par une basmala « Au nom d’Allah », les auteurs affirment que voter en faveur d’Erdoğan et de l’AK Parti est une « obligation religieuse », et ils justifient ainsi :

« Toutes les forces du mal à l’intérieur et à l’extérieur de la Turquie soutiennent l’opposition… Cette élection est une question d’existence pour les musulmans. C’est une question d’intérêts pour les musulmans. Aujourd’hui, nous faisons face à toutes les forces du blasphème et du mal. »

Le droit et la démocratie peuvent-ils se développer dans l’esprit d’individus qui assimilent l’opposition aux « pouvoirs du blasphème et du mal » ? Est-il seulement possible de préserver les mécanismes de « contrôle et d’équilibre » ? C’est ce que je nomme « Le problème politique du monde musulman » dans le titre de mon article. En regardant l’état du monde islamique, nous pouvons constater à quel point ce problème de mentalité est grave et préoccupant.

« L’OMBRE D’ALLAH » !

Le texte affirme que « le gouvernement a certes commis des erreurs, mais que si l’opposition arrive au pouvoir, il y aura cinquante fois plus d’erreur » !
Sur ce point précis, mon confrère Ahmet Taşgetiren soulève la question de savoir pourquoi ces individus ne critiquent pas les erreurs du gouvernement qu’ils allèguent pourtant connaitre.
Taşgetiren interroge la « tolérance au nom de l’islam » envers les faits de corruption, d’injustice et d’appauvrissement. Il rappelle qu’à l’époque du prophète Muhammed, l’opinion publique n’avait pas hésité à mettre en garde Omar ibn al-Khattâb en raison de son erreur alors qu’Omar était un compagnon du prophète et calife "bien guidé" !
Tout cela est vrai, mais alors ?

Par la suite, la culture de l’obéissance démarre avec le 1ᵉʳ calife omeyyade Muawiya puis s’enracine profondément pendant la période du califat abbasside, et devient dominante dans l’islam.

Ainsi l’humble qualificatif « chef du croyant » des débuts de l’Islam mue en puissant « Calife d’Allah » et en surpuissant « Ombre d’Allah sur terre » à l’instar des titres dans les civilisations byzantines et persanes. On comprend mieux les paroles de Cevdet Pasha qui rapporte que « les juristes n’osaient pas s’exprimer devant Muawiya », tel est le résumé de siècles passé dans la culture de la soumission.

Bien que des « Livres de Conseils » aient été écrits, nous avions en fait besoin de « critiques », pas de « conseils ». Les critiques auraient pu conduire à terme à « encadrer le pouvoir » et ainsi déboucher à la culture sociétale du droit et de la justice. Mais cela ne s’est pas produit ! Lorsque la culture de la critique a été étouffée, la raison et les sciences religieuses ont été entravées.

QUAND LES ESPRITS DEVIENNENT « SOUMIS »

L’éminent historien Ahmet Yaşar Ocak, dans son ouvrage intitulé « L’Empire ottoman et l’Islam » (page 119), explique que cette façon de penser est tellement enracinée qu’elle considère qu’elle doit « une obéissance absolue et inconditionnelle à l’autorité similaire à l’obéissance envers Allah ».

Cette autorité peut être une autorité politique ou une autorité idéologique.

C’est la raison pour laquelle l’esprit critique ne s’est pas développé.

Sur les 189 ouvrages écrits dans les madrasas aux XVe et XVIe siècles, seuls 20 relèvent des sciences rationnelles. Les 169 restants ne sont en fait que des annotations ou des commentaires d’ouvrages religieux rédigés par les autorités (page 205 et suiv.).

C’est pourquoi les Copernic, Bruno, Galilée ont émergé d’Europe, tout comme des Jean Bodin, Thomas More, et enfin John Locke et Montesquieu dans les domaines de la science politique et du droit public.

Les musulmans, eux, se sont détournés de leurs génies scientifiques comme Alhazen, Farabi ou Averroès qui pourtant avaient permis à l’islam de vivre son âge des Lumières bien avant l’occident. Au 17ᵉ siècle, alors qu’il n’y avait que 4 manuscrits d’Averroès dans les bibliothèques ottomanes, les imprimeries européennes inondaient l’occident de ses écrits !

Même un expert en jurisprudence canonique comme Hayrettin Karaman écrit que le droit public ne s’est pas développé en raison de l’oppression.

La conséquence de tout ce passif historique, nous la payons aujourd’hui.
L’état du monde islamique est patent.

RELIGION ET POLITIQUE

Lorsque les vertus morales de l’islam, en particulier l’idée de justice, s’évaporent dans les méandres du droit divin, pour reprendre les mots du professeur Bardakoğlu, des esprits malintentionnés peuvent éditer une fatwa sur n’importe quelle politique qui s’aligne sur leurs intérêts.

Le grand mufti d’Égypte n’a-t-il pas émis une fatwa pour le renversement des Frères musulmans en Égypte, et les islamistes salafistes ont soutenu le coup d’État...

En fait, la politique n’est pas une question de foi.
70 000 musulmans se sont entretués lors de la bataille de Siffin, que dire d’un point de vue théologique ?

Rien, car le combat était politique.

À notre époque, les problèmes politiques peuvent et doivent être résolus sur la base des règles démocratiques et du droit constitutionnel moderne, et certainement pas avec des appréciations relevant de la foi.
La religion ne doit pas devenir un instrument pour la politique.

Ceux qui soutiennent le gouvernement en prétextant un « devoir religieux » reçoivent un soutien financier par le biais de diverses fondations et groupes religieux ; et ils se taisent honteusement face à la corruption et à l’injustice. Ceci n’est rien d’autre que la manifestation d’une culture de l’obéissance héritée des siècles de soumission.

Combien de plumes « religieuses » comme celle d’Ahmet Taşgetiren osent critiquer les dérives du gouvernement conservateur afin de défendre les véritables vertus de l’Islam ?

Taha Akyol
17/05/2023

©Traduit du turc par Özcan Türk

Source de l’article en turc : https://www.karar.com/yazarlar/taha-akyol/muslumanlarin-siyaset-sorunu-1596455


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