mercredi 30 novembre 2022

Conte Turc

Chez Victor Hugo, les romantiques inventent l’orientalisme

Publié le | par Sophie C. | Nombre de visite : 520 |
Conte Turc

Dans la maison-musée de la place des Vosges, à Paris, des œuvres de Géricault, de Delacroix, de Barye ou de Chassériau rivalisent d’exotisme et de sensualité avec les poèmes de 1829.

Eugène Delacroix (1798-1863) - Le combat du Giaour et du Pacha, fragment d’un conte Turc, huile sur toile, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris, Petit Palais

À la fin des années 1820, les romantiques prennent fait et cause pour la Grèce, petit pays au passé vénérable qui résiste alors héroïquement à l’occupant turc. Mais sont-ils sincères ? L’exposition présentée actuellement dans la maison parisienne de Victor Hugo, place des Vosges, consacrée à la naissance du courant orientaliste autour des Orientales, deuxième recueil de poèmes de l’écrivain alors âgé de 27 ans, montre que leurs préoccupations sont en vérité d’ordre plus esthétique qu’humaniste.

De Géricault (mort en 1824) à Cabanel (mort en 1889), il s’agit avant tout pour ces deux générations d’artistes d’exploiter un répertoire nouveau de sujets, de formes et de couleurs. Le monde biblique et celui de l’Antiquité leur semblent usés. Au contraire, giaours et Souliotes, yatagans et espingoles fascinent. Et plus encore les odalisques sensuelles des harems et les chevaux barbes aux galops furieux des fantasias, très prisés dans les appartements et garçonnières de la bourgeoisie triomphante. L’Islam a beau être l’ennemi, il jouit d’une curiosité insatiable. Ce monde peut faire exploser les canons du classicisme, pense-t-on.

L’engouement est né au tournant du siècle comme le rappelle la première section de l’exposition. Lors de la campagne d’Égypte, quand la défaite cuisante s’est, par la force de la propagande, muée en rêve exotique au sein duquel Bonaparte figure en nouvel Alexandre. Chateaubriand a renforcé la mystification en sublimant son voyage à Jérusalem en 1806. Enfin, le romantisme voit dans le poète Byron, mort au siège de Missolonghi en 1824, son martyr.

Parmi les premiers, Delacroix a présenté Scène des massacres de Scio (resté au Louvre car son format est trop grand), où les cruels Ottomans se révèlent mille fois plus séduisants que leurs pâles victimes. Cinq ans plus tard, le jeune Hugo publie ses Orientales jalouses de Chateaubriand, dont la virtuosité éblouit aussitôt. Ces poèmes hurlent leur romantisme. « Je veux voir des combats, toujours au premier rang » , affirme un Hugo très épanoui dans son rôle de provocateur.

Au passage, il crache le morceau:cette prétendue ode à la Grèce ravagée serait « un livre inutile de poésie pure ». Ce n’est pas du dédain mais un aveu. Une clé pour reconnaître les meilleures œuvres accrochées aux murs de ses salons. Celles qui clament leur amour de l’art pour l’art avant celui de l’Orient sont à contempler longtemps.

Courtisanes et sultanes

Il y a les Delacroix bien sûr, avec l’impétueux Combat du giaour et du pacha. L’artiste est ici déjà fasciné par ce qu’il verra au Maroc. Plus loin, son esquisse de La Chasse au lion est tellement enlevée qu’elle en devient presque abstraite. Quant à ses dessins d’animaux comme Lion dévorant un cheval ou Le Puma, elles exaltent la sauvagerie pure. Dans cette veine, les bronzes de Barye sont admirables. Ailleurs, bien que plus lissé, Ary Scheffer offre à la Grèce moderne son icône avec ce Jeune Grec défendant son père blessé.

Autres points forts dans ce concentré de fureur, de sensualité et de liberté, ces quatre têtes de Turcs magnifiquement enturbannées signés Guéron, Girodet et Géricault (pour deux). Et ces trois portraits en pied de Grec anatolien dus à Bonnington, Monsieur Auguste et Delacroix. Le parcours se termine en apothéose par une débauche de courtisanes et de sultanes toutes en dévoilements suggestifs. Parmi elles, une Captive rêveuse de Chassériau offre inconsciemment ses seins. Et, surtout, la Femme au perroquet (encore Delacroix), seulement vêtue de quelques bijoux et coiffée d’un bibi de tulle, rayonne d’une incroyable grâce joueuse et nonchalante. Elle murmure déjà ce que dira la Captive de Hugo, « … quand la brise/Me touche en voltigeant,/La nuit j’aime être assise,/Être assise en songeant… ».

Par Eric Bietry-Rivierre

« Les Orientales » à la Maison de Victor Hugo, 6, place des Vosges (IVe), jusqu’au 4 juillet. Catalogue 256 p., 39 €. Tél. : 01 42 72 10 16. www.musee-hugo.paris.fr

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