samedi 10 décembre 2022

Constantinople, la veille du baïram, par Gérard de Nerval

par Nathalie Ritzmann

Publié le | par Hakan | Nombre de visite : 295 |

En ce premier jour de bayram, je n’ai pu résister à vous proposer la lecture de quelques extraits du magnifique ouvrage de Gérard de Nerval "Voyage en Orient" publié en 1851, notamment le paragraphe consacré à la veille du Grand Baïram.

"... Le Baïram des Turcs ressemble à notre jour de l’an. La civilisation européenne, qui pénètre peu à peu dans leurs coutumes, les attire de plus en plus quant aux détails compatibles avec leur religion ; de sorte que les femmes et les enfants raffolent des parures, de bagatelles et de jouets venus de France ou d’Allemagne. En outre, si les femmes turques font admirablement les confitures, le privilège des sucreries, des bonbons et des cartonnages splendides appartient à l’industrie parisienne.

Nous passâmes, en revenant des Eaux-Douces, par la grande rue de Pera qui était devenue ce soir-là pareille à notre rue des Lombards. Il était bon de s’arrêter chez la confiseuse principale, madame Meunier, pour prendre quelques rafraîchissements et pour examiner la foule.

On voyait là des personnages éminents, des Turcs riches, qui venaient eux-mêmes faire leurs achats, car il n’est pas prudent, en ce pays, de confier à de simples serviteurs le soin d’acheter ses bonbons. Madame Meunier a spécialement la confiance des effendis (hommes de distinction), et ils savent qu’elles ne leur livrerait pas de sucreries douteuses...

... A un moment donné, tous les Turcs disparurent, emportant leurs emplettes, comme des soldats quand sonne la retraite, parce que l’heure les appelait à l’un des Namaz, prières qui se font la nuit dans les mosquées. Ces braves gens ne se bornent pas, pendant les nuits du Ramadan, à écouter les conteurs et à voir jouer les Caragueuz - spectacle de polichinelles : ils ont des moments de prières, nommés rikats, pendant lesquels on récite chaque fois une dizaine de versets du Coran.

Il faut accomplir par nuit vingt rikats, soit dans les mosquées, ce qui vaut mieux, ou chez soi, ou dans la rue, si l’on n’a pas de domicile... Un bon musulman doit, par conséquent, avoir récité pendant chaque nuit deux cents versets, ce qui fait six mille versets pour les trente nuits. Les contes, spectacles et promenades, ne sont que les délassements de ce devoir religieux...

Au moment de quitter la boutique, je retrouvai dans une poche, en cherchant mon mouchoir, le flacon que j’avais acheté précédemment sur la place du Sérasquier. Je demandai à Madame Meunier ce que pouvait être cette liqueur qui m’avait été vendue comme rafraîchissement, et dont je n’avais pu supporter la première gorgée : était-ce une limonade aigrie, une bavaroise tournée, ou une liqueur particulière au pays ?

La confiseuse et ses demoiselles éclatèrent d’un fou rire en voyant le flacon ; il fut impossible de tirer d’elles aucune explication. Le peintre me dit en me reconduisant que ces sortes de liqueurs ne se vendaient qu’à des Turcs qui avaient acquis un certain âge. En général, dans ce pays, les sens s’amortissent après l’âge de trente ans. Or chaque mari est forcé, lorsque se dessine la dernière échancrure de la lune du Baïram, de remplir ses devoirs les plus graves... Il en est pour qui les ébats deCaragueuz n’ont pas été une suffisante excitation.

La veille du Baïram était arrivée : l’aimable lune du Ramadan s’en allait où vont les vieilles lunes et les neiges de l’an passé... En réalité, ce n’est qu’alors que les fêtes sérieuses commencent. Le soleil qui se lève pour inaugurer le mois de Schewal doit détrôner la lune altière de cette splendide usurpée, qui en a fait pendant trente jours un véritable soleil nocturne, avec l’aide, il est vrai, des illuminations, des lanternes et des feux d’artifice. Les Persans logés avec moi à Ildiz-Khan m’avertirent du moment où devaient avoir lieu l’enterrement de la lune et l’intronisation de la nouvelle, ce qui donnait lieu à une cérémonie extraordinaire.

Un grand mouvement de troupes avait lieu cette nuit-là. On établissait une haie entre Eski-Sérail, résidence de la sultane-mère, et le grand sérail, situé à la pointe maritime de Stamboul. Depuis le château des Sept-tours et le palais de Bélisaire jusqu’à Sainte-Sophie, tous les gens des divers quartiers affluaient vers ces deux points.

Comment dire toutes les splendeurs de cette nuit privilégiée ? Comment dire surtout le motif singulier qui fait cette nuit-là du sultan le seul homme heureux de son Empire. Tous les fidèles ont dû, pendant un mois, s’abstenir de toute pensée d’amour. Une seule nuit encore, et ils pourront envoyer à une de leurs femmes, s’ils en ont plusieurs, le bouquet qui indique une préférence. S’ils n’en ont qu’une seule, le bouquet lui revient de droit.

Mais quant au sultan, en qualité de padischa et de calife, il a le droit de ne pas attendre le premier jour de la lune de Lailet-ul-id, qui est celle du mois suivant, et qui ne paraît qu’au premier jour du grandBaïram. Il a une nuit d’avance sur tous ses sujets pour la procréation d’un héritier, qui ne peut cette fois résulter que d’une femme nouvelle...

Gérard de Nerval décide d’entreprendre son voyage en Orient en 1842, après la mort de l’amour de sa vie, l’actrice Jenny Colon. Il embarque à Marseille le jour de l’an 1843 à destination d’Alexandrie qu’il foule de ses pieds deux semaines après.

Les presque quatre mois passés en Egypte avant de se rendre en Syrie, puis à Constantinople, sont l’occasion pour l’écrivain-voyageur de décrire sa vision de ce premier pays visité, notamment les pyramides de Gizeh qu’il va dépeindre d’une façon aussi évocatrice que peut l’être un film en 8 mm.

Je vous propose de partir sur ses traces en Egypte grâce aux sept articles publiés ces dernières semaines par mon fidèle ami lecteur, Richard dede, sur son site Egypto Musée où tout amateur de la fabuleuse histoire de ce pays si particulier, trouvera une source d’informations particulièrement abondante et riche.

Source Du Bretzel au Simit

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