20 mai 2024

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100e anniverssaire de la république de Turquie

REPORTAGE

Un air de famille entre deux drapeaux. Le substrat religieux en commun. Un avant-poste aux carrefours migratoires. La Méditerranée en décor de fond.


Editos & Tribune libre

Turquie et Tunisie : un rapprochement plutôt qu’un voisinage ?

Publié le | par Engin | Nombre de visite 240
Turquie et Tunisie : un rapprochement plutôt qu'un voisinage ?

Que trouver de plus entre les deux ensembles territoriaux ayant des similitudes s’apparentant davantage au cousinage qu’à la gémellité ?

LA GEOGRAPHIE ET L’HISTOIRE COMME DEBUT DE REFLEXION

Le gentilé de chacun des deux lieux commence par la syllabe « tu » et se termine par « ie ». Dépassant ces considérations phonétiques réelles, mais plus ou moins aléatoires, remarquons que la bannière turque se rapproche étrangement de sa quasi-réplique tunisienne. Elles se ressemblent comme des sœurs : fond rouge, milieu égayé par la couleur blanche d’un croissant étoilé de lune inspiré de la religion islamique. La nation arabe ayant opté pour cet esthétisme en puisant ses sources dans le drapeau « ayyildiz » au dix-neuvième siècle.

En prenant en compte ces considérations du domaine de l’art héraldique, alors l’interface méditerranéenne explique à elle-seule ces choses partagées, en sa qualité de voie de navigation étendue. Ayant fait office de moyen de rassemblement, de table de négociations ou de lieu d’affrontements conflictuels entre les Turcophones de « l’Ak Deniz » et les gens de « Bahar Moutawisset ».

Si l’on repense à Alger, il s’agissait d’un repère de pirates où les maîtres des de la mer avaient leurs quartiers, leurs habitudes. D’origine ottomane, Barberousse comptait pour l’un d’entre eux. Une réalité turco-arabe ou arabo-turque, turco-maghrébine, afro-turque ou turco-berbère souvent présentée sous le terme de « Barbaresques », mot révélant l’analyse bâclée, trop généraliste, découlant de la méconnaissance un peu à la façon qu’ont les Arabes de qualifier de « Gaouri », « Gouer » , ou « Roumi » tout Occidental sans distinction. À Alger se trouvait le Dey ? Alors en Tunisie se trouvait le Bey. Il est intéressant de notifier le système beylical qui était en vigueur au sein d’une nation où se télescopent les « baklawa » , en lien avec les « baklava », le « rahat loukoum » (confiserie également d’origine turcique) et les noms de famille « Turki », « Ben Turki », le toponyme « Souk et Trouk » désignant le marché aux vêtements brodés fondé dans la capitale par le turcophone Youssef Dey au dix-septième siècle…

Ce raccourci relevant du descriptif et du narratif traduit dans son énonciation la réalité d’une autre « complication » : le rapport à l’Occident qu’entretiennent les deux contrées aux étendards rouges et blancs. Alors, collaboration, simple voisinage ou fraternité envisageable ?

DES CONFLUENCES

Pour commencer, les échanges commerciaux ont jeté des ponts entre les deux pays étudiés aujourd’hui. L’or turc est de bonne qualité en général, utilisé par d’excellents artisans et plaît aussi bien aux touristes tunisiens qu’aux bijoutiers basés à l’intérieur du Souk de Tunis ou de celui du Ribat de Sousse. Plus que le matériau, les pièces flamboyantes exécutées, exposées et vendues au Grand Bazar d’Istanbul ravissent les consommateurs ou orfèvres étrangers grâce à leur raffinement poussé. Par exemple pour ce qui concerne les boîtiers décoratifs destinés à contenir un exemplaire du Coran. Comment ne pas penser aux produits manufacturés comme les denrées alimentaires ? Et l’électroménager ? Le rayonnement de l’influence turque ne se contente pas d’agir uniquement sur les aspects matériels directs. On assiste à l’emprise d’un soft power par l’entremise des séries télévisées. Sur ce plan, l’ex-Empire Ottoman représente en Orient ce que le Brésil est devenu en Amérique Latine grâce au phénomène de « TELENOVELAS ». Cet élargissement de l’aire culturelle offre un passage au culturo-lingusitique. Avant même les sociologues sont les enseignants qui en constatent les retombées. Ainsi, Mohamed-Ali Ben Zina, vice-doyen de l’Université des Sciences Sociales et Humaines de Tunis, confirme cette attirance en montrant l’existence d’un club de langue turque au sein de la faculté où il exerce des responsabilités en matière de transmission et de vigilance de tous les instants par sa fonction, mais aussi en sa qualité de démographe. « Ces jeunes ont besoin de rêver et l’étranger produit de la rêverie ou du mirage » complète-t-il. Plus prosaïquement, Monia Bakouche, enseignante débutante native de Siliana mais exerçant sur Tunis, détaille : « j’enseigne l’informatique à des lycéens. Je tente d’adapter ma pédagogie pour leur transmettre les exigences de ma discipline pendant mes cours en me basant sur des exemples concrets. Et quand on a parlé d’audiovisuel, les filles ont tout de suite évoqué les séries et les garçons la retransmission de matchs de Football comme le derby d’Istanbul. Certains regardent par curiosité les applications apprenant la langue turque. »

Avec Monia Bakouche devant la Cité de la Culture Chedli-Klibi de Tunis
Gianguglielmo Lozato
Avec Monia Bakouche devant la Cité de la Culture Chedli-Klibi de Tunis

DU SOFT POWER VERS PLUS DE DEBOUCHES

Ci-dessus au lycée privé Al Khaldounia, en compagnie de l'équipe dirigeante (Proviseur et Administrateur en Chef).
Gianguglielmo Lozato
Ci-dessus au lycée privé Al Khaldounia, en compagnie de l’équipe dirigeante (Proviseur et Administrateur en Chef).

« La curiosité intellectuelle est bénéfique à tous les âges, surtout pour les jeunes dont a la charge » explique le Directeur de l’ensemble scolaire Al Khaldounia,où la chaleur de l’accueil s’accorde parfaitement avec le café servi pour l’occasion. Monsieur Ahmed Messaoudi, flanqué dès ses deux collaborateurs responsables, Nizar Zoghlami et Wissem Messaoudi, poursuit : « Le développement de l’apprentissage des langues vivantes est plus que nécessaire selon la hiérarchie de ce lycée privé très bien tenu et proposant un cadre à échelle humaine. L’humain, c’est ce qui fait rebondir Marouen Jouini, dynamique trentenaire, responsable admission auprès de I-Team University : « C’est bien beau la technologie et l’envie de partir ailleurs. Mais il faut se cultiver aussi pour comprendre l’extérieur, pas seulement sur le plan des réseaux sociaux, c’est le problème international de cette génération ». « On se divertit, on amuse et ensuite, on informe » affirme pour sa part l’influenceuse instagrammeuse Siwar Mejri revenant sur la fascination des séries turques exercée sur les jeunes filles de son âge. Le rêve, le danger de l’illusion pour une jeunesse regardant vers l’Occident. L’Orient version Turquie se présente comme une solution intermédiaire. Une fenêtre entrebâillée vers l’Europe ? l’apprentissage de la langue turque a même commencé dès le plus jeune âge sur la commune tunisoise avec des organismes quelquefois inattendus. Ainsi peut-on découvrir derrière l’imposante avenue Mohammed Khemis l’inscription « Türkiye maarif vakfi » que certains analystes estiment comme rattachée au « Fetö »… Inversement, les ressortissants de Turquie, qui y résident ou qu’ils soient expatriés, ont tout intérêt à visiter le pays du jasmin. Du restaurateur à l’hôtelier, tout le monde semble préparer à les accueillir. Moussa Lazhab, du restaurant idéalement situé en face de la deuxième mosquée plus importante de la ville (rue de la liberté) raconte : « J’ai visité la Turquie. Mon seul voyage hors de mon pays.J’ai beaucoup aimé.Les Turcs sont les bienvenus ». « Ils peuvent susciter la curiosité en tant que touristes et en général ils se sentent à l’aise ici ». Un argument présenté par le Directeur Chaâbouni, en charge de l’Hôtel Naplouse (rue de Naplouse, pas loin des grandes artères touristiques) dont l’établissement hôtelier bénéficie d’un cadre calme tout en étant à deux pas des circuits de visite. Ce qui correspond à la mentalité du Turc de base, lequel se montre généralement plus circonspect face à d’autres populations arabes. Alors pourquoi pas l’élaboration d’une politique touristique commune pour les deux pays ?

Sywar
Gianguglielmo Lozato
Ci-dessus Sywar.
Moussa Lazghab devant sa rôtissoire
Moussa Lazghab devant sa rôtissoire
Moussa Lazghab devant sa rôtissoire

Concrètement, Turquie et Tunisie peuvent soit se compléter, soit s’appuyer sur des similarités. Une variété d’éléments, communs ou non, remontent à travers une rencontre de ce type. Politiciens comme économistes devraient en avoir logiquement conscience.

Le pays placé au milieu de l’Afrique du Nord présente un bilan économique des plus préoccupants. De l’autre côté du Proche-Orient, la nation européo-asiatique, elle, connaît un très fort ralentissement après avoir connu une croissance annuelle à deux chiffres, ainsi que l’enracinement d’une crise socio-politique accentuée par le dernier séisme de très grande ampleur. Faire front commun non pour s’opposer, mais pour dialoguer avec l’Europe serait une option intéressante, constructive pour les deux nations qui ont expérimenté chacune leur tour au cours de l’Histoire l’apprentissage de la laïcité, le pouvoir militaire puis la gouvernance islamiste (Erdogna bien évidemment en Turquie, et le parti Ennahdha à l’issue d’élections législatives en Tunisie).

Polémiques, incertitudes, approximations… Le futur s’inscrira-t-il dans cette continuité ?

Gianguglielmo /Jean-Guillaume LOZATO, professeur d’italien à L’ENSG et à International Paris School of Business,chargé de cours à l’Université Paris-Est. Auteur de recherches universitaires sur le football italien en tant que phénomène de société.


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