Tout commence en septembre 1683. L’armée de l’Empire ottoman, qui assiège Vienne depuis des mois, est soudainement mise en déroute par une coalition européenne. Dans leur fuite précipitée, les soldats du Sultan abandonnent un campement gigantesque et surtout, des centaines de sacs remplis de mystérieuses fèves noires et amères.

Pour les Viennois, qui n’ont jamais vu cela, ces graines sont bonnes pour les chameaux ou le feu. Mais un homme, Jerzy Kulczycki, un aventurier ayant vécu en Orient, reconnaît immédiatement le trésor : "c’est du café". Il récupère le stock abandonné un véritable « vol » de guerre légitime et obtient l’autorisation d’ouvrir le tout premier café de la ville.

Un moine italien au secours des palais occidentaux

C’est ici qu’entre en scène le personnage le plus improbable de l’histoire : Marco d’Aviano. Ce moine capucin italien, envoyé à Vienne comme conseiller spirituel de l’Empereur, pousse la porte de l’établissement de Kulczycki.

Curieux, le religieux commande une tasse de ce fameux breuvage noir. Mais au XVIIe siècle, le café se boit à la turque : noir, dense, très fort et sans sucre. Pour le palais délicat du moine italien, l’amertume est insupportable. Ne voulant pas gâcher ce précieux breuvage, Marco d’Aviano demande à ce qu’on y ajoute un peu de lait et un filet de miel pour adoucir le tout.

De la robe de bure au comptoir de Rome

En voyant le lait se mélanger au café noir, la boisson prend instantanément une couleur marron clair bien spécifique. Dans la salle, les clients viennois s’exclament que cette teinte est la réplique exacte de la couleur de la bure le vêtement de laine grossière portée par le moine capucin. Le mythe est né : à Vienne, on commence à commander un « Kapuziner ».

Au fil des décennies, cette habitude traverse les Alpes et s’installe dans le nord de l’Italie, alors sous influence autrichienne. Les Italiens, passés maîtres dans l’art de sublimer le café, s’approprient la recette. Au XXe siècle, avec l’invention de la machine à expresso moderne et de la buse à vapeur, ils transforment le simple lait chaud en une mousse dense et voluptueuse. Le Kapuziner autrichien est définitivement italianisé sous le nom que le monde entier s’arrache aujourd’hui : le Cappuccino.

La prochaine fois que vous saupoudrerez de la cannelle ou du cacao sur votre mousse de lait, souvenez-vous que vous buvez un hommage liquide à un moine italien et à la défaite de l’Empire ottoman.