Au milieu de l’époque victorienne, le Royaume-Uni est traversé par une vague d’« orientalisme ». Les récits des voyageurs fortunés qui reviennent d’Istanbul ou du Caire fascinent le public. Ils y décrivent avec émerveillement les Hammams ottomans : ces palais de vapeur hérités des thermes romains, mais sublimés par les architectes des Sultans, où l’on vient pour purifier son corps, masser ses muscles et discuter affaires.

Un diplomate et écrivain écossais, David Urquhart, va devenir le grand prophète de cette culture en publiant un livre à succès en 1850. Il y vante les bienfaits thérapeutiques de ces bains de chaleur et convainc un médecin irlandais, le Dr Richard Barter, de s’associer avec lui pour recréer le tout premier bain turc moderne sur le sol britannique. Le succès est immédiat et foudroyant !

Des palais d’Orient au cœur du brouillard londonien

En quelques années, des centaines de Turkish Baths sortent de terre à Londres, Manchester, Leeds et Édimbourg. Les Britanniques ne font pas les choses à moitié : ils construisent de véritables bijoux architecturaux de style néo-mauresque. À l’intérieur, les clients découvrent un décor digne des mille et une nuits, avec des mosaïques colorées, des arcs en fer à cheval, des dômes géométriques et des fontaines de marbre.

Le rituel ottoman est scrupuleusement copié, mais adapté au confort britannique :

  • La transition thermique : Le baigneur passe successivement par le Tepidarium (pièce tiède), le Calidarium (pièce chaude) puis le Sudatorium (étuve de vapeur) pour transpirer à grosses gouttes.
  • Le gommage : Un masseur vigoureux frotte ensuite le corps avec un gant de crin pour éliminer les peaux mortes.
  • Le salon de repos : Après un plongeon dans un bassin d’eau froide, les messieurs en robe de chambre se retrouvent dans de luxueux salons de relaxation pour fumer le narguilé ou déguster un café... turc, évidemment.

Un club social pour l’élite politique et intellectuelle

Pour la bourgeoisie londonienne, le bain turc remplit rapidement le même rôle que les célèbres clubs privés de la capitale. C’est l’endroit à la mode où l’on vient voir et être vu. Des ministres, des écrivains célèbres comme Charles Dickens, et de riches banquiers s’y retrouvent pour sceller des alliances politiques ou négocier des contrats commerciaux, vêtus d’un simple drap de bain.

Même la Royal Navy finira par installer des bains turcs à bord de certains de ses navires de guerre pour préserver la santé des marins ! Si la plupart de ces établissements ont disparu au XXe siècle avec l’arrivée de l’eau courante et des salles de bain privées dans les maisons, quelques édifices historiques subsistent encore aujourd’hui en Angleterre, classés au patrimoine national. Ils rappellent le temps où, pour échapper à la rigueur de leur climat et de leur morale, les Britanniques avaient trouvé leur salut dans la douceur de vivre ottomane.