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Kemal Atatürk dans l'imaginaire d'Erich Ludendorff

samedi 3 avril 2021 | par SibiryaKurdu


Kemal Atatürk dans l'imaginaire d'Erich Ludendorff

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Erich Ludendorff, Souvenirs de guerre, tome I, Paris, Payot, 1921 :

"Les troupes allemandes furent en majeure partie peu à peu ramenées sur le Danube. Des forces austro-hongroises devinrent également disponibles. L’armée serbe avait subi une défaite sensible ; ce qu’il en restait put s’échapper dans la direction de Valona et redevint à Corfou, grâce à l’appui de la France et de l’Angleterre, un instrument de combat redouté des soldats bulgares. Les Serbes furent, plus tard, amenés à Salonique, où ils furent de solides combattants.

L’Entente se vit obligée de prélever, sur d’autres fronts, les troupes pour la Macédoine. Elle renonça aussi à la continuation de l’entreprise de Gallipoli qui, grâce à l’activité de courageux Allemands et de la division méditerranéenne, lui avait coûté fort cher. Le corps expéditionnaire était maintenant trop exposé. La communication avec la Turquie avait été rétablie par notre victoire sur la Serbie et l’alliance avec la Bulgarie. Nous n’en étions plus réduits à passer en fraude notre matériel de guerre à travers la Roumanie. Nous pouvions secourir directement la Turquie. Le 16 janvier [1916], le chemin de fer de Constantinople fut rétabli. Le 8-9 janvier, les troupes de l’Entente avaient quitté la presqu’île de Gallipoli.

Le barrage des détroits était assuré. Si les flottes alliées avaient pu, grâce à la possession des détroits, dominer en même temps la mer Noire, la Russie pouvait être ravitaillée en matériel de guerre dont elle avait tant besoin. Les combats du front oriental seraient devenus bien plus durs. L’Entente aurait été en mesure d’utiliser toutes les céréales accumulées du sud de la Russie ainsi que de la Roumanie, et de réduire ce dernier royaume à sa merci bien plus tôt qu’elle ne l’a pu. Les communications de la Russie avec le monde extérieur, pour le transport de matériel de guerre, s’effectuaient alors par le chemin de fer transsibérien, par la côte Mourmane, où le chemin de fer reliant cette côte à Pétrograd était en construction, mais loin d’être achevé, et, en été, par la mer Blanche. Le trafic par la Finlande avec la Suède avait son importance, mais celle-ci ne permettait pas le transit du matériel de guerre. Elle avait une conception juste des devoirs d’un Etat neutre. On voit, par cet exposé, toute l’importance des détroits , et par suite de la Turquie, pour le front oriental et pour notre situation d’ensemble.

Sur le territoire de la Turquie d’Asie, la guerre était difficile. La Turquie n’avait d’autres moyens de communication que les routes. Or, une guerre moderne a besoin de chemins de fer et de navires. La voie ferrée vers la frontière du Caucase n’était encore qu’en construction, entre Angora et Siwas. La voie de Bagdad, interrompue encore par les chaînes montagneuses du Taurus et de l’Amanus, était loin d’atteindre le Tigre. Des tunnels étaient en construction. La jonction du chemin de fer de Syrie avec la voie de Bagdad se faisait à Alep, donc, au-delà de la coupure des montagnes. Il aboutissait au sud de Damas à la voie étroite du Hedjaz et à un tortillard qui conduisait en Palestine et avait son terminus à Berzeba, au sud de Jérusalem.

La situation ferroviaire, déjà peu favorable en elle-même, était encore aggravée par les conditions d’exploitation : personnel [employés arméniens et grecs inclus donc] et matériel étaient aussi mauvais que possible. Les chemins de fer n’avaient qu’un rendement très faible, hors de proportion avec les besoins.

Des essais en vue d’utiliser l’Euphrate et le Tigre eurent un certain succès. Mais la situation d’ensemble n’en fut pas modifiée.

Des convois de camions allemands aidèrent à atténuer les difficultés.

A raison des communications de l’arrière, la guerre en Asie-Mineure, en Syrie et en Mésopotamie était vouée à l’insuccès, tant que nous n’avions pas résolu le problème des transports. https://armenologie.blogspot.com/20...

L’action militaire de la Turquie dans ses provinces frontières était encore limitée par le fait que les Kurdes et les Arméniens de la frontière du Caucase, les peuplades arabes de Mésopotamie et de Syrie jusqu’à Aden, étaient ennemis des Turcs. Les Turcs ont toujours pratiqué une mauvaise politique vis-à-vis des indigènes. Ils ont toujours pris et n’ont jamais donné. Maintenant, ces peuplades étaient pour eux autant d’adversaires. Le traitement sans excuse qu’ils faisaient subir aux Arméniens les privait de la main-d’œuvre dont ils avaient tant besoin, en particulier pour la construction des chemins de fer et les travaux de culture [une partie des Arméniens possédant des compétences utiles ont été en fait exemptés de déportation , et les autorités ont eu recours à des bataillons ouvriers (notamment composés d’hommes arméniens et de femmes musulmanes )].

Les tentatives turques pour prêcher la guerre sainte en Tripolitaine et en Benghasi n’eurent qu’un succès limité. Nos sous-marins y apportèrent des armes et maintinrent quelques communications entre ces régions et la Turquie.

Une entreprise contre le canal de Suez, en janvier-février 1915, avait échoué. Elle n’aurait pu avoir de succès que si, en même temps, les Senousis avaient envahi l’Egypte par l’ouest et si les Egyptiens s’étaient soulevés. Mais c’étaient là des utopies ; la domination anglaise est fermement établie dans ces régions, qui sont en son pouvoir.

Vers l’embouchure de l’Euphrate et du Tigre, l’Angleterre, appuyée sur la mer, progressait pas à pas dans la direction de Bagdad. Les Turcs n’avaient pu rien faire pour l’empêcher. En décembre 1915, on combattit de nouveau pour Kut-el-Amara, en aval de Bagdad, dont le corps expéditionnaire anglais s’était déjà rapproché de façon inquiétante.

L’armée turque de la frontière du Caucase avait été battue pendant l’hiver 1914-1915. Elle restait depuis dans l’expectative. Néanmoins, elle avait toujours de très fortes pertes, causées principalement par le typhus exanthématique et par le froid.

Les événements de la presqu’île du Sinaï et de Mésopotamie n’intéressaient pas directement le front oriental. L’entreprise de Suez fut suivie par nous avec un grand intérêt et beaucoup d’espoir. Je ne connaissais pas alors pleinement les difficultés des communications de l’arrière, telles que je les ai brièvement décrites. Je croyais, en particulier, que le chemin de fer de Bagdad était bien plus avancé qu’il ne l’était. Je ne suis pas à même de juger si on aurait pu faire davantage.

Les combats du front du Caucase ne nous soulagèrent pas, par rapport à la Russie, autant que je l’avais espéré.

L’occupation de vastes territoires en Orient, l’ouverture de la péninsule des Balkans et la communication avec la Turquie avaient considérablement amélioré notre situation économique ; la Roumanie était bien plus disposée à nous céder ses produits, ne pouvant les écouler autrement. L’année 1915 se termina par une plus-value à notre actif. Nous améliorâmes la situation l’année suivante, mais nous fûmes loin de tirer de notre propre pays tout ce qui était possible et nécessaire." (p. 192-196)

"La situation de la Turquie s’était améliorée, après que l’Entente eût retiré ses forces de la presqu’île de Gallipoli. Enver Pacha eut alors la possibilité de mettre des troupes à la disposition du G. Q. G. allemand. Il le fit, parce qu’il pensait, à juste titre, que l’issue de la guerre se déciderait désormais, pour la Turquie, sur d’autres théâtres d’opérations.

Il fallait d’ailleurs instruire d’abord ces troupes, les habiller et les équiper. Cela demandait du temps. A la fin de juillet et au commencement d’août, le XVe C. A. turc était allé en Galicie et une division turque partait maintenant pour la région de Varna. Enver prit ces troupes à l’armée du maréchal Liman Pacha, qui était encore chargé de protéger Constantinople et la côte de l’Asie-Mineure.

Les Anglais avaient chassé les Turcs de la presqu’île de Sinaï. Ils travaillaient maintenant avec ardeur à la construction d’une grande ligne de chemin de fer et de canalisations d’eau ; aussitôt que toutes les deux seraient assez avancées, on pouvait s’attendre à ce que l’ennemi pénétrât en Palestine.

Le succès turc de Kut-el-Amara n’avait pas eu de suites. Les Anglais préparaient une nouvelle entreprise contre Bagdad, et cette fois à fond. Il fallait s’attendre par-là, tôt ou tard, à de nouvelles opérations.

Ces deux entreprises devaient être couronnées de succès, si les Anglais, comme il le paraissait bien d’ailleurs, s’en occupaient sérieusement. Mais il leur fallait y engager d’autant plus de troupes que la résistance des Turcs se montrait plus tenace. C’est pourquoi la valeur de l’armée turque était, pour nous aussi, de la plus grande importance. Nous étions d’autant plus soulagés à l’ouest que la Turquie se défendait en Palestine et en Mésopotamie avec plus de vaillance et que les Anglais devaient y envoyer plus de troupes pour atteindre leur but. Ils avaient d’ailleurs à leur disposition, avec les troupes indiennes, des forces qu’ils n’aimaient pas engager en France et dont l’emploi contre la Turquie d’Asie n’était d’aucun profit pour notre situation à l’ouest. Mais cela augmentait cependant les embarras militaires des Anglais.

L’armée turque était usée. Elle n’était d’ailleurs pas encore guérie de la guerre balkanique lorsqu’elle se remit en campagne. Ses pertes, tant par maladies que sur les champs de bataille, furent toujours grandes. Le bon et vaillant Anatolien disparut de l’armée et l’Arabe peu sûr , qui le remplaça, prit dans la troupe une place de plus en plus grande, surtout en Mésopotamie et en Palestine. Les troupes ne possédaient plus les effectifs prescrits, elles étaient mal nourries et encore plus mal équipées. Le manque d’officiers utilisables était particulièrement sensible. Liman s’efforçait, appuyé sur son prestige, de tirer sans cesse de ses divisions des unités de combat utilisables.

Il fit ce qui était possible. Si les troupes turques passaient de ses mains sous un autre commandement allemand, comme lorsqu’elles allèrent en Galicie, ou contre la Roumanie, elles donnaient alors des résultats passables et même bons, mais si elles passaient sous un commandement turc, elles perdaient très vite les fruits du consciencieux enseignement allemand [ce mépris condescendant à l’endroit des officiers ottomans causera des problèmes sur le front palestinien ].

La Turquie reçut de nous, outre de l’argent, des officiers et des formations techniques, de même du matériel de guerre, ce dernier dans la mesure où le nombre très limité des trains disponibles vers Constantinople le permettait. Les divisions de Liman Pacha pouvaient être équipées là ; mais les expéditions du matériel de guerre pour les troupes de Palestine ou de Mésopotamie ou du front du Caucase étaient si limitées, que ces troupes n’étaient que très misérablement équipées. Leurs effectifs déjà réduits perdaient encore ainsi de leur valeur. Nous essayâmes d’augmenter le rendement des chemins de fer turcs en y envoyant du matériel d’exploitation et un personnel technique.

Le gouvernement turc continuait, vis-à-vis des autres races, sa politique de défiance.

La Turquie en dépit de ma pression ne fit rien de sérieux pour rompre avec la politique suivie jusqu’alors vis-à-vis des Arabes. Peut-être d’ailleurs était-il déjà trop tard. L’or anglais agissait à son ordinaire. Les Arabes se tournaient avec une violence sans cesse accrue contre les Turcs. C’est un miracle que la Turquie ait tenu presque jusqu’à la fin de la guerre sur le chemin de fer du Hedjaz et à Médine.

Enver lui-même vint dès le début de septembre [1916] à Pless. Il était très bien doué et il fit une impression extraordinaire. C’était un fidèle ami de l’Allemagne. Une chaude sympathie nous unissait. Dans la conduite de la guerre, il avait le sens des choses militaires. Mais les principes et le métier lui manquaient ; il n’avait pas non plus de culture militaire. Ses grandes aptitudes ne pouvaient se développer. L’envoi de troupes turques, en Galicie et contre les Roumains, répondait à ses vrais sentiments de soldat. Par contre il réclamait du matériel de guerre en quantité beaucoup plus grande qu’on n’en pouvait fournir. La plupart des trains, qui allaient en Turquie par Sofia, étaient employés au transport du charbon envoyé de la Haute-Silésie à Constantinople. J’ai souvent prié Enver, le très important Talaat et d’autres dignitaires turcs qui nous faisaient visite, d’intensifier l’extraction du charbon, ce qui paraissait tout à fait possible. Ils auraient ainsi gagné de la place pour le transport du matériel de guerre. J’ai étudié avec eux la haute importance des chemins de fer pour la conduite de la guerre et je leur ai montré comment la Turquie pouvait se tirer d’affaire. Je n’ai pas rencontré beaucoup de compréhension, en tous cas pas du tout de bonne volonté. On continua de nous adresser de nouvelles demandes, bien que l’on sût parfaitement que ces exigences ne seraient pas prises en considération. Quant aux mines de charbon et aux chemins de fer, la Turquie n’y travailla pour ainsi dire pas.

Le pouvoir était à Constantinople tenu solidement par les Jeunes-Turcs.

La population se tenait à l’écart.

L’aspect que présentait la Turquie, quand j’entrai en fonctions, n’était guère réjouissant et je ne pensais à la Mésopotamie et à la Palestine qu’avec beaucoup de soucis." (p. 279-282)

Erich Ludendorff, Souvenirs de guerre, tome II, Paris, Payot, 1921 :

"Sur le front de Palestine , les Anglais avaient attaqué, à la fin de mars [1918], sur le Jourdain, juste au sud de la mer Morte ; ils tentaient visiblement d’encercler le flanc gauche du groupe d’armées turc qui y était établi pour l’écarter du chemin fer de Damas. L’attaque des troupes anglaises gagna d’abord du terrain, mais se termina par une défaite. Elles furent rejetées sur la rive occidentale du Jourdain. Malheureusement, le général von Liman, qui avait pris la suite du général von Falkenhayn en Palestine, n’avait pas les troupes nécessaires à la poursuite. A la fin d’avril, les Anglais renouvelèrent leurs attaques toujours avec le même insuccès. Il fallait s’attendre à les voir continuer leur opération à la fin de la saison chaude qui commençait alors. J’espérais que jusque-là les troupes turques du front de Palestine seraient renforcées, comme Enver l’avait promis. En Mésopotamie, les troupes anglaises continuaient à se pousser vers Mossoul et s’établirent dans le nord de la Perse à la place des troupes russes dispersées.

En Arménie, les Turcs avaient commencé leur avance à la fin de février. A la fin mars, ils avaient purgé leur territoire des Russes et occupé fin avril le territoire de Kars et de Batoum que leur avait attribué la paix de Brest. Ils ne pensaient pas en rester là, mais continuer à étendre leur influence sur le territoire du Caucase. Dans ce but, ils firent une propagande active parmi la population musulmane du territoire d’Azerbeïdjan ; le frère d’Enver, Nouri , y apparut aussi pour y organiser de nouvelles formations. En même temps, la Turquie entra en négociations avec les petites républiques de Géorgie, d’Azerbeïdjan et d’Arménie, qui se formaient dans le sud de la Russie ; le général von Lossow, de Constantinople, y prit part sur l’ordre du gouvernement allemand.

Je ne pouvais que souscrire à des mesures turques qui, en elles-mêmes, étaient favorables à la guerre dans son ensemble. Mais elles ne devaient pas détourner la Turquie de son véritable devoir dans la guerre, ni rendre plus difficile notre approvisionnement en matières premières tirées du Caucase, dont nous attendions un profond soulagement. Le devoir d’Enver était de combattre l’Angleterre en premier lieu sur le front de Palestine. J’attirai son attention là-dessus dans des télégrammes très nets. Maintenant, l’occasion s’offrait aussi d’atteindre les Anglais dans le Nord de la Perse. Les communications, par voie ferrée, de Batoum à Tebriz par Tiflis favorisaient ce projet. Dans le Nord de la Perse, les Turcs pouvaient avoir la supériorité sur les Anglais. Faire lever contre eux des populations de l’Azerbeïdjan nous aurait rendu de précieux services. J’aurais soutenu volontiers tous les efforts dans ce sens. Mais Enver et le gouvernement turc pensaient moins à la guerre contre l’Angleterre qu’à leurs buts panislamistes au Caucase. Ils y joignaient des buts tout matériels, à savoir, l’exploitation, pleine de profits, des matières premières qui s’y trouvaient. Que l’Allemagne ne dût en tirer aucun profit pour sa situation économique, tous ceux qui connaissaient les procédés turcs en affaires le savaient. Cela nous mettait en opposition avec la Turquie au point de vue de ses buts de guerre.

Aux négociations de Batoum, les représentants de la république de Géorgie [qui sera en guerre avec la République d’Arménie, en décembre 1918] s’étaient adressés au général von Lossow et avaient demandé la protection de l’empire d’Allemagne. Nous avions travaillé en 1915 et 1916 en Arménie avec des corps francs de Géorgie, à vrai dire sans succès. Nous étions par là entrés en contact avec certains Géorgiens influents. Je ne pouvais, pour des raisons militaires, que voir avec plaisir ces rapports et la demande de la Géorgie qui réclamait la protection de l’Empire d’Allemagne. C’était pour nous un moyen d’arriver, indépendamment de la Turquie, aux matières premières du Caucase et d’exercer une influence sur l’exploitation des chemins de fer qui passaient par Tiflis. Ces voies ferrées avaient une importance primordiale pour la conduite de la guerre dans le nord de la Perse et une exploitation placée sous l’influence allemande aurait été plus productive que sous le régime de la collaboration turque. Enfin, nous devions essayer de nous renforcer en levant des troupes géorgiennes ; on pouvait les utiliser contre l’Angleterre. Il ne fallait pas non plus perdre de vue les difficultés que nous créerait l’armée de volontaires [anti-bolchevistes] du général Alexeïeff qui se trouvait au nord du Caucase dans le district de Ruban. Aussi, j’intercédai près du chancelier de l’Empire pour qu’on tînt compte des vœux de la Géorgie.

Le gouvernement était partisan, pour d’autres raisons, d’une certaine politique en Géorgie. Il craignait les difficultés qui pourraient résulter de l’attitude de la Turquie vis-à-vis de la Russie bolcheviste. Le chancelier de l’Empire jugeait très défavorablement les mesures de rigueur de la Turquie contre les chrétiens d’Arménie [Quel rapport ? Le gouvernement ottoman était plus favorable que Berlin à la reconnaissance de la République d’Arménie ]. Elles constituaient, il est vrai, une lourde faute et ne pouvaient se justifier en rien. Le gouvernement n’éconduisit pas sans plus de façons les négociateurs géorgiens qui vinrent à Berlin, en juin, avec le général von Lossow." (p. 237-240)

Alp Yenen, The Young Turk Aftermath : Making Sense of Transnational Contentious Politics at the End of the Ottoman Empire, 1918-1922 (thèse de doctorat), Université de Bâle, 2016 :

"Le général Erich Ludendorff aurait été en contact avec les leaders jeunes-turcs à Berlin, bien qu’il n’y ait aucune preuve solide [en effet, c’est surtout le général von Seeckt qui a eu partie liée avec les activités d’Enver dans l’Allemagne vaincue]." (p. 228)

"Il vaut la peine de rappeler la liste des participants éminents pour comprendre la prétention représentative des funérailles [de Talat] et des réseaux de pouvoir dans lesquels Talat Pacha a été intégré. Le président du Reich Friedrich Ebert [SPD], le chancelier Konstantin Fehrenbach [Zentrum] et le ministre de la Justice Rudolf Heinze [DVP] ont envoyé des représentants officiels. Le kaiser Guillaume II en exil était représenté par son chambellan, l’hofmarschall Graf Oskar von Platen-Hallermund. De l’Auswärtiges Amt, de nombreux responsables étaient présents à la cérémonie, dont Albrecht Graf von Bernstorff [membre du DDP, futur martyr de la résistance allemande anti-nazie (cercle Solf)] et Wipert von Blücher [qui ne sera jamais membre du NSDAP malgré son maintien dans le corps diplomatique], ainsi que les anciens ministres des Affaires étrangères Arthur Zimmermann et Richard von Kühlmann. La couronne funéraire qu’Ernst Jäckh plaça près du cercueil faisait écho à la devise allemande officielle : « Un grand homme d’Etat et un ami fidèle ». Parmi les militaires, il y avait Hans von Seeckt [nationaliste de tendance modérée et libérale, guère apprécié des nationaux-socialistes], Friedrich Kress von Kressenstein , Otto von Lossow et probablement quelques autres. Certains des officiers allemands portaient leurs uniformes militaires ottomans en signe de loyauté. Les ambassadeurs suisse et italien ont également assisté à la cérémonie. D’autres, qui n’ont pas pu y assister en personne, ont envoyé des télégrammes de condoléances, y compris le général Ludendorff

[1) s’il n’était pas un turcophobe de combat à la Lepsius (il aurait eu bien du mal à partager ses préjugés sectaires sur les non-chrétiens en tant que tels), on a vu que Ludendorff ne ménageait pas ses critiques contre le régime jeune-turc (du vivant de Talat et Enver), notamment sur la question des nationalités ; 2) Ludendorff a eu de bons rapports avec les Juifs pendant la Première Guerre mondiale (ce qu’il ne cherche même pas à dissimuler dans ses mémoires) : avec Walther Rathenau (figure par excellence du Kaiserjude assimilé) comme avec les Ostjuden déshérités du Yiddishland ; 3) le philosémitisme (documenté et bien connu des milieux allemands) de Talat et d’Enver ne lui avait probablement pas échappé ; 4) conclusion : Ludendorff a réagi en tant qu’ancien "dioscure" de l’Empire allemand, non en tant que figure de proue d’une extrême droite allemande en cours de réorganisation (dans le "refuge" bavarois, où il fréquentait alors l’arménophile germano-balte Scheubner-Richter au sein de l’Aufbau Vereinigung )]." (p. 378)

Erich Ludendorff, Vom Feldherrn zum Weltrevolutionär und Wegbereiter Deutscher Volksschöpfung, volume : "Meine Lebenserinnerungen von 1919 bis 1925" (mémoires portant sur la période 1919-1925, publiés après sa mort), Munich, Ludendorffs Verlag, 1940 :

"Les armées bolcheviques refluèrent [à l’issue de la guerre soviéto-polonaise]. L’Allemagne a été sauvée du voisinage immédiat de la République soviétique. La Pologne et la Russie ont fait la paix. La Russie soviétique s’est abstenue de diffuser davantage, en temps de guerre, ses enseignements bolcheviques en Europe. Elle a tourné ses énergies vers l’Asie centrale et la Chine, où Sun Yat Sen a obtenu son aide, probablement sans se douter que le représentant de la Russie soviétique, Borodine, contaminerait la Chine avec le bolchevisme.

Une autre question de politique étrangère a surgi brusquement à cette époque et m’a préoccupé. En Turquie, le franc-maçon et Juif de sang [sic] Kemal Pacha , avec le soutien de généraux turcs et l’encouragement de la France , avait formé un gouvernement à Angora (Ankara) pour l’Anatolie (Asie Mineure), qui contrastait fortement avec le sultan de Constantinople, qui était entièrement aux mains de l’Angleterre [1) les théories sur le "complot judéo-maçonnique derrière les révolutions turques" ont donc pénétré dans l’extrême droite allemande (sans doute via l’antisémitisme anglo-saxon), malgré l’alliance germano-ottomane en 1914-1918 (qu’Hitler déplore en termes très nets dans Mein Kampf ) ; 2) elles ont pu se diffuser sous le IIIe Reich, sans censure de la part des autorités nationales-socialistes : les volumes des mémoires de Ludendorff portant sur les périodes "litigieuses" (1926-1933 et 1933-1937), ne seront évidemment publiés qu’après la chute du IIIe Reich ; 3) Hitler pensait que Mustafa Kemal était un Kurde et "donc" un crypto-Germain, supposition tout aussi erronée ; 4) Kemal était en fait un Turkmène yörük (par ses deux parents), la Roumélie ayant connu un important peuplement turkmène ]. L’Angleterre avait donné à la Grèce le mandat de renverser le contre-gouvernement de Kemal. La Grèce espérait s’implanter fermement dans la péninsule de l’Asie Mineure, étant donné que le traité de paix de Sèvres lui avait remis Smyrne. Sous la direction du roi Constantin , l’armée grecque avait également réussi à avancer en Asie Mineure jusqu’à Angora. Sous l’impulsion de la capitale de son empire, Kemal Pacha avait réuni ses troupes , qui étaient mal équipées. Comme pour le défilé à Munich, l’armée grecque s’était préparée à attaquer l’armée turque. L’attaque, cependant, n’a pas réussi. La politique maçonnique anglaise avait quant à elle changé et avait abandonné le roi Constantin. Kemal Pacha a contre-attaqué et rejeté les Grecs. Les combats de Kemal se sont poursuivis en 1921. Ensuite, la décision a été prise. Mais il était déjà clair aux jours de septembre 1920 — d’autant plus que les cerveaux n’étaient pas perçus — qu’ici un Etat, dans une action ferme, n’avait pas reculé devant la volonté de l’Entente [la résistance kémaliste n’était donc pas évoquée comme un "modèle" en matière de nettoyage ethnique : ce qui n’est guère étonnant puisque l’armée grecque (soutenue par le futur hitlérophile Lloyd George ) aurait fourni un bien "meilleur" "modèle", compte tenu de son "palmarès" en Anatolie (comme d’ailleurs en Roumélie auparavant)]. L’exemple de Kemal Pacha avait eu alors un effet revigorant sur la volonté allemande. A cette époque, je n’avais pas la moindre idée que Kemal Pacha avait obtenu l’aide de puissances supranationales, et je ne voyais pas que l’Angleterre avait joué un jeu frivole avec le roi Constantin *). (...)

*) Avant les succès de Kemal Pacha, le sultan abdiqua en 1922 ; mais ce n’est qu’en mars 1924 qu’il démissionna du califat. Angora est devenue la capitale et Kemal Pacha le dictateur reconnu de la Turquie. En tant que Juif [re-sic], il a rompu avec toutes les traditions turques, a accordé à la Judée , mais aussi à toutes les autres communautés religieuses , une pleine égalité [Ludendorff reconnaissait donc l’égalitarisme civique de Kemal]. Ce faisant, il a infligé de profondes blessures à son peuple, qui ne s’estomperont que dans le futur [une des incohérences de la Weltanschauung ludendorffienne, semble-t-il : son épouse Mathilde Ludendorff (dont il partageait le féminisme et l’anticléricalisme) avait critiqué le statut d’infériorité et la chosification sexuelle de la femme dans le monde musulman traditionnel]. En éliminant le califat de Constantinople , il s’est mis dans la contradiction la plus vive avec le monde arabe, qui devait de plus en plus acquérir un caractère musulman-nationaliste. A l’école de la France et plus tard de la Russie soviétique , Kemal Pacha a réussi, dans un premier temps, à donner à la Turquie un nouveau développement de puissance , et avec la paix de Lausanne le 23 avril 1923, à briser l’influence grecque en Asie Mineure , et à reconquérir dans la péninsule balkanique même les territoires jusqu’à Andrinople incluse , et à préserver ainsi la Turquie comme „Etat balkanique“. La domination du monde musulman s’est déplacée vers l’Arabie. " (p. 133-134)

Sur le général Ludendorff : La rivalité germano-ottomane dans le Caucase (1918)

National-socialisme allemand : la filière germano-balte

Sur le maréchal Hindenburg : Mémoires de guerre : les contradictions entre le général Ludendorff et le maréchal Hindenburg

Enver Paşa (Enver Pacha) dans les souvenirs du maréchal Hindenburg

Sur les archives allemandes : Les Arméniens et la pénétration allemande en Orient (époque wilhelmienne)

Les sources documentaires ottomanes et russes démentent les mensonges de Taner Akçam

Atrocités arméniennes : une réalité admise par les Allemands contemporains (en public et en privé)

Cemal Azmi Bey et les Arméniens

Tahsin Bey : protecteur des Arméniens, homme de confiance de Talat Paşa et membre de l’Organisation Spéciale

Ali Fuat Erden et Hüseyin Hüsnü Erkilet : d’une guerre mondiale à l’autre

Première Guerre mondiale : les efforts pour ravitailler et aider les déportés arméniens

Sur les tendances arménophiles ou turcophobes en Allemagne : Johannes Lepsius dans l’imaginaire nazi

L’arménophilie de Paul Rohrbach

L’arménophilie de Johann von Leers

L’arménophilie d’Alfred Rosenberg

Le turcologue Gerhard von Mende et les Arméniens

Juifs et Arméniens : les "oublis" de Stefan Ihrig

L’aversion des nazis allemands pour la Turquie ottomane

Adolf Hitler et les peuples turcs

Sevan Nişanyan et Joseph Goebbels

La turcophobie d’Alfred Rosenberg (idéologue nazi)

Heinrich Himmler et les peuples turcs

La turcophobie de Richard Walther Darré (théoricien nazi du Blut und Boden)

Dérapage "antisioniste" du turcophobe Günter Grass

Sur Kemal Atatürk : La précocité du nationalisme turc de Mustafa Kemal

Kemal Atatürk et les Arméniens

Kemal Atatürk dans l’imaginaire de Philippe de Zara

Un choix du nationalisme kémaliste : conserver les populations arméniennes encore présentes sur le territoire turc

Le rôle d’Agop Martayan Dilaçar et de Petros Zeki Karapetyan dans le développement des théories turcocentristes

Kémalisme : les théories raciales au service de la paix


Voir en ligne : http://armenologie.blogspot.com/202...


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