LEVENT GÜLTEKIN : POUR UNE SORTIE HONORABLE DE LA TURQUIE

« Il faut sortir de nos chambres »

Ecrit par Dilek, 2018-04-17 18:54:33


A l’occasion de sa venue à Paris, samedi dernier, pour une conférence à l’initiative du CHP France (Parti Républicain du Peuple), Turquie-News, honoré, est allé à la rencontre de Levent Gültekin : auteur, journaliste et conférencier turc.

On le réclame, on l’invite sur les plateaux télés, c’est une personnalité très demandée, même si depuis trois ans il est interdit des chaines publiques et pro gouvernementales ; car très critique vis-à-vis de la politique de l’Etat. Sa connaissance fine de l’AKP, parti au pouvoir en Turquie depuis 2002, lui procure une notoriété affirmée. On fait appel à son expertise pour expliquer, interpréter et analyser les actions du gouvernement.

Toutefois, on ne peut réduire Levent Bey à un « spécialiste de l’AKP ». Le journaliste a aussi un quelque chose qui le singularise, il a du charisme. L’homme est habile, il est bon orateur. Avec une voix rassurante, grave et déterminée, il captive son auditoire, il force le respect. On lui demande même de faire de la politique, de se présenter aux élections.

Par ailleurs, qu’on adhère ou pas à ses propos, il amène de la réflexion morale au débat politique, il associe la moralité à la politique, comme les Grecs de l’Antiquité ne distinguaient pas les deux concepts.

Il a connu les grandes illusions et les profondes désillusions de l’islamisme idéologique. Depuis une grande remise en cause et un travail d’introspection, la démocratie et la citoyenneté sont son cheval de bataille comme autre issue pour son pays. Levent Gültekin dans son discours amène de l’espoir à une société turque qui ne semble pas si résignée en fin de compte.

Un passé « islamiste »

Diplômé d’Administration publique et de relations internationales, Levent Gültekin, 46 ans, se tourne vers les médias, « c’est un rêve d’enfance ». Il y entre par la petite porte, en distribuant des journaux de tendance islamiste, il gravit les échelons jusqu’à la direction.

Le jeune Levent, est aussi attiré par la pensée religieuse. Ses influences littéraires et philosophiques viennent des idées musulmanes, ses lectures sont des auteurs islamistes comme Sultan Mevzudi, Ali Shariati entre autres. Malgré la mise en garde de son père qui considère l’islam idéologique comme une imposture, l’adolescent fréquente ce milieu. Il baigne et noue des liens dans cette sphère islamiste, qui seront plus tard, pour certains, des relations professionnelles.

Il est convaincu que la société va changer grâce à l’islam, que la religion dans les affaires publiques conduira à l’égalité, à supprimer les injustices. Il associe l’islam à la paix et le différencie de l’islamisme depuis sa prise de conscience. Il le définit comme « la croyance sur les terres où j’ai grandi ».

En dehors de son adhésion à la pensée musulmane, il affectionne et s‘inspire d’auteurs russes et allemands en particulier Nietzche et Kant.

Un conflit fâcheux dans un média dont il avait la direction marquera sa rupture avec l’islamisme. Il s’aperçoit que les salaires attribués aux journalistes sont plus élevés que la moyenne. C’est une question de moralité, il ne peut pas tricher avec l’argent du contribuable, il réajuste ainsi les salaires. Suite à sa décision, une kabbale se dresse contre lui. Ses amis et collègues lui tournent le dos. Une phrase assassine l’affecte profondément « Ce n’est pas l’argent de ton père » se remémore-t-il.

Depuis, il affirme que quand l’islam prend le chemin de l’idéologie, il est transformé en monstre. Après l’avoir critiqué durant des années, Levent Gültekin se rend compte qu’Atatürk, le père fondateur de la république laïque avait raison en instaurant une citoyenneté au peuple turc.
Même s’il déplore les préjugés de l’occident vis-à-vis de l’islam, il le comprend car il ne voit que la vitrine idéologique et non la foi des musulmans. Il explique néanmoins que l’instrumentalisation de la croyance est universelle.

« Nous avons besoin d’un nouveau langage ».

Approche « Psychologique » de la politique

Levent Gültekin, dans la majorité de ses interventions en vulgarisant brillamment, explique et analyse la situation socio politique turque avec une approche plutôt psychologique, il prend en compte la dimension émotionnelle, pscho-affective voire il utilise des éléments de la psychologie sociale pour structurer son discours. Il emploie souvent la métaphore, l’analogie comme la famille pour éclairer ses propos. Dans sa démarche, il met en avant les études américaines en neurologie ou en psychologie politique, bien que cette dernière apparaisse au XIX siècle avec le français Gustave le Bon. En France la psychologie sociale s’intéresse elle aussi de plus en plus au fait politique, notamment avec le psychologue social M.L Rouquette (Propagande et citoyenneté).

« La raison est la suivante, quand il y a une forte polarisation dans la société, en particulier dans les régimes autoritaires, on ne peut pas s’appuyer sur une explication rationnelle, factuelle, sur de l’information, sur du savoir. Qu’on le veuille ou non c’est ainsi, dans ce cadre on fait appel à la psychologie pour diriger la population. C’est pourquoi je fais très attention à la manière d’aborder, de parler. Nous sommes arrivés à une telle situation que nous ne pouvons pas argumenter avec la raison. On le dit la méthode est plus importante que le fond, Actuellement c’est le cas, pour nouer le dialogue, il faut, avoir une bonne approche psychologique, faire des efforts pour comprendre l’autre, avoir de l’empathie,, il faut adapter son langage, nous avons besoin d’un nouveau langage. Ce qui est important c’est la forme plus que le fond et la pensée . Nous avons un problème de langage ».

Comment faire entendre une voix dissonante ?

« Les études neurologiques donnent à voir que l’influence du savoir n’est que de 8%, l’influence du ton est 35%, celui qui le dit est de 50%, ce sont des facteurs importants. Un leader qui parle 100 heures et vous avec seulement 3 heures vous pouvez avoir un impact si vous êtes un bon acteur politique. Si vous n’arrivez pas à convaincre avec des vérités, c’est que vous avez un problème de transmission du message, de confiance, il faut être un réel contradicteur car la vérité combat toujours le mensonge. Il y a pas mal d’études relatives à la psychologie de masse, à l’évaluation, les gens agissent de manière inconsciente. Dans les régimes autoritaires il faut qu’on puisse mettre un coup de pied à la porte, faire du bruit pour attirer l’attention »

Le leitmotiv « sortir de nos chambres »

Nourri d’espoir et de compréhension à l’égard de ses concitoyens, depuis quelques années Levent bey sillonne la Turquie et l’étranger en donnant des conférences ou sur des plateaux télés indépendants pour exprimer une voix alternative. Il définit la politique comme l’art de résoudre des problèmes de la société. Il affirme que la politique en Turquie, la manière de faire de la politique, de se comporter, sont encore fondées sur des valeurs, sur une idéologie notamment liée à l’identité, datant de la guerre froide. « Dans ce contexte, chacun dans son coin, de son point de vue avait raison », souligne-t-il mais il n’est plus possible de raisonner dans ces cadres antérieurs. Il propose de passer à un nouvel ordre politique. La politique, les affaires publiques devraient davantage se soucier, s’occuper et s’impliquer dans les actions liées à l’éducation, l’économie, l’agriculture, l’environnement, la culture, l’art le développement dans l’intérêt des citoyens. Bref il préconise un service public dans l’intérêt de la société turque. Pour cela il estime qu’il faut pouvoir «  mettre nos croyances, nos idéologies de côté et sortir de nos chambres. Cela ne signifie pas renoncer à nos croyances, à nos convictions, à notre identité mais plutôt de ne pas mélanger nos croyances dans le cadre politique car nous risquerons de nous détruire si nous continuons dans cette voie. Il faut arrêter d‘alimenter les rancœurs Il faut réussir à nous rassembler, faire front commun, c’est la façon la plus digne de sortir de cette difficulté »

Son discours séduit tous les milieux. Il va à la rencontre de la société turque, il va échanger avec les différents groupes socio culturels afin de fédérer dans l’espoir de sortir du marasme.

« Dans chaque composante de la société turque, il y a des personnes qui aspirent au changement, qui ont conscience de la situation et qui pensent que la seule issue est l’unité, il y a des islamistes, des alevis, des kémalistes, des kurdes. Je pense qu’il y a entre 30 et 35 % de la population turque qui souhaite ce rassemblement comme je l’ai dit qui souhaite être dans ce salon, on travaille pour que le nombre augmente, et c’est ainsi que le destin d’un pays peut changer. On n’entend que la frange la plus radicale la plus fanatique de ses différents groupes socio culturels. Ceux qui sont pour la paix, l’unité le dialogue ont encore du mal à faire entendre leur voix. Le travail que je mène c’est d’encourager justement pour que cette minorité importante puisse se faire entendre, se renforcer »

Mais comment trouver une unité, une centralité, un élément fédérateur alors que les classes sociales ont des préoccupations éloignées les unes des autres ?

« Comme je l’expliquais, cette vision s’applique à travers le prisme de la définition ancienne de la politique sans prendre en compte l’évolution sociale. Tant que le sens donné à la politique est la distinction du toi , moi , fondée sur l’idéologie sectaire, il est presque impossible de donner un sentiment d’intégration des classes. Dans la classe ouvrière, il y a des alevis, des sunnites etc, il faut pouvoir les rassembler donc dépasser l’obstacle de l’appartenance ethnique, religieuse, parce qu’avec cette vision il n’y a même pas de sentiment d’appartenance à la même classe sociale Ils doivent prendre en compte le bien commun, c’est le fait d’être citoyen, d’être enfant de ce pays. L’unité ne passera que par la citoyenneté. Dans mes conférences, je mets l’accent sur ce point : vous pouvez être un homme d’affaire ayant 1 milliard de dollars, votre destin est lié à l’ouvrier travaillant pour 1500 TL [au smic], avec son vote, votre vie change ».

Un destin commun, des destins liés

« Dans mes discours, j’essaie d’attirer l’attention sur le destin commun entre les riches et les pauvres. Je dis très souvent que ce qui peut redresser un pays c’est l’unité. J’essaie de dire aux « bourgeois » il n’y a pas de vie individuelle mais collective. Si la majorité de la population vit dans la précarité vous ne pouvez pas être heureux, car leur condition, leur voix vont influencer aussi votre vie. Si à Diyarbakir 500 000 enfants ne vont pas à l’école, et si vous être dans le déni, demain ils vous le feront payer. Il y a une interdépendance. J’appelle toutes les composantes de la société turque au salon, on est tous concernés. Il faut parler avec tout le monde. Si une partie de la population n’est pas heureuse l’autre ne peut pas l’être. J’essaie d’expliquer ce point dans mes conférences »

Il se réjouit de recevoir des messages aussi bien d’hommes d’affaires fortunés que de salariés moyens désireux de s’impliquer activement dans l’intérêt collectif. Chacun en fonction de ses revenus est prêt à s’investir.

La citoyenneté comme pilier et valeur fédératrice

L’acception de la citoyenneté pour le journaliste est une combinaison entre une citoyenneté politique et humaniste, à savoir que l’individu ne peut exister que dans sa relation aux autres. Ainsi on retrouve l’idée de solidarité et de projets communs sur un territoire donné qui peut être la nation, bref une entité juridique. La citoyenneté se traduirait donc par une volonté commune raisonnable de travailler ensemble sur des projets communs.

« C’est central, c’est le point fédérateur, la plus importante des valeurs. Je suis de ceux qui pensent que la citoyenneté en Turquie est l’unique et intérêt commun. On le retrouve dans tous mes discours, dans toutes mes réflexions politiques. En dehors de ça, les identités, les croyances, les dogmes, les idéologies, ne sont pas des intérêts partagés »

Peu importe notre origine, notre appartenance culturelle, cultuelle, à partir du moment où l’on vit dans un pays on en est citoyen selon Levent Gultekin, le citoyen doit garder sa foi ses croyance dans la sphère intime autrement le problème demeure « « Si la foi prime alors les citoyens turcs de confession juive choisiront Israël ou un conservateur religieux turc va se sentir plus lié avec un frère musulman d’Egypte, cela est un réel problème, ça peut être malsain. La citoyenneté ne peut pas être rattachée à nos origines ethniques, à nos croyances, notre foi. Si la citoyenneté est fondée sur l’identité alors pour les islamistes turcs, un musulman syrien est plus précieux qu’un alevi turc. Pour le mouvement kurde en Turquie, un kurde de Kobane est plus précieux qu’un Turc de Turquie. Un militant turc de gauche attachera plus d’importance à un socialiste vénézuélien que le militant de droite de Turquie. »

L’auteur soulève une problématique essentielle pour les Franco-Turcs « Vous vivez en France, vous êtes citoyen français même si votre identité est turque, vous n’êtes pas citoyen turc car vous avez un destin commun avec les gens d’ici, car les choix politiques ont des conséquences sur votre vie.  ». Cette déclaration peut sembler abrupte pour certains, provocatrice pour d’autres mais elle a le mérite de lancer un pavé dans la mare et en effet de s’interroger sur la notion même de citoyenneté dans une double appartenance culturelle. Quelle est la place des Franco-Turcs et des Euro-Turcs en tant que citoyen, alors qu’ils ont encore des attaches, de la famille dans le pays d’origine ? Comment peut-on être un pont avec notre pays d’origine ? Il pousse les personnes issues de l’immigration turque à définir leur place dans la cadre de la citoyenneté, leur place et peut-être leur engagement, leur implication dans la vie locale.

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