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Que chacun balaie devant sa porte…

mardi 6 avril 2021 | par Engin


Accuser les autres sans assumer leur histoire, leurs responsabilités historiques, c’est le frein le plus lourd devant la paix au Caucase que les gouvernements arméniens ont mis depuis 30 ans.

Par Gani Dombayli

5 mois après la signature de l’Accord trilatéral du 9 novembre 2020 par l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Russie, le processus de paix reste toujours fragile entre les 2 pays en conflit.
Le gouvernement arménien démocratiquement élu se fait discréditer dans l’opinion publique par les groupes nationalistes et parfois par certains groupes présents au sein de la Diaspora arménienne comme les dirigeants de « l’Arménie vaincue ».
Ces démarches de décrédibilisation sont soutenues également par beaucoup de journalistes et politiques russes qui ont toujours vu chez Nikol Pachinian, le Premier ministre sortant de l’Arménie, une « bête noire » géostratégique (un pro-occidental) au Caucase .
N. Pachinian se fait désormais appeler par beaucoup d’arméniens, "ce turc" (en Arménie ce n’est pas un compliment) ou il est jugé d’être un "traitre" .

Il est tenu coupable de la défaite, voire de la provocation de la dernière guerre qui a conduit à cette défaite, par une partie de ses opposants .
Des appels à la reprise de l’usage de force militaire sont nombreux et cela divise l’opinion publique du pays. Par conséquent, 2 visions clairement différentes apparaissent en concurrence sur la scène politique en Arménie :
• Le réalisme / le pragmatisme : assumer les conséquences de l’accord signé et construire la paix dans la région en incluant la coopération entre 6 pays voisins : la Russie, la Turquie, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et dans certaines mesures, l’Iran.
• L’(Ultra)patriotisme / le revanchisme : Poursuivre les idées revanchistes avec un sentiment nationaliste très accru, nourri des mythes de la guerre précédente « gagnée contre les turcs » en 1994. L’idée est donc d’aller jusqu’à reprendre les opérations militaires avec l’Azerbaïdjan afin de regagner les territoires récemment restitués à ce dernier dans le cadre de l’Accord évoqué ci-dessus.

L’Azerbaïdjan, plus précisément la société azérie est, elle aussi, divisée, avec moins de visibilité, entre 2 visions : la méfiance alimentée par la mémoire encore vive des expériences du passé d’un côté, l’optimisme soutenu d’une vision d’avenir similaire à la réconciliation franco-allemande d’après la Seconde Guerre mondiale, de l’autre côté.

Les premiers rappellent les évènements non encore oubliés du centenaire passé pour apparaître persuasifs autour de la difficulté du rétablissement de la confiance mutuelle avec les arméniens. Par exemple, le 31 mars, les azéris commémoraient le massacre des 12 000 azerbaïdjanais entre les 30 mars – 2 avril 1918, commis par l’alliance constituée des bolcheviks et des membres de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA).
Cette dernière, connue également sous le nom de Dachnaktsoutioun, est toujours fortement active dans la vie politique de l’Arménie, tout comme au sein de la Diaspora arménienne, d’où la méfiance témoignée par un grand nombre d’azéris.

Pour donner une idée synthétique sur les « évènements de mars » vécus entre les 30 mars et 2 avril 1918, il suffit de lire une lettre du leader arménien des bolcheviks au Caucase, l’auteur principal du massacre en question, Stépan Chahoumian, proche de Lénine et allié de la FRA :
"Entre le 30 mars et le 1er avril, lors de la bataille de Bakou, la Garde rouge soviétique, l’armée rouge internationale que nous avions constitué, la marine rouge et les troupes arméniennes étaient à nos côtés. Nous avions constitué une force armée composée de 6000 personnes… et Dachnaktsoutioun a mis à notre disposition une équipe de 3000-4000 personnes. Du côté opposé, la participation des forces nationales [de l’Azerbaïdjan] avait donné à cette bataille quasiment un caractère de massacre ethnique. Mais ce fut inévitable, nous avons laissé volontairement cela se faire.

Les musulmans ont subi un grand dégât.

Cette lettre adressée à Moscou, au Conseil des Commissaires des peuples, le 13 avril 1918, est un aveu d’un massacre contre les habitants civils d’Azerbaïdjan. Et le nom de ce même Stépan Chahoumian a été donné en 1923 à la ville qui s’appelait auparavant Khankendi, située au Haut Karabakh. Encore aujourd’hui, la ville conserve son nom, Stepanakert, à l’honneur de Chahoumian.

Le fait de constater chez les arméniens de rester loyaux à une telle personnalité historique, autrement dit, à l’auteur d’un crime contre l’humanité avoué, donne naturellement encore plus d’amertume aux azéris : Pourquoi sont-ils autant fiers d’une personnalité qui avoue avoir tué 12000 civils en s’associant à la FRA ?
Un autre exemple, c’est celui de la guerre précédente (1991-1994). Il y a plus d’un mois, comme tous les 26 févriers depuis 1992, les azéris commémoraient le Massacre de Khodjaly, commis contre les civils azéris lors de la prise du contrôle du Haut Karabakh par les forces armées arméniennes.
L’un des responsables politiques de ces opérations était élu, consécutivement 2 fois, Président de la République d’Arménie, Serge Sarkissian . L’un des idéologues de ce crime, l’écrivain Zori Balaian, est vu par le public arménien comme un leader moral de la victoire de la Guerre de Karabakh (1991-1994). L’un des acteurs directs de ces opérations, Monté Melkonian est vu comme un héros national en Arménie.
Ces éléments renforcent la méfiance des groupes au sein de la société azérie qui ne se sentent pas prêts à établir des relations ouvertes avec l’Arménie à l’avenir proche.
De l’autre côté, les libéraux du pays (relativement moins nombreux) et les réalistes / pragmatiques (ces dernies savent que la haine prolongée dans la durée n’aide en rien le développement de leur pays) pensent que la guerre est un couteau à double tranchant et que les deux côtés peuvent trouver quelque chose à se reprocher, chacun a « à balayer devant sa porte », comme dans l’histoire de toutes les guerres.
Or, un monde plus ouvert nécessite un voisinage plus rapproché. L’économie, le commerce, l’environnement, l’agriculture rendent vitale la coopération régionale. Il y a l’exemple de la réconciliation franco-allemande qui a donné naissance à l’Union européenne, un acteur clé de l’économie mondiale. Il est finalement plus « sage » de changer la mentalité et d’avancer avec une nouvelle philosophie régionale.

Nous pouvons donc constater que dans les 2 pays, la vision pacifiste et la vision patriotique s’opposent : Un camp a ses arguments basés sur l’Histoire (plus ou moins précise et impartiale, selon son lecteur et rédacteur) et l’autre a ses arguments basés sur les intérêts mutuels (ils s’estiment donc « réalistes »). Il semble évident que pour construire un avenir plus stable et durable, les « réalistes » dans les 2 pays doivent devenir politiquement plus actifs.
Leur "réalisme", c’est d’accepter l’impossibilité de refaire le passé. Leur « réalisme » c’est marteler que les douleurs revendiquées du côté arménien, comme du côté azéri, ne sont pas unilatérales (les 2 massacrés évoqués ci-dessus montrent que les nationalistes arméniens n’ont jamais été si innocents que prétendus).
Ni les événements de mars 1918, le massacre de 12000 civils azéris, ni le Massacre de Khodjaly, ne sont pas moins dramatiques que les autres crimes contre l’humanité et les nier, c’est clairement un négationnisme.

Créer un avenir basé sur le passé, c’est consacrer des années, voire des siècles dans les fouilles de l’Histoire, c’est perdre du temps dans les débats stériles sans obtenir un résultat tangible. Tandis que bâtir un avenir sur le réalisme et sur la réalité passe d’abord par accepter cette dernière :
• L’inviolabilité des frontières, c’est une réalité dure à changer, nous l’avons vue.
• Les limites de l’Histoire : le Royaume d’Arménie, dont les frontières sont difficiles définir, d’il y a deux mille ans ne peut pas se refaire.
Par conséquent, les revendications de type « nos terres ancestrales », ne valent pas d’arguments politique et diplomatique. Les Etats-Unis, n’ont que 250 ans, mais cela n’enlève rien de leur droit d’exister. Ni l’accord autour d’Alaska (1867) entre ce pays et la Russie tsariste, ni l’accord très amical entre le Mélik chrétien de Varanda, Chahnazarian et le Khan tatar de Karabakh, Panah Ali Javanchir, sur le terrain de Choucha (1751) ne peuvent plus être mis en question. Chahnazarian a cédé comme un geste diplomatique à son ami Panah Ali, le terrain (vide !) de Choucha actuel sur lequel la ville-citadelle de Choucha a été bâti.
La Crimée n’avait aucun habitant slave avant le 19ième siècle, c’était une ville entièrement tatare. Aujourd’hui, la Crimée est disputée entre 2 pays orthodoxes, l’Ukraine et la Russie. C’est une réalité que l’on ne peut pas changer.
• Lorsqu’un territoire est « la terre ancestrale » d’une communauté ethnique, comme les autochtones de l’Australie, cela leur donne le droit d’y vivre en sécurité. Or, cet argument n’est pas valable pour la modification des frontières internationalement fixées, une procédure qui est techniquement lourde, même pendant la période de paix (cela fait 30 ans que la répartition de la mer Caspienne n’est pas finalisée entre 5 pays concernés, sans qu’il y ait une guerre). L’Azerbaïdjan n’a jamais remis en question le droit des arméniens à vivre au Haut Karabakh. Tous les peuples ont droit de vivre, pratiquer pleinement leur culture. Mais en guerre permanente, c’est impossible.
• La guerre est destructrice pour les deux côtés. Tout le monde en perd. C’est une réalité dont nous sommes témoins depuis 30 ans. La reprise des opérations militaires tant souhaitées par les nationalistes arméniens est une idée suicidaire similaire à celle des nationalistes allemands d’entre-deux-guerres (d’ailleurs, l’Allemagne a perdu beaucoup plus après la Seconde, dans toutes les sphères, dont son image et l’intégrité du pays).
• Dans la politique internationale, aucun Etat n’est purement innocent. Accuser les autres ne corrige pas ses propres défauts. Sans corriger ses propres défauts, on ne peut pas empêcher les autres d’en avoir autant, voire plus. L’Arménie accuse aujourd’hui, le gouvernement d’Azerbaïdjan de ne pas libérer tous les prisonniers de guerre, alors qu’ils sont en interpellation judiciaire, une procédure qui est appliquée à la fin de toutes les guerres. Or, le gouvernement de ce pays, n’accepte pas de donner la cartographie des zones minées du Karabakh afin que les civils azéris puissent retourner à leur maison, du moins pour y rendre visite.
• Lors de la dernière guerre, il n’y a pas eu de gagnant, ni de perdant et c’est la seule fois où une guerre aussi terrible finit par un équilibre très proche d’un accord équitable. L’Arménie n’a rien perdu, différemment de ceux qui adoptent un langage martyrisant, appelant l’Arménie « vaincue ». L’Arménie avait pris le contrôle des territoires qui n’étaient pas les siens, même les arméniens pragmatiques le disent . L’Azerbaïdjan a gagné la bataille, mais il n’a que rétabli sa propre intégrité territoriale. Il n’y a pas eu de « gain », différemment de la guerre précédente où l’Arménie avait occupé 20 % des territoires azéris et les avait exploités pendant 28 ans (les terrains agricoles, les mines d’or, les forêts, les maisons vides des azéris).
En conclusion, l’on peut dire qu’il semble désormais plus réaliste de suivre les principes internationalement acceptés qui sont déjà en place ailleurs, dans les régions qui expérimentent le progrès économique et social : la liberté de commerce, la protection des biens, des flux et la sécurité des individus et de leur mouvement. Dans cet objectif, un voisinage basé sur la confiance mutuelle est vital. Une confiance basée sur un avenir commun espéré est primordiale. Les livres d’histoire comme source pour la politique, on l’a vu depuis des décennies, ancrent la méfiance et ne fait avancer rien dans les sphères économiques, commerciales, politiques et sécuritaires.