jeudi 8 décembre 2022

Lettre ouverte au Président de la République

Publié le | par Engin | Nombre de visite : 271 |
Lettre ouverte au Président de la République

"La position de l’auteur sur le "Génocide Arménien" reflète ses propres idées qui ne concerne en aucun cas celles de Turquie News"

Lettre ouverte au Président de la République

Monsieur le Président,

N´étant ni un citoyen de France, ni d´Arménie ou d´Azerbaïdjan, ne partageant pas des origines ethniques avec un des peuples originaires de ces pays, je me permets toutefois de vous adresser une petite lettre ouverte en tant que chercheur qui a publié nombre de livres et autres publications autour du conflit entre l´Arménie et l´Azerbaïdjan.

Je me rapporte concrètement à votre entrevue video divulguée sur francetvinfo.fr le 14 Octobre 2022 (https://www.francetvinfo.fr/.../direct-emmanuel-macron...).

D’abord, je ne suis pas d’accord avec la position générale que vous décrivez comme étant la vôtre, et qui est par conséquent, comme je suppose, aussi la position officielle de la France sur cette question.

Je la considère marquée d’une contradiction logique évidente. Car d’un côté, vous décrivez la France comme faisant « partie des forces de médiation » De l’autre côté, vous soulignez vigoureusement et avec beaucoup d’émotion et des images fortes que la France soutient l´Arménie dans le conflit, ne la « laissera pas tomber ».
Je ne vois pas comme une nation ou un homme politique pourrait être part des efforts de « médiation », donc dans une position supposé d’être neutre, et partisan d’une des parties dans un conflit.

En plus, je considère que le fait que des nations comme la France, qui ne sont ouvertement pas neutre dans le conflit, ont pu être accepté par une partie de l’establishment politique international comme faisant partie des forces de médiation (dans le fameuse « groupe de Minsk » etc.) a été une des causes de l’échec des effort diplomatiques à résoudre le conflit depuis 1992.
En réalité, ces efforts de « médiations », marqués par l’ingérence de « médiateurs » qui n’étaient pas des médiateurs neutres, comme la France, ont peut-être mené à une situation, en 2020, où l’une des parties dans le conflit, l´Azerbaïdjan, croyait qu’elle ne voyait plus de chemin qui la menait hors de l’impasse des négociations frustrés et sans résultat dans lesquelles une partie des « médiateurs » n’étaient pas neutre (avec la France, c’était bien sûr aussi le cas de l’autocratie russe, le plus important allié de l’Arménie).

Pour le dire directement, je considère votre mélange de postulation d’une position de « médiation » (théorique) et de soutien (réel) contradictoire (on ne peut pas être une chose et son contraire au même moment) et, surtout, dangereuse.

Cette position contradictoire et à double sens à contribué à l’impasse de 2020, et elle risque de ne pas contribuer à une pacification durable de la région dans l’avenir au cas où vous ne la changerez pas.

D’ailleurs, il me veut sembler paradoxe que la France s’est rallié actuellement aux pays qui soutiennent le gouvernement de l´Ukraine dans sa lutte contre l’impérialisme russe et tente, dans votre personne, au même temps de défendre l’agression arménienne qui avait mené à l’occupation d’autour de 20% du territoire Azerbaïdjanais après 1991 (comparable en extension à la largeur du territoire occupé par les forces russes en Ukraine actuellement).

L’agression arménienne depuis 1991 en Karabakh était une violation des mêmes principes des Nations-Unis que la Russie piétine actuellement en Ukraine.

C’est le Conseil de Sécurité de l’ONU, et donc la France aussi, qui l’ont établie dans quatre résolutions en 1993. Pourquoi jugez-vous un cas autrement que l’autre ? Pourquoi dites-vous que l’Azerbaïdjan a « lancé » une guerre en 2020 mais pas que l’Ukraine en aurait lancé une, elle aussi, en 2022 ?

Sur un autre terrain, je ne partage pas certaines de vos références juridiques, politique et historiques sur le Karabakh, eux aussi à sens ambigu.

Vous dites par exemple : « Dans le Haut-Karabakh, que vous voyez, qui était un territoire, ça n’était pas reconnu sur le plan international, il y avait là-dessus une controverse ». Je ne vois pas quelle controverse aurait pu exister sur le statut d’aucune partie du Karabakh, soit une des régions montagneuses ou autres de cette région. Avec l’exception possible (mais pas certaine !) d’un seul jour, 24 heures entre le 4e et 5e Juillet 1921, le Nagorno-Karabakh n’a jamais été reconnu comme indépendant et ne pas étant autre que partie de l´Azerbaïdjan par quiconque sauf certains séparatistes dans le territoire et autour du monde – mais même sur les événements de cette journée il y a plusieurs interprétations des historiens. Jusque à la désintégration de l´Union Soviétique à la fin de l’année 1991, la « Province Autonome du Haut-Karabakh » (en russe, Nagorno-Karabakhskaïa Avtonomnaïa Oblast´, NKAO) n’a jamais cessé de faire partie de l´Azerbaïdjan sur le plan juridique et politique. Après, même l´Arménie, devenue indépendante en 1991, n’a jamais reconnu l’indépendance des territoires séparatistes. Et vous le savez que le Conseil de Sécurité des Nations Unies, avec la participation de la France, a, en 1993, issu plusieurs résolutions qui ont demandé, entre autres, « le retrait immédiat de tous les forces d’occupation », c’est-à dire dans le Karabakh et « autres régions de l’Azerbaïjan récemment occupés ». Je vois dans tout ce fond historique et juridique aucun espace pour la moindre ambiguïté. Le Karabakh a toujours été Azerbaïdjanais, et continue de l’être jusque maintenant.

La « controverse » que vous y voyez est comparable à une controverse qui éclaterait quand des séparatistes, disons, en Normandie voudraient l’attachement de la Normandie au Royaume-Uni en arguant qu’il y a des liens historiques entre la Normandie et les Îles britanniques, ou si quelqu’un disait que la France devrait être partie du land de Franken en Allemagne à cause du lien étymologique apparent entre les mots « France » et « Franken », que, je le souligne, je considère tout comme des absurdités bizarres.
Dans votre discours vous ne donnez pas une priorité claire et univoque aux principes du droit international, comme les défendent les Nations-Unies, mais vous semblez suivre une notion de relations entre peuples et États selon laquelle des propos non-formalisés, et pour la plupart fantaisistes, peuvent apparaître comme des arguments pour créer une « controverse » à chaque moment et où cela ferait plaisir à des séparatistes.

A partir de votre perspective historique vous finissez par arriver à la formulation polémique « l’Azerbaïdjan a lancé une guerre terrible, avec beaucoup de morts, des scènes atroces, et elle a repris le territoire ». Vous avez bien raison en disant que l’Azerbaïdjan a « repris » son territoire, car avec cela vous confirmez que le pays a repris le contrôle sur quelque chose qui lui appartenait déjà, et cela sans passer par la notion de la « controverse ».

Mais pourquoi insistez-vous sur le fait que l’Azerbaïdjan a « lancé » cette guerre sans mentionner que c’était un acte d’auto-défense évidente, qui réagissait à l’agression arménienne commencée vers 1991.

Pourquoi ne pas mentionner ce « lancement » arménien, lui aussi, qui a mené à des pertes humaines et des atroces (comme le meurtre de masse contre des homme civils, y compris vieillards, femmes et enfants, perpétré par les forces militaires arméniennes en 1992 à Khodjaly), pourquoi ne pas aussi constater le fait de l’agression arménienne qui précédait les opérations militaires des Azerbaïdjanais depuis longtemps ?

Là aussi, je regrets de le devoir constater, je vois une incohérence méthodologique, d’ailleurs très dangereuse, dans votre discours. Vous n’hésitez pas à reprendre la mémoire du Génocide Arménien dans le contexte actuel du conflit entre l’Azerbaïdjan et l´Arménie, même si le Génocide Arménien se terminait au plus tard dans les années 1920 et que je ne connais personne, même parmi des historiens arméniens ou proche des arméniens qui aurait soutenu que le Génocide des Arméniens aurait continué au long de l’époque soviétique, ce qui aurait été nécessaire pour considérer les événements des années 1987-1991 comme une conséquence directe du Génocide Arménie commencé en 1915 (par des Ottomans, d’ailleurs, pas des Azerbaïdjanais). Mais dans votre argumentation vous n’incluez pas des événements plus récents et plus directement liés au conflit entre l´Arménie et l´Azerbaïdjan, comme l’intensification des campagnes chauvinistes, séparatistes et révisionnistes par des milieux arméniens en Arménie et dans la diaspora à partir d’autour 1987. Est-ce qu’on peut adresser l’histoire en sautant des périodes et événements cruciaux ? Pourriez-vous écrire, par exemple, une histoire des relations franco-allemandes actuels, en sautant directement de l’année 2022 à, par exemple, 1913 ?

En concluant, je vous adresse ma critique parce vous prenez, dans ma lecture, une position qui, selon les contradictions apparentes que j’ai découvert dans elle ci-dessus, me ne semble pas guidé et éclairci par une approche rationnelle, neutre et objective, mais par des autres considérations.

Je ne peux me débarrasser de l’impression que ce manque d’impartialité est motivé par votre désir, justifié en tant que vous êtes homme politique, d’établir une bonne relation avec les milieux arméniens de France.

Je sais aussi que des voix qui font que « l’autre partie soit entendu », voir des chercheurs et publicistes qui avanceraient les arguments des Azerbaïdjanais aussi, sont rarissimes dans l’espace francophone. Pourtant, il serait dans l’intérêt de la paix et de toutes les parties impliquées dans le conflit de ne pas mélanger la position de l’arbitre et médiateur supposé d’être neutre avec celui de partie intéressée, et surtout ne pas quand ces intérêts relèvent d’une sphère loin de la région du conflit.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de mon respect profond

Dr. Michael Reinhard Heß
Chercheur, turcologue, titulaire de deux doctorats



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