I. Les racines spirituelles : Du Tengrisme à la rencontre avec l’Islam
Avant que l’Anatolie ne devienne le cœur battant du monde musulman, les peuples turcs originaires d’Asie centrale pratiquaient une spiritualité profondément liée à la nature et au cosmos : le Tengrisme. Cette vision du monde était centrée sur Tengri, le Dieu du Ciel, et sur une harmonie avec les esprits de la terre, de l’eau et du feu. Le culte des ancêtres et le rôle des chamanes (les kam) structuraient la vie sociale et politique des tribus nomades.
Le basculement majeur s’opère de manière graduelle entre le Xᵉ et le XIᵉ siècle. Ce processus de conversion à l’Islam ne fut pas un acte brutal, mais une intégration progressive facilitée par le contact commercial et militaire avec les populations musulmanes lors de l’expansion vers l’ouest. La victoire décisive de Manzikert en 1071, sous la direction des Seldjoukides, marque le point de bascule irréversible : l’Anatolie devient une terre turco-musulmane, tout en conservant, dans ses pratiques populaires, des traces indélébiles de son passé chamanique.
II. L’âge d’or du soufisme : L’ordre Mevlevi et la quête de Mevlana
L’Islam qui s’installe en Anatolie durant la période seldjoukide se teinte rapidement d’une dimension mystique profonde : le soufisme. C’est dans ce terreau fertile que naît l’ordre Mevlevi, fondé au XIIIᵉ siècle à Konya, en hommage à Mevlana Celaleddin Rumi.
Le cœur de cette pratique est le Sema, la célèbre cérémonie des derviches tourneurs.
Cette danse n’est nullement un spectacle, mais une quête spirituelle rigoureusement codifiée : en tournant sur lui-même, le derviche cherche à se détacher du monde matériel (le nafs) pour s’élever vers le divin. Mevlana prônait un message d’amour universel, accueillant les hommes de toutes confessions, ce qui permit une coexistence pacifique remarquable sous les Seldjoukides, puis au début de l’Empire ottoman.
III. La fin de l’Empire : Entre tradition et pré-laïcité
Contrairement aux idées reçues, la laïcité kémaliste puise ses racines dans le XIXᵉ siècle ottoman. Dès 1826, avec l’abolition du corps des Janissaires, l’Empire entame une modernisation institutionnelle.
Les réformes de 1869 imposent une instruction publique laïcisée, tandis que l’État commence à salarier les imams, plaçant progressivement les structures religieuses sous tutelle administrative.
À la fin du XIXᵉ siècle, sous Abdülhamid II, le panislamisme devient une stratégie politique pour unifier l’Empire face aux menaces extérieures, marquant une dernière tentative de souder le pays autour de l’identité religieuse avant les bouleversements du XXᵉ siècle.
IV. La rupture kémaliste et la République
La naissance de la République en 1923 marque une rupture radicale. Mustafa Kemal Atatürk, inspiré par les Lumières, entreprend une déconfessionalisation massive :
- abolition du califat (1924),
- fermeture des confréries soufies (1925),
- suppression de la charia
- adoption d’un Code civil laïc.
L’objectif était de transformer une société théocratique en une nation moderne et unifiée.
IV. La République et les mutations contemporaines
La question des chiffres est délicate. Si le gouvernement turc avance traditionnellement un taux de 99 % de musulmans, ce chiffre est basé sur une inscription automatique à l’état civil. Des sources indépendantes et des sociologues des religions offrent une vision plus nuancée.
| Courant | Estimation (Sources indépendantes) | Note sur l’évolution |
| Sunnisme (Hanafisme) | 75 - 80 % | Institutionnalisé par la Diyanet, il reste le socle de la pratique officielle. |
| Alévisme | 15 - 20 % | Courant hétérodoxe, traditionnellement mystique et humaniste. |
| Athéisme / Agnosticisme | 7 % (2024) | Tendance en hausse chez les jeunes urbains. |
| Chrétiens, Juifs | < 1 % | Population en forte diminution depuis 1914. |
(Sources des données : Les statistiques présentées ici agrègent des travaux de recherche en sociologie des religions (notamment via Wikipédia et les rapports sur la liberté religieuse en Turquie) et les analyses historiques du portail Cairn.info sur la démographie ottomane et kémaliste.)
V. Conclusion : Entre tradition et sécularisation
La Turquie d’aujourd’hui est un pays en pleine mutation spirituelle. Si les statistiques officielles maintiennent une prédominance écrasante de l’Islam, les observateurs notent une fragmentation des pratiques. D’un côté, le retour du politique par le religieux ; de l’autre, une montée de l’individualisme spirituel. L’héritage des Derviches tourneurs, autrefois proscrit, est aujourd’hui réhabilité et célébré, devenant le symbole d’une culture turque qui cherche, plus que jamais, à concilier son passé impérial avec ses aspirations modernes.