Près de 11 000 : c’est le nombre de personnes originaires de Turquie que compte l’agglomération bordelaise. Mais, « la communauté turque n’est pas à prendre comme une communauté compacte, unie », explique Kadriye Karagür-Yalçin, chercheuse au CNRS. « La Turquie est une mosaïque, un pays héritier du grand empire ottoman, multiconfessionnel et multi-ethnique. »
L’Ottoman, c’est le nom que Hüseyin a choisi de donner à son restaurant. Au 18, rue des Faussets, la façade n’est pas spécialement pittoresque. Mais, « quand tu passes la porte de mon restaurant, tu te sens en Turquie », affirme le maître des lieux.
Un parfum d’Antalya
Une yourte trône au-dessus des tables colorées. Sur chaque mur, de la vaisselle, des tapis, et des instruments de musique typiques. « Chaque pièce est unique », s’enorgueillit le propriétaire. Certaines étoffes ont été brodées par sa soeur à l’occasion de ses noces. Il y a aussi cette photo, de tous ses frères réunis, sur un sofa, souriants.
Hüseyin est le seul à résider en France. Il y a vingt ans, il n’était qu’un touriste à Bordeaux. « Le quartier Saint-Pierre m’a vraiment plu. Ce quartier et la ville d’Antalya, où j’ai grandi, c’est la même émotion. » Garde du corps à Istanbul, il n’a jamais pu se résoudre à y retourner. Il est resté ici, avec sa femme, qui a grandi dans le même quartier que lui. C’est autant la culture de son pays que son histoire personnelle qui s’affichent sur les murs.
Tel ce portrait de lui en habit traditionnel, face à l’entrée. Le restaurateur raconte que chaque 23 avril, à l’occasion de la fête nationale, il interprète une danse appelée zeybek, célébrée en grande pompe par les Turcs à Lormont.
Épiceries, cours Victor-Hugo
Au coeur de la ville, le cours Victor-Hugo fournit son lot de magasins invitant au voyage. L’Ulker market est la plus grande épicerie turque de Bordeaux. Et surtout la première. Niyazi Ulker l’a fondée en 1996, pour que les jeunes n’aient plus à importer des colis.
Comme beaucoup, Niyazi est d’abord venu seul, il y a trente ans, pour travailler dans la construction, partageant une chambre dans un foyer pour immigrés. Plus tard, sa famille l’a rejoint. « Ma femme, mes enfants, mes amis sont ici. Je n’ai plus de proches auprès de qui retourner en Turquie. »
« Je ne me sens vraiment chez moi ni en Turquie, ni en France », confie Fatma, l’une de ses clientes. Professeur dans son pays d’origine, elle a suivi son mari en France en 1993, et, depuis, n’a plus jamais travaillé. Les premiers temps, elle souffrait de ne pas savoir parler français. C’est au centre social qu’elle en a acquis des notions, pour se débrouiller au quotidien.
« Je reste un étranger »
À deux pas de l’Ulker market, Visiotelecom est un taxiphone turc fréquenté par les immigrés. Yüksel, un ami du propriétaire, raconte : « Je vis en France depuis trente ans, mais je suis étranger. Quand je retourne en Turquie, où j’ai vécu seize ans, je suis aussi un étranger. » Comme nombre de Turcs, « je n’arrive pas à dépasser le stade du salut avec les Français », confie-t-il, avec déception.
De l’autre côté du cours Victor-Hugo, à l’Erciyes market, des Marocaines, des Turques, des Algériennes, font la queue à la caisse. « Les immigrés ont développé les villes en France. Nous avons construit les routes, les chemins de fer, les bâtiments. Mais aujourd’hui, on regrette notre présence », estime Ibrahim, le propriétaire, un rien amer.
Arrivé à 21 ans, il fut d’abord ouvrier. Il rejoignait ses parents, installés à Bordeaux treize ans plus tôt. Pour lui, ses voisins turcs sont comme une famille. « Les nouvelles générations sont moins dépendantes de la communauté », mais Ibrahim l’avoue : « Je n’accepterai jamais qu’un de mes enfants vive "quelque chose de spécial" avec un Français. »
Dans la communauté turque, « les mariages mixtes sont très peu tolérés », confirme Saïd Tarkan, président de l’association France-Turquie Amitié en Aquitaine. Le fils le plus âgé de Sakir, un habitué de l’épicerie, a pourtant épousé une Française. Sakir, lui, est divorcé, ce qui est peu courant dans une communauté où la famille tient lieu de valeur fondamentale.
Être son propre patron
L’autre valeur sur toutes les lèvres, c’est le travail. Souvent les enfants ne poussent leurs études que jusqu’à l’obtention d’un diplôme professionnel, qui leur assurera un métier. Souvent aussi, les familles montent leur propre entreprise. Ramazan, responsable de la Chambre de commerce franco-turque en Aquitaine, explique en partie son ambition par les vexations qu’il a subies : « Quand j’étais petit, les Français se moquaient de ma pauvreté. »
Pour autant, ce chef d’entreprise comblé n’a gardé aucune rancoeur et rejette le communautarisme. « Les Français, les Turcs, les Kurdes, les Alévis, les Arméniens sont mes frères. »
