Amour, gloire et Bosphore : Istanbullywood, l’usine à fictions - Turquie News
vendredi 12 août 2022

Amour, gloire et Bosphore : Istanbullywood, l’usine à fictions

[Photo : Guy Martin - Un décor de Mosquée construit pour un tournage à Beykoz district, Istanbul.]

Publié le | par Hakan | Nombre de visite : 368 |
Amour, gloire et Bosphore : Istanbullywood, l'usine à fictions

Produites au kilomètre, les séries turques, souvent des soaps à l’eau de rose, rencontrent un succès phénoménal. Si le pays est devenu le premier exportateur mondial, devant les Etats-Unis, tous les sujets ne sont pas permis…

Ecrire pour une série médicale a fini par la rendre malade. « C’était un tel calvaire que je pleurais tous les jours, raconte Hilal, 32 ans, à qui l’on doit (entre autres) l’adaptation stambouliote de Grey’s anatomy. On me demandait parfois d’écrire quarante pages en trois heures, je ne dormais plus la nuit. J’étais devenue une esclave. »

Depuis, elle a lâché le stylo pour devenir prof de yoga ; dans le milieu, sa reconversion fait méditer. Parmi ses élèves, on croise une autre scénariste, qui a planché sur huit séries et nous rit au nez lorsqu’on lui demande si elle aime son métier : « Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, ici tu n’écris pas ce que tu aimes, tu fais ce qu’on te demande. »

Visiblement, pour les auteurs, Istanbul n’est pas Byzan­ce ; certains ont même manifesté place Taksim en 2009 pour dénoncer leurs conditions de travail. En quelques années, la ville est devenue une impitoyable usine à fictions où l’on tourne au kilomètre pour divertir les foules. Les Turcs ont toujours été des fondus de télévision – qu’ils regardent quatre heures par jour –, mais leur passion pour les feuilletons a récemment pris une ampleur inédite.

Les documentaires comme les débats ont quasiment disparu de la grille et le JT a été avancé à 19 heures pour offrir toujours plus de place à la centaine de séries créées chaque saison à Istanbul. Une moitié reste à l’antenne au-delà de quelques épisodes, avec une audience qui dépasse souvent celle des grands matchs de football. Chaque jour, cinquante équipes tournent ainsi à un rythme effréné – un épisode de quatre-vingt-dix ou cent vingt minutes à livrer par semaine ! – aux quatre coins d’une cité métamorphosée en « gigantesque plateau à ciel ouvert », résume un chef opérateur.

Cinecittà local

Pour sentir cette effervescence, il suffit de se promener le long du Bosphore, où l’on aperçoit certains jours autant de caméras que de mosquées. On peut aussi rejoindre par ­bateau le quartier de Beykoz, sur la rive asiatique, où une ­ancienne usine de chaussures bon marché fait désormais ­office de Cinecittà local, avec sa centaine d’entrepôts désaffectés.

« Parfois, dix équipes tournent ici simultanément », ­explique le directeur photo d’une nouvelle série de la Fox turque, rompu aux journées de seize heures. Il fait un froid glacial. Des chiens errent au milieu des décors. Entre deux prises, un acteur déguisé en flic se réchauffe près d’un radiateur de fortune. Ici, les épisodes sont tournés à la chaîne — il faut produire vingt-cinq minutes « utiles » par jour (1) – dans une ambiance quasi clandestine, avec pour seule respiration le spectacle des chalutiers et des vapeurs qui glissent au loin sur le Bosphore, escortés par leur ballet de mouettes.
A Istanbullywood, tout se fait vite – et au rabais. La ville manque de studios, et les studios manquent de moyens. « Sur soixante personnes qui travaillent sur un plateau, seules dix ont un contrat », nous confirme une spécialiste du secteur.

La contrepartie de ce stakhanovisme low cost, c’est le succès colossal que toutes ces fictions rencontrent, sur place comme à l’étranger. Avec 36 % des ventes mondiales, la Turquie est devenue, cette année, le premier exportateur de séries au monde – devant les Etats-Unis ! Raflant plus de 150 millions de dollars de recettes. De la Chine à la Tunisie en passant par l’Azerbaïdjan ou la Bosnie, quatre-vingts pays diffusent des feuilletons turcs. Avec un engouement particulier dans les pays arabes, depuis le succès du soap opera Nour, créé en 2005, une saga à l’eau de rose qui a fait vibrer le cœur de quatre-vingt-cinq millions de spectateurs.

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