Nous vous invitons à découvrir ce texte publié sur le site Entre Gens à propos de l’intervention de la Princesse Kénizé Mourad à l’antenne de la Radio Made in Turkey le mardi 23 avril 2013.
Vous pouvez réécouter l’émission en cliquant ici.
La Princesse Kenizé MOURAD
Son prénom, Kenizé, est la forme turquisée de l’arabe kenza (trésor) à laquelle une mauvaise retranscription française a ajouté la lettre i. C’est le prénom que lui a donné Selma, sa mère, petite-fille du sultan Mourad V. De son arrière-grand-père, Kenizé a pris le nom pour publier en 1987, De la part de la princesse morte, qui fut un immense best-seller, traduit en 34 langues. Kenizé Mourad était récemment l’invitée de l’émission Politika sur les ondes de Radio Made in Turkey. Pendant une heure quarante, elle a apporté un témoignage émouvant sur son histoire hors du commun, ses héritages culturels, son regard sur les derniers temps de l’empire ottoman, la révolution kémaliste, la Turquie d’aujourd’hui.
Elle évoque ses ancêtres. Mourad V a continué l’oeuvre de son père, le grand sultan Abdülmecit 1er, qui accorda l’égalité entre tous les citoyens de l’empire, quelle que soit leur religion. Mais son règne fut le plus court de l’histoire ottomane. Destitué par son frère, il fut maintenu prisonnier pendant 28 ans. De génération en génération, ses filles firent preuve d’une force de caractère remarquable dont aujourd’hui encore Kenizé Mourad ne cesse de s’inspirer. Hatice, fille aînée du sultan Mourad V, déchue de la nationalité turque en 1924, a dû s’exiler en 48 heures au Liban après l’abolition du sultanat. Selma, fille de Hatice, a dû elle aussi s’exiler en Inde pour rejoindre un mari, un prince indien, qu’elle ne connaissait pas, avant de se retrouver seule à Paris, sous occupation allemande, totalement dénuée de tout. C’est là que naquit Kenizé en 1940.
La quête des racines
Kenizé n’aura vécu avec sa mère qu’un an et demi. A la suite de son décès, la petite fille est placée dans une institution catholique puis dans des familles d’accueil où on lui donne une éducation chrétienne sans pour autant lui cacher ses origines. On l’appelle "la petite princesse" mais on lui présente son père comme "un vilain monsieur" et elle ne saura qu’à l’âge de 15 ans que son père lui avait adressé de nombreuses lettres tout au long de son enfance. C’est alors pour l’adolescente le temps de la révolte, elle découvre (à 16 ans) un islam tolérant et éclairé qu’elle adopte volontiers, elle cherche à tout connaître de ses racines et rencontre à Paris une cousine, une des 250 descendants de la famille ottomane recensés aujourd’hui dans le monde. Etudiante à la Sorbonne, elle vit alors de petits boulots, distribue les programmes dans les salles de spectacle parisiennes, garde des enfants, devient hôtesse de l’air.
C’est dans un équipage d’Air France qu’elle effectue son premier voyage en Turquie à l’âge de 28 ans. A son départ de l’hôtel où les navigants séjournaient, femmes de ménage, cuisiniers, réceptionnistes se sont rassemblés devant sa porte. Ils venaient lui rendre hommage car la rumeur avait couru dans l’établissement que Kenizé était princesse, descendante de la famille ottomane. La veille, à la réception, n’étant pas turcophone, elle avait demandé de l’aide pour chercher à joindre au téléphone des membres de sa famille et avait expliqué ses origines. Plus tard, elle visite Istanbul dans un groupe de touristes français. A Topkapi, alors que le guide donne des explications sur la famille du sultan, elle apporte quelques corrections. Le guide s’étonnant, elle finit par dire qui elle était. Le guide lui baisa alors respectueusement la main. Elle dit aujourd’hui : "Ce jour là, j’ai vraiment senti que j’étais adoptée par le peuple turc !"
Patriote
La République a obligé sa famille à l’exil. Pourtant Kenizé Mourad dit toute sa reconnaissance à Mustafa Kemal pour avoir été l’homme qui a sauvé la Turquie alors que les puissances d’occupation voulaient démanteler le pays. Elle lui sait gré des grandes réformes instaurées par "le grand général", en particulier pour les droits des femmes. Patriote turque, comme toute sa famille, elle apprécie aujourd’hui de voir ce pays qui est redevenu le sien de nouveau au premier plan de l’économie et de la diplomatie mondiales. Pour elle, si le peuple turc a maintenant confiance en son avenir, c’est qu’il peut à nouveau s’appuyer sur ses deux pieds : ses traditions ottomanes et sa modernité républicaine.
C’est pour prendre le temps d’écrire tout cela que Kenizé Mourad a quitté le journalisme, un métier qu’elle a exercé longtemps et avec passion en tant que grand reporter internationale au Moyen-Orient mais qui ne lui permettait pas d’approfondir suffisamment les sujets. Son premier roman autobiographique a eu une suite en 1998 (Le jardin de Badalpour), second volet de la saga familiale. Le retour de "la princesse" vers le pays de ses origines n’a pourtant pas toujours été facile. Il a fallu attendre 1974 pour que les descendants de la cour ottomane puissent voyager librement en Turquie. Invitée de François Mitterrand lors d’un voyage officiel à Ankara, Kenizé Mourad embarrassa le protocole qui dut se résoudre à cause d’elle à maintenir tous les invités hors de la table officielle. Lorsqu’elle demanda la nationalité turque, elle essuya un premier refus avant qu’un grand journal national ne titre "Honte" en grand, ce qui lui permit finalement de devenir enfin Turque. Mais un autre grand quotidien boycotte systématiquement ses publications. Si en Turquie Kenizé Mourad se sent désormais chez elle autant qu’en France, c’est qu’elle et le peuple turc partagent une vraie affection. Elle peut dire fièrement : "Je leur ai rendu leur histoire. Ils m’ont rendu mon identité".
