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LE KÉMALISME

Ecrit par Özcan Türk (Facebook), Pakize, 2020-01-22 21:36:32


LE KÉMALISME

« Mustafa Kemal est plus fort que jamais… Nous ne pouvons plier les Kémalistes car ils sont déterminés à obtenir bec et ongles la pleine indépendance de l’Anatolie. » - Sir Horace Rumbold, Haut Commissaire britannique à Istanbul – Rapport du 7 janvier 1922.

L’actualité de la Turquie était particulièrement chargée lors de cette rentrée de 2020. Cela n’a nullement empêché les ennemis d’Atatürk et de la République de cracher leur haine avec leur violence habituelle. Un « universitaire » dont je tairai le nom a même joué au matador, lors d’une émission de télé, en donnant l’estocade au kémalisme sous prétexte de l’appel à la prière en langue turque. Aussi, je souhaite rappeler et préciser ce qu’est le kémalisme face à cette propagande hideuse qui pollue le paysage public turc depuis des décennies. Cette pathologie réactionnaire a lâchement transformé en injure Atatürk, l’homme qui a sauvé les Turcs de l’effacement ainsi que la République qui nous a délivré de l’anachronisme.

1 ▪️ LA NAISSANCE DU KÉMALISME

Le kémalisme nait en 1919 lors de la Guerre d’Indépendance turque. Il puise son nom de son architecte : Mustafa Kemal. Les forces étrangères qui occupaient la Turquie après la Première Guerre mondiale ainsi que le sultan Vahdettin et son gouvernement collaborationniste dirigé par Damat Ferit qualifiaient, non sans dédain, de « kémalistes » ou de « kémalis » ou encore de « kemaljis » les résistants turcs qui luttaient pour la libération de la Turquie. (Source : Mustafa Albayrak, “Kemalizm’in Düşünsel Temelleri ve Tarihsel Oluşumu”, Atatürk Araştırma Merkezi Dergisi, S. 77, s.309.)

Quelques exemples :

Le 21 juillet 1920, Sir Gerald Fitzmaurice de l’ambassade britannique écrit ces propos concernant les prisonniers turcs : « Tous les prisonniers que nous détenons soutiennent les patriotes kémalistes. Leur libération sera perçue comme une victoire des Kémalistes, ennemis farouches des Britanniques. » (Source : Erol Ulubelen, İngiliz Gizli Belgelerinde Türkiye, 3. bas, İstanbul, 2009, s. 253.)

Le 10 novembre 1920, Sir Horace Rumbold, Haut commissaire britannique à Istanbul, dans un télégraphe qu’il envoie à Lord Curzon, ministre des Affaires Etrangères, avertit : « Les Kémalistes n’accepteront jamais le traité de Sèvres dans son état actuel. Il est urgent d’activer l’armée grecque. » (Source : Erol Ulubelen, İngiliz Gizli Belgelerinde Türkiye, 3. bas, İstanbul, 2009, s. 259.)

Toujours le même Horace Rumbold écrit dans son rapport du 7 janvier 1922 : « Mustafa Kemal est plus fort que jamais… Nous ne pouvons plier les Kémalistes car ils sont déterminés à obtenir bec et ongles la pleine indépendance de l’Anatolie. » (Source : Bilal N. Şimşir, İngiliz Belgelerinde Atatürk (1919-1938) C.4, 1984, XLIX, s.169-172.)

Le chancelier de l’Échiquier, Chamberlain, lors d’une allocution le 10 mai 1922 devant la Chambre des communes s’inquiète en ces termes : « Malheureusement, les alliés ne sont plus en position de prendre les mesures nécessaires contre les Kémalistes ». (Source : Gotthard Jaeschke, Türk Kurtuluş Savaşı Kronolojisi, C.1, İstanbul, 1989, s. 180.)

La presse étrangère de l’époque parle de « Mouvement kémaliste » et les patriotes turcs sont nommés « Les Kémalistes ». A titre d’exemple, dans le numéro de novembre 1923 de la revue Asia, Robert Dunn écrit «  La guerre Greco-Kémaliste en Anatolie  ». (Source : Erol Mütercimler, Fikrimizin Rehberi, İstanbul, 2008. s.827.)

Le gouvernement collaborationniste du Palais et ses partisans soulignent une ressemblance entre les Kémalistes qui résistent à l’occupant et la révolte des Celali et des Janissaires contre les Ottomans survenue des siècles plus tôt. Les révoltes Celali étaient menées par un certain Celâl, un prêcheur alévi. D’ailleurs, le nom Celali servira aux historiens ottomans pour qualifier les jacqueries de ce genre. S’inspirant de ce terme, les collaborationnistes ottomans utilisent le qualificatif « Kémali » ou « Kemalji ».

A l’instar de Mahmut II qui a éliminé le corps rebelle des Janissaires, la cour du sultan Vahdettin pense que Mehmet VI éliminera les « rebelles kémalis ». Des journaux collaborationnistes comme Alemdar et Peyamı Sabah titrent : « Anzavur Ahmet, missionné par le sultan Vahdettin, est parvenu à mater les rebelles kémalis ».

Lors de la Guerre d’Indépendance, les termes « Kémaliste », « Kémali » et « Kémalji » portent la même signification. C’est une appellation commune qui désigne les combattants qui mènent la lutte armée pour l’Indépendance turque et contre les occupants impérialistes.

Les Kémalistes qui ont été sous-estimés, méprisés, avilis, et traités comme ennemis ont pourtant gagné, l’arme à la main, les différentes batailles face à l’envahisseur et ont fait de notre pays, un territoire libre et indépendant. C’est pourquoi, dès 1922, dans tous les pays étrangers, on parlait de «  La victoire kémaliste  » pour désigner la victoire des Turcs.

Le kémalisme est devenu un modèle de lutte des peuples opprimés et soumis contre les forces impérialistes de colonisation. « La victoire kémaliste » était comprise comme une note d’espoir vers l’indépendance des plus faibles face à l’envahisseur étranger.

Les principes du Kemalisme, de la main d’Atatürk, 1937

2 ▪️ LA RÉVOLUTION KÉMALISTE

Atatürk a souhaité compléter les victoires militaires qu’il a arrachées par des progrès d’envergure sur les terrains culturel social et économique. Ainsi, comme les victoires remportées sont qualifiées de « kémalistes », les progrès sociétaux qu’Atatürk a obtenus grâce à son entreprise de modernisation à travers sa révolution sont nommés : « La révolution kémaliste ».

Dans les années 30, les experts occidentaux ont clairement dissocié les réformes en profondeur menées par Atatürk des courants de l’époque comme le fascisme, le communisme ou le nazisme en les qualifiant : « Une troisième voie : le kémalisme ».

Jusqu’au 3è congrès du CHP en 1931, les principes kémalistes étaient au nombre de 4. Lors de ce congrès ont été ajoutés « L’Étatisme » et « Le Réformisme » et ainsi, leur nombre est devenu 6. Les « Six Flèches » kémalistes du CHP venaient de naître.

Ainsi, à partir de 1931, les dirigeants politiques et les intellectuels ont commencé à nommer ces 6 principes, -ces Six Flèches qui ont modelé et façonné la République de Turquie- : « Le kémalisme ».

Toujours au cours de l’année 1931, le député de Denizli, Mazhar Müfit Kansu, prononce ses mots lors d’une allocution à la Grande Assemblée Nationale turque : « Nous sommes les enfants de l’école kémaliste  » puis parle de « La démocratie kémaliste ». (Source : Mahmut Goloğlu, Tek Partili Cumhuriyet, 1931-1938, İstanbul, 2009, s. 25.)

La même année, le kémalisme en tant qu’idéologie entre dans les manuels scolaires turcs. Dans le dernier volume « Histoire IV » de la série relative à l’Histoire de la République turque publiée par la Société d’Histoire turque en 1931, le kémalisme et ses Six Flèches sont ainsi présentés : « Voici les principes fondateurs du mouvement révolutionnaire turc que les historiens étrangers nomment : le kémalisme s’inspirant du nom de notre chef d’Etat. Le système politique bâti sur ces valeurs vise à la fois la prospérité du peuple turc mais représente aussi l’un des plus solides et efficaces en comparaison des autres systèmes en vigueur à l’étranger ». (Source : Türk Tarihi Tetkik Cemiyeti, Tarih IV, İstanbul 1931, s. 187.)

En 1932, la revue Ülkü éditée par Les Maisons du peuple tente d’ériger un cadre institutionnel au kémalisme. Quasiment dans chacun de ses numéros, la revue ambitionne de faire de la pédagogie sur le kémalisme. A titre d’exemple, Nusret Köymen dans son article titré « Kémalisme et connaissances politiques » écrit : « Aujourd’hui, la mission qui incombe aux intellectuels est d’expliquer et d’enseigner le kémalisme à travers une approche scientifique et méthodique. » (Source : Mustafa Albayrak, “Kemalizm’in Düşünsel Temelleri ve Tarihsel Oluşumu”, Atatürk Araştırma Merkezi Dergisi, S. 77, s.313).

Toujours en 1932, un groupe d’intellectuels proches d’Atatürk comme Yakup Kadri (Karaosmanoğlu), Şevket Süreyya (Aydemir), Vedat Nedim (Tör), İsmail Hüsrev (Tökin), Burhan Asaf (Belge) commencent à publier la revue « Kadro » afin de tracer le cadre institutionnel du kémalisme. Cette revue qui cesse ses publications en 1934, influencera de nombreuses générations. En 1960, par exemple, la revue Yön éditée par Doğan Avcıoğlu et ses camarades est l’œuvre de cette influence. (Source : Mustafa Albayrak, “Kemalizm’in Düşünsel Temelleri ve Tarihsel Oluşumu”, Atatürk Araştırma Merkezi Dergisi, S. 77, s.314).

3 ▪️ LE KÉMALISME DANS LE PROGRAMME DU CHP – DU KÉMALISME À LA VOIE D’ATATÜRK

En 1923 lors de la création du CHP, lorsque Yakup Kadri Karaosmanoğlu interpelle « Mais Mon Pasha, ce parti n’a pas de doctrine », Atatürk rétorque : « Surtout pas. Nul besoin de doctrine qui risque de nous enliser. Nous sommes dans l’action, dans le mouvement. » (Source : Şevket Süreyya Aydemir, Tek Adam Mustafa Kemal, C.3, 22. bas, İstanbul, 2007, s.474.)
C’est la raison pour laquelle le kémalisme a toujours été perçu comme une idéologie dynamique et anti-dogmatique.

L’historien français Alexandre Jevakhoff écrit : « Reflet du trilogue permanent entre Atatürk, l’action et le temps, cette particularité impose une conséquence fondamentale : par essence, le kémalisme véritable est évolution et pragmatisme. » (Source : Le kémalisme, cinquante ans après – p.120).

Dans le programme du CHP, adopté le 13 mai 1935 lors du IVè congrès du parti, figurent les « Six Flèches » du kémalisme :

  • Le Républicanisme car la République représente la nouvelle forme de l’Etat. Pour Mustafa Kemal, l’ensemble de sa politique réformiste ne peut se concrétiser que sous la forme d’un État moderne.
  • Le Révolutionnarisme qui recouvre le progrès, la modernisation, la confiance dans l’éducation et la science, en un mot, le mouvement.
  • Le Populisme car adepte de la solidarité, Atatürk enjoignait à l’Etat de s’intéresser et d’agir pour l’ensemble des citoyens, sans aucune distinction ni privilège. Atatürk était sincèrement attaché aux principes démocratiques et il refusait l’analyse marxiste des classes sociales.
  • L’Étatisme qui vise à rapprocher l’Etat de la société civile.
  • La laïcité. La laïcité kémaliste n’est pas une laïcité athée mais une laïcité rationaliste, sur le modèle laïc français, la religion n’est donc pas contestée mais elle n’entre pas dans les institutions publiques et ne peut influencer l’État contrairement à l’époque ottomane théocratique où les oulémas se sont opposés au progrès scientifiques comme à l’imprimerie.
  • Le Nationalisme. Le nationalisme kémaliste vise avant tout la souveraineté de son peuple. L’idée est aussi de forger une nation turque basée sur la citoyenneté, sans considération ethnique, à partir d’une population multiethnique héritée d’une société multicommunautaire.

Introduction du programme du CHP, adopté le 13 mai 1935

Ces « Six Flèches » d’Atatürk deviennent les « Principes du kémalisme » et forment la colonne vertébrale du CHP et sont décrites comme « des valeurs forgeant l’avenir et non uniquement les prochaines années ». L’idéologie officielle du parti CHP devient donc le kémalisme.

Le 5 février 1937, ces principes se gravent dans l’article 2 de la Constitution turque. C’est ainsi que depuis cette date, le kémalisme articule la Constitution de notre République.

De nos jours, ceux qui s’efforcent d’occulter cette réalité tentent de dissocier, avec perfidie, le kémalisme et Atatürk. Même si la journaliste britannique Grace Ellison, dans une interview accordée en 1923, rapporte qu’Atatürk aurait estimé : « Ce qualificatif ne reflète pas l’âme de notre mouvement  », il est probable que le chef de l’Etat ait changé d’opinion (Source : Grace M. Ellison, Kuvayı Milliye Ankara’sı, İstanbul, 1973, s.165.).
J’en veux pour preuve qu’en 1937, lors des travaux du congrès du CHP, Atatürk écrit de sa main : « Tous les fondements du parti CHP sont les principes du kémalisme. ». (Source : Atatürk’ün Bütün Eserleri, C.29, 3. bas, İstanbul, 2015, s. 19.)

En 1935, lors de son 10è congrès, le CHP retire la terminologie « kémalisme » de son programme pour la remplacer par « La voie d’Atatürk ».

4 ▪️ LE KÉMALISME À L’EPOQUE D’ATATÜRK

A partir de 1933, la direction générale de la presse édite une revue trimestrielle bilingue, en turc et en français, nommée « La Turquie kémaliste » afin de promouvoir et expliquer cette idéologie à l’étranger. Entre 1933 et 1949, 49 numéros seront publiés.

Tekin Alp, écrivain et philosophe, publie l’ouvrage « Le Kémalisme », en turc en 1936, et en français en 1937. Le député d’Edirne, Şeref Aykut, quant à lui, écrit « Kamalizm » et Saffet Engin : « Les principes de la révolution kémaliste » en 2 volumes.

Le Garde des Sceaux du gouvernement Atatürk, Mahmut Esat Bozkurt, explique le Kémalisme dans son ouvrage « la révolution d’Atatürk » publié en 1940.

En 1936, le Secrétaire général du CHP, Recep Peker écrit : « Nous sommes tous les fidèles serviteurs du kémalisme avec honneur et jusqu’à notre dernier souffle ». (Source : Mahmut Goloğlu, Tek Partili Cumhuriyet, 1931-1938, İstanbul, 2009, s. 211. )

Celal Bayar, Premier ministre du gouvernement Atatürk, lors d’une allocution à la tribune du parlement turc en 1937 utilise le vocable : « le régime kémaliste ». Après le décès d’Atatürk en 1938, Bayar précise : « Notre peuple souhaite travailler et prospérer au sein du régime kémaliste en vigueur depuis 15 ans dans notre pays et qui lui a procuré sérénité et paix. Les Turcs aspirent au bonheur dans les frontières de notre territoire. ». (Source : Mahmut Goloğlu, Tek Partili Cumhuriyet, 1931-1938, İstanbul, 2009, s. 301,302.363)

Pour résumer, le kémalisme signifie la lutte de paix menée sous le commandement d’Atatürk :
▪️ Pour l’indépendance face aux occupants impérialistes ;
▪️ Pour la souveraineté nationale face à la monarchie absolutiste du sultan ;
▪️ Pour le modernisme face à l’archaïsme.

Kémaliste est le nom commun que l’on donne à ceux qui se sont battus pour faire de ce territoire notre pays puis qui ont fondé la République. Le kémalisme se conjugue avec honneur et dignité.

Sinan MEYDAN, historien
13 janvier 2020
©Traduit du turc par Özcan Türk
Article original : cliquez ici

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